VARGA Stevan

Par Hervé Lemesle

Né le 22 décembre 1920 à Apatin (Sombor, Vojvodine, Royaume des Serbes, Croates et Slovènes, aujourd’hui Serbie), mort en octobre 1988 à Maribor (Yougoslavie, aujourd’hui Slovénie) ; émigré en France, apprenti mécanicien, militant des Jeunesses communistes ; volontaire en Espagne républicaine ; interné en France puis en Allemagne, résistant en Yougoslavie ; officier de l’Armée yougoslave, interné pour kominformisme.

Stevan Varga en 1955 (Source : AJ, dossier personnel).

Stevan Varga, parti en Espagne à 15 ans avec son père, a subi pendant une grande partie de son existence les conséquences de son engagement communiste précoce et de sa fidélité durable envers Staline. Il naquit dans un petit village situé près du Danube, marquant traditionnellement la limite entre la Slavonie croate et la Vojvodine serbe. Son père Ištvan, né en 1898 à Bačka Topola (Vojvodine), était lui-même issu d’une famille nombreuse et pauvre de paysans hongrois. Après un apprentissage de menuisier, Ištvan Varga fut mobilisé dans l’armée austro-hongroise à la fin de la Première Guerre mondiale, mais déserta rapidement et rejoignit les bandes de resquilleurs hors-la-loi réfugiés dans les forêts, les zeleni kadar [cadre vert]. Après l’armistice, il reprit son emploi de menuisier chez un patron près d’Apatin puis en 1926 dans sa ville natale, mais son salaire ne suffisait pas à subvenir aux besoins de sa femme et de ses deux fils, Đulo et son cadet Stevan. Ce dernier fréquenta pendant quatre ans l’école élémentaire de Bačka Topola puis devint apprenti mécanicien. Il partit en 1933 en France, où ses parents avaient émigré dès 1929 pour éviter l’arrestation du père, militant du Parti communiste de Yougoslavie (KPJ) depuis 1927. Ištvan Varga, installé comme ouvrier agricole à Brie-Comte-Robert (Seine-et-Marne), était devenu un cadre de la section hongroise de la SFIC. Il organisa deux grèves de journaliers, dont une en 1936 pendant un mois. Stevan Varga travaillait avec son père et s’était politisé, ayant adhéré en 1934 à une association sportive ouvrière, en février 1936 aux JC et à la CGT. Lorsque la police de Melun menaça de père d’expulsion, il décida de partir en Espagne et emmena avec lui son fils, bien qu’il eût préféré une autre solution.

Partis de Paris en train, Stevan Varga et son père passèrent la frontière avec un groupe de 54 volontaires hongrois et arrivèrent le 8 novembre 1936 à Figueras (Catalogne). Parvenus à la base des brigades internationales (BI) à Albacete (Castille-La Manche), ils formèrent une escouade hongroise intégrée au bataillon « Tchapaïev » dans la 13e BI. Lors de la première réunion du groupe, Ištvan Varga fut désigné commandant, et Imre Tar, émigré à Paris depuis le début de la dictature de Miklós Horthy, commissaire politique. Après une période d’instruction, l’unité partit en décembre 1936 pour le front de Teruel (Aragon). Stevan Varga, resté à Albacete comme courrier de l’état-major des BI, y revit une dernière fois son père. Ce dernier, revenu pour prendre des munitions, lui dit alors qu’ils risquaient de ne plus se revoir et qu’il devrait toujours s’adresser aux responsables pour régler les problèmes à venir. Ištvan Varga tomba lors d’un des multiples assauts républicains contre Teruel, lors desquels le bataillon « Tchapaïev » fut décimé. Stevan Varga resta à la base des BI, travaillant comme mécano, jusqu’en novembre 1937, quand il fut intégré au bataillon « Rákosi » de la 13e BI. Il connut son baptême du feu en février 1938 près de Campiña (Estrémadure), sur le front de Cordoue. L’attaque de son unité commença bien : ils réussirent à prendre une tranchée adverse, et capturèrent quatre franquistes qui redoutaient d’être liquidés. Selon son témoignage publié en 1971, Stevan Varga leur aurait répondu qu’il était venu en Espagne pour libérer son peuple et non pour tuer. La suite de l’opération fut un désastre : après avoir attaqué avec succès une batterie d’artillerie italienne, ils subirent les assauts de la cavalerie marocaine, provoquant la perte de 30 combattants. Seul survivant avec un caporal, Stevan Varga combattit en Aragon près de Lérida, puis sur l’Ebre durant la dernière grande offensive républicaine dans l’été 1938 ; il devint secrétaire d’organisation des jeunes du bataillon et fut blessé légèrement à la main. Il rejoignit en janvier 1939 le groupe yougoslave regroupé en Catalogne, et après la Retirada, fut interné à Argelès-sur-Mer (Pyrénées-Orientales).

Transféré en mai 1939 à Gurs (Basses-Pyrénées) puis un an après au Vernet (Ariège), Stevan Varga suivit scrupuleusement les consignes du KPJ : pas d’évasion individuelle, refus de partir dans les Compagnies de travailleurs étrangers (CTE), déclaration comme volontaire pour aller travailler en Allemagne en mai 1941, de façon à pouvoir rentrer plus facilement en Yougoslavie pour animer la résistance contre l’occupation allemande, italienne, hongroise et bulgare. En dépit de la promesse faite par les autorités nazies à leur départ, selon laquelle ils pourraient travailler librement s’ils ne faisaient pas de politique, un groupe de sept Španci (anciens d’Espagne yougoslaves), fut isolé à son arrivée dans le Reich. Outre Stevan Varga, il comprenait les Serbes Čedo Kapor (1914-2004), Milan Mirčević (1912-2000) et Petar Stokić (1905-1942), le Croate Mirko Horvat (1911-1992), le Slovène Franc Prevc (1905-1977) et le Bosniaque Ahmet Fetahagić (1914-1944). Ils furent emmenés à Riesa (Saxe) dans une usine de canons, mais furent rapidement arrêtés et emprisonnés à Dresde, dans la geôle où le dirigeant du Parti communiste d’Allemagne (KPD) Ernst Thälmann avait été incarcéré avant son transfert à Buchenwald. En juillet 1941, ils furent internés dans le camp de concentration de Königsbrück, où ils furent à un régime des plus sévères : appel à 4h du matin, travail forcé de 5h au crépuscule, 25 coups de fouet en cas d’arrêt, manque d’eau et de vivres. Ils furent ensuite ramenés en septembre dans une usine à Dresde, où ils parvinrent à organiser une cellule clandestine dirigée par Čedo Kapor. Cela permit de saboter discrètement la production, et d’organiser la solidarité entre travailleurs étrangers, dont une vingtaine de jeunes Espagnols et environ 120 Soviétiques. Mais leur isolement les empêcha de bénéficier du canal d’évasion mis en place durant l’été 1941 par le KPJ plus à l’Ouest entre Dessau (Saxe-Anhalt) et Zagreb via Graz et Maribor.

Le passage dans la Résistance fut donc l’affaire d’initiatives individuelles ; si les militants communistes Ahmet Fetahagić, Mirko Horvat, Čedo Kapor et Petar Stokić parvinrent à rentrer au pays, les sans parti Milan Mirčević et Franc Prevc restèrent en Allemagne jusqu’en 1945. Stevan Varga quant à lui passa en août 1942 en Hongrie, travailla comme ouvrier à Budapest, fut mobilisé en mars 1943 dans l’armée hongroise, en déserta en octobre 1944 et rallia les partisans de Tito le mois suivant à Bačka Topola, où son frère avait été pendu trois ans plus tôt par les fascistes hongrois. Il y prit part à la création de la 15e brigade hongroise nommée Sandor Petöfi, en hommage au poète romantique d’origine slovaque ou serbe (1823-1849) engagé dans la révolution hongroise contre Vienne en 1848. Promu capitaine, vice-commandant puis commandant de cette unité intégrée à la 16e division de la 3e armée dirigée par un autre Španac, le Hongrois de Vojvodine Kosta Nađ (1911-1986), il fut grièvement blessé à la jambe en décembre 1944 lors des durs combats contre les Allemands sur la Drave. Rétabli, il intégra l’état-major de la 3e armée, qui pourchassa l’occupant et les collaborateurs jusqu’en Slovénie en mai 1945. Il assista donc aux massacres de Bleiburg (Carinthie) et de Kočevski Rog (Basse-Carniole), lors desquels des dizaines de milliers de fugitifs militaires et civils furent liquidés par les partisans.

Stevan Varga resta dans l’Armée des peuples de Yougoslavie (JNA) après la guerre et poursuivit des missions répressives, commandant jusqu’en août 1946 en Vojvodine des camps de civils puis de prisonniers de guerre, essentiellement allemands et hongrois. Il suivit ensuite les cours de l’école d’officier de chars nommée Petar Drapšin, en l’honneur du Španac qui libéra Trieste en mai 1945 à la tête de la 4e armée et décéda quelques mois plus tard, officiellement en manipulant un revolver. En réalité, il était très déprimé par la crise de Trieste avec les Britanniques, qui avaient obtenu le départ des partisans de la ville, et s’était vraisemblablement suicidé. Stevan Varga sortit en février 1948 de cette école avec le grade de major, mais il fut arrêté en août car il avait pris parti pour Staline et le Kominform condamnant Tito pour déviation nationaliste. Dégradé et exclu du KPJ, il fut condamné à 12 ans de prison et à la privation des droits civiques pendant trois ans à sa libération. Amnistié en novembre 1953, quand les tensions entre Belgrade et Moscou s’estompaient, il reprit son travail de mécanicien à Novi Sad. Il y retrouva son épouse Marija née en 1924 et sa fille Zorica née en 1946. Installé à Maribor, il adressa en 1970 à l’Association des anciens d’Espagne (UJDŠRV) deux courriers demandant son intervention pour accélérer le versement de la pension de retraite de sa belle-mère, qui avait travaillé à partir de 1931 en France avec Ištvan Varga. Dès 1955, Stevan Varga se déclarait malade des poumons, sans doute à cause des multiples privations durant ses longues périodes d’internement en France, en Allemagne puis en Yougoslavie, mais il survécut jusqu’à sa 68e année.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article230275, notice VARGA Stevan par Hervé Lemesle, version mise en ligne le 17 juillet 2020, dernière modification le 17 juillet 2020.

Par Hervé Lemesle

Stevan Varga en 1955 (Source : AJ, dossier personnel).

ŒUVRE : « U planinama Estremadure » [Dans les montagnes d’Estrémadure], in Čedo Kapor, Španija 1936-1939 [L’Espagne], Belgrade, Vojno-izdavačko zavoda, 1971, vol.3, pp.435-438. — « Nepoznate sudbine » [Destinées inconnues], ibidem, vol.4, pp.456-462. — « Ištvan Varga », ibidem, vol. 5, pp.158-161.

SOURCES : Archives de Yougoslavie (AJ, Belgrade), 724.VIII, dossier personnel, questionnaire de l’Association des anciens d’Espagne et autobiographie du 18 mai 1955, lettres à l’Association du 29 avril et 25 septembre 1970. — Čedo Kapor, « Torture u nacističkoj Nemačkoj » [Torture dans l’Allemagne nazie], in Španija 1936-1939, op. cit., vol.4, pp.467-470. — Spisak španskih boraca [Liste des combattants espagnols], Belgrade, Udruženje Španskih borci 1936-1939, septembre 2011, en ligne. — Arch. PPo., RG77W 1443, liste de 379 volontaires yougoslaves. — Notes Daniel Grason.

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