VUKUŠIĆ Božo

Par Hervé Lemesle

Né le 14 mai 1917 à Split (Dalmatie, Autriche-Hongrie, aujourd’hui Croatie), mort à Split ; serveur et marin ; volontaire en Espagne républicaine, évacué en France puis en URSS ; chauffeur en Yougoslavie après 1945.

Božo Vukušić après 1945 (Source : AJ, dossier personnel).

Božo Vukušić a eu une existence marquée par le sceau de la malchance. Son père Ante mourut trois mois avant sa naissance, laissant son épouse Ana seule avec son fils Kruno, né en 1914. Après avoir fréquenté l’école élémentaire, Božo Vukušić entama des études au lycée, qu’il arrêta au bout de deux ans car il avait des difficultés dans les langues étrangères, ironie du sort quand on observe son parcours par la suite, durant lequel il apprit à s’exprimer en italien, en espagnol, en français et en russe. Il fit alors un apprentissage d’employé de commerce, puis travailla de temps en temps comme mousse sur un bateau à voile. Il parvint au printemps 1934 à embarquer comme jeune garçon pour assurer le service sur un paquebot de croisière de luxe, le Kraljica Marija [Reine Marie], du nom de Marie de Roumanie (1900-1961), l’épouse du roi de Yougoslavie Alexandre Ier Karađorđević (1888-1934), assassiné quelques mois plus tard à Marseille par un nationaliste macédonien. Ce navire, appartenant à la Lloyd yougoslave depuis 1930, naviguait de mars à octobre entre le Littoral croate (Sušak) et la Grèce (Le Pirée), avec à son bord 365 passagers de première classe. Božo Vukušić travaillait de 5h du matin à minuit, pour un salaire de misère et des pourboires très inférieurs aux serveurs plus âgés. Il protesta en vain, puis tomba malade et fut débarqué l’année suivante. S’estimant trop faible après sa convalescence pour reprendre un tel travail, il chercha à trouver une place sur un cargo, ce qui lui fut refusé, car il était originaire de Split, considérée à l’époque comme ville rouge. Il était effectivement sympathisant du Parti communiste de Yougoslavie (KPJ), connaissant depuis son enfance un des futurs responsables du comité provincial de ce parti, Ante Roje (1914-1982), qui voulut lui-même partir en Espagne, fut retenu au pays, mais s’illustra plus tard dans la Résistance contre l’occupation italienne, au point d’être proclamé héros des peuples de Yougoslavie en 1953. Božo Vukušić adhéra au syndicat des marins et fréquenta régulièrement le club des mécaniciens de sa ville natale, centre alors très actif de la gauche antimonarchiste dalmate. C’est ainsi qu’il décida de partir défendre la République espagnole.

Embarqué clandestinement à Dubrovnik mi-novembre 1936 sur un navire à destination de l’Algérie, Božo Vukušić débarqua à Oran. Il s’adressa au consulat républicain espagnol, qui donna son accord de principe à son départ vers la Péninsule ibérique car il avait son livret de marin. Mais il rencontra ensuite un autre futur volontaire, l’électricien croate devenu légionnaire Marijan Lučić (1902-1945), qui l’informa du départ le soir même d’un convoi de volontaires organisé par la CGT sur le Jaime II. Il arriva ainsi début décembre à Alicante, où un cadre du KPJ venu de Moscou et alors chef du Service d’investigation militaire (SIM), le boulanger serbe Roman Filičev dit Fein (1895-1941), l’interrogea sur son parcours et lui donna de l’argent pour rejoindre en train la base des brigades internationales (BI) à Albacete (Castille-La Manche). Il intégra le bataillon « Garibaldi » de la 12e BI, et partit pour le front de Madrid après une courte période d’instruction. Et la poisse le rattrapa une nouvelle fois : il tomba du camion en route, et, au bout de quelques jours de combat, fut hospitalisé à Madrid à cause d’une douleur aigüe à la colonne vertébrale. Transféré à l’hôpital d’Albacete puis dans le centre de convalescence de Benicassim au nord de Valence (Levant), où l’arrachage d’une dent provoqua une hémorragie difficile à arrêter, il gagna ensuite le grand centre hospitalier des BI à Murcia. Il y fit la connaissance d’un volontaire venu du Canada, le cordonnier croate Franjo Štivić (1906-1956), grièvement blessé en juillet 1937 à Brunete dans le bataillon « Dimitrov » de la 15e BI. Les médecins divergeaient sur le diagnostic et les soins à prodiguer : sciatique ou inflammation de la colonne liée à une tuberculose, plâtrage ou injection. Évacué en Catalogne au printemps 1938, il attendit son départ vers la France à S’Agaro au nord de Barcelone avec d’autres invalides : outre Štivić, le groupe était composé du juriste slovène Aleš Bebler (1907-1981), de l’apprenti boulanger slovène Stanislav Salamon (1920-1998), de l’étudiant monténégrin Veljko Vlahović (1914-1975), du marin dalmate Šime Kraljev (1909-1980), de l’employé croate Edo Jardas (1901-1980), des ouvriers croates Nikola Govorušić (1898-1978), Marko Pilić(1900-1963) et Karlo Mrazović (1902-1987).

Arrivé en juillet 1938 à Paris, Božo Vukušić séjourna pendant un mois à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière (13e arr.), où Aleš Bebler lui rendit visite et lui demanda de rédiger sa biographie, en indiquant comment il était arrivé en Espagne et quels communistes il connaissait pouvant attester de ses déclarations. Une commission du Comité central du KPJ, dirigée par Vlahović à la demande de Josip Broz dit Tito (1892-1980), alors secrétaire provisoire du Parti, était en effet chargée d’étudier le passé des anciens d’Espagne pour déterminer qui pourrait être utile et où les envoyer. Božo Vukušić logea ensuite avec ses camarades dans un hôtel rue Vicq d’Azur (10e arr.), près du boulevard de la Villette et de la gare de l’Est. Bien que sans parti comme Govorušić, il partit en avril 1939 en URSS avec des cadres communistes, Vlahović et trois Serbes : le cordonnier Stevan Belić (1906-1972), le mécanicien Stanislav Samardžić (1906-1982) et l’étudiant Marko Spahić (1910-1980). Bebler et Mrazović, plus tard Kraljev et Pilić rentrèrent en Yougoslavie, Jardas au Canada, Salamon en Belgique. Božo Vukušić embarqua au Havre sur le Smoljni avec une partie des archives des BI concernant les Yougoslaves, confiées à Vlahović pour éviter qu’elles ne tombent dans les mains de la police française. Arrivé à Leningrad, il fut transféré près de Moscou, où une commission médicale l’envoya soigner sa tuberculose pendant un mois et demi dans un centre thermal à Sotchi au bord de la mer Noire.

Božo Vukušić fut ensuite transféré à Tcheliabinsk (Oural), où il travailla de septembre 1939 à février 1942 dans la fameuse usine de tracteurs inaugurée en 1933 par Staline. Il y rencontra un autre Španac [vétéran d’Espagne] croate, Nikola Rukavina (1905-1973), mécanicien en France, membre de la SFIC, combattant dans la 14e BI, interné à Gurs jusqu’en août 1939. Il épousa en février 1941 une Russe née en 1921, Anastasia Kolobova ; de cette union naquirent deux fils à Samarkand (Ouzbékistan), où le couple déménagea en mars 1942 : Tomislav cette même année et Eduard en 1945. Božo Vukušić fut employé dans une usine de pièces détachées pour tracteurs et automobiles, puis dans une boulangerie. Son logement étant assez éloigné de l’usine, il passa son permis de conduire et devint chauffeur pour le ministère soviétique des Transports. Convoqué en mai 1946 à Moscou pour rentrer en Yougoslavie, il fut autorisé à partir, mais pas sa femme, car elle n’avait pas rempli l’enquête nécessaire. Il refusa de partir sans elle, parvint à la fit venir dans la capitale soviétique, et dans l’attente de l’aboutissement des formalités administratives, la laissa dans sa famille près de Kazan et partit travailler comme chauffeur à Tchernikovsk près d’Oufa (Oural), logeant chez son beau-frère. N’ayant pas les vêtements adéquats pour passer l’hiver, il retourna à Samarkand, où il apprit que les autorités avaient enfin autorisé le départ de son épouse. Il regagna alors Moscou avec sa famille, mais dut encore patienter trois mois pour obtenir le visa yougoslave. Logé à l’hôtel Lux aux frais du Comité international, là-même où les cadres de l’Internationale communiste (IC), dont Tito, avaient séjourné dans les années 1930, il parvint à débloquer la situation en disant qu’il connaissait Veljko Vlahović, devenu entretemps un des cadres du régime titiste. Ce dernier n’avait pourtant pas été tendre à son sujet lorsqu’il avait rédigé en juin 1941 sa caractéristique. Il le considérait comme un volontaire « médiocre », ne manifestant « aucun intérêt pour la lutte du peuple espagnol », n’ayant « pas de lien avec le mouvement ouvrier » — ce qui était faux —, mais reconnaissait paradoxalement sa discipline et son implication politique et culturelle dans les hôpitaux espagnols, puis au sein du groupe des Yougoslaves évacués à Paris. Il est d’ailleurs piquant de constater, que, dans la biographie très hagiographique de Vlahović publiée en 1979, seul Nikola Govorušić fut mentionné comme passager du Smoljni, comme prolétaire exemplaire, « homme simple mais honnête et courageux ».

Arrivé en janvier 1947 en avion en Belgrade, Božo Vukušić et les siens furent pris en charge par le chauffeur de Vlahović, qui les emmena dans un grand hôtel de la ville. Ils partirent dès le lendemain pour Split, où ils logèrent d’abord chez son frère. Conformément aux démarches staliniennes alors en vigueur en Yougoslavie, il se déclara au comité local du KPJ et au conseil municipal, où on lui proposa un emploi dans l’administration. Réalisant rapidement son incapacité à assumer une telle tâche, il redevint chauffeur, roulant 10 à 11h par jour pour un salaire fort modeste. Épuisé et amaigri — il pesait alors 50kg —, il consulta en août 1947 un médecin qui diagnostiqua une tuberculose du poumon gauche. Grâce à Šime Kraljev, devenu major dans l’Armée des peuples de Yougoslavie (JNA), il obtint un meilleur poste comme chauffeur dans la Marine, mais un décret interdit en mars 1948 l’emploi de civils dans l’armée. Il reprit alors un poste dans une entreprise civile, mais les cadences imposées nuisirent à sa santé restée fragile. Il obtint en août un congé de maladie, se reposa un mois dans la station balnéaire de Makarska entre Split et Dubrovnik. Sa situation économique était précaire, car il ne percevait plus que 75% de son salaire. Sur intervention de Kraljev puis du conseil municipal, il reçut des colis alimentaires et une petite aide financière. Un voisin malveillant déclara alors à un autre Španac, Ivan Kovačević (1907-1995), que cette aide venait du consulat soviétique. L’insinuation était dangereuse, les relations entre l’URSS et la Yougoslavie titiste ayant été officiellement rompues en juin 1948, lorsque le Kominform exclut le KPJ pour déviation nationaliste ; toute personne suspectée de lien avec l’URSS stalinienne fut désormais considérée comme suspecte, et passible d’arrestation. Božo Vukušić reprit du service fin 1948 dans la société de transport mixte yougo-soviétique Transjug, pas encore dissoute, pendant deux mois, mais une commission médicale lui interdit de conduire en avril 1949 et lui accorda un arrêt de maladie de deux ans. Il était alors adhérent du syndicat et du Front des peuples de Yougoslavie (NF), organisation de masse regroupant les sympathisants du KPJ.

Après la réunion des Španci en septembre 1949 à Belgrade, lors de laquelle les accusations gravissimes et infondées du Kominform, selon lesquelles les vétérans d’Espagne yougoslaves avaient collaboré avec la Gestapo dès leur internement dans les camps français, furent fermement rejetées, Božo Vukušić fut invité par Šime Kraljev chez un autre ancien d’Espagne, Blaž Šabić (1913-1988). Ils lui firent part des rumeurs circulant sur son soi-disant soutien à Staline. Il répondit que lui et sa famille étaient en réalité affamés. Kraljev intervint alors auprès du Španac Mirko Horvat (1911-1992), alors colonel de la JNA, et de Veljko Vlahović pour régulariser sa situation. Grâce à cela, il obtint une petite pension d’invalidité, refusée l’année précédente, et put être soigné au sanatorium de Golnik (Haute-Carniole) en Slovénie. Son ami d’enfance Ante Roje, élu en juillet 1948 membre suppléant du comité central du KPJ, promit la prise en charge des frais de bouche de son épouse pendant un mois, mais elle dut en réalité les payer et ne put revenir ensuite. Lorsque son congé de maladie expira en avril 1951, Božo Vukušić survécu difficilement pendant quatre mois, puis bénéficia d’une augmentation de sa pension. Mais il avait commis des maladresses et fut pris dans un engrenage géopolitique le dépassant complètement, et qu’il paya chèrement. Dès 1947, il s’était en effet proposé comme chauffeur au consulat soviétique, attiré par la perspective d’un salaire beaucoup plus élevé, d’un logement et de repas gratuits. En réalité, ce type d’emploi était réservé à des citoyens soviétiques, et le consul cherchait à obtenir des renseignements pour recruter des agents. Ce dernier lui demanda quels anciens d’Espagne il connaissait et l’interrogea sur l’existence d’opposants à Tito ; il répondit qu’il fréquentait Kraljev, membre de la police politique de Tito, le Service de sécurité de l’État (UDB), mais qu’il était rentré depuis trop peu de temps pour identifier d’éventuels adversaires du régime. Déçu par les conditions de vie en Yougoslavie, il envisageait déjà de rentrer avec sa famille en URSS ; il obtint un visa de sortie de son pays natal, mais pas d’entrée dans celui de son épouse. Après la résolution du Kominform de juin 1948, dont il ne mesurait pas encore les conséquences, il retourna au consulat soviétique et remplit une enquête. Mais des voisins, obséquieux jusque-là avec sa femme, originaire de la « Patrie du socialisme », se déchaînèrent. Une voisine en vint même aux mains d’abord contre les enfants, puis contre Anastasia Kolobova elle-même. Cette voisine hébergea en 1951 un officier de l’UDB, qui convoqua en avril 1952 Božo Vukušić et l’accusa d’accueillir chez lui des partisans du Kominform, puis lors d’une réunion ouverte du KPJ, d’être un « ennemi du peuple », et menaça sa femme de lui enlever ses enfants et de les expulser en Albanie, voire d’arrêter son mari. Épuisée par ces pressions, elle demanda son rapatriement en juillet 1953 en URSS et l’obtint, laissant son mari à Split. Un Španac serbe alors en vacances à Split, Milojko Teofilović (1914-2009), y rencontra en septembre 1953 Božo Vukušić en compagnie de Šabić et Kraljev, et mentionna dans ses mémoires publiés en 2001, le retour d’Anastasia Kolobova en URSS.

Božo Vukušić resta malgré tout sur sa terre natale et proche de l’Association des vétérans d’Espagne, corrigeant soigneusement à deux reprises la liste des 1 664 Španci publiée dans le recueil de 1971. La solidarité dont firent preuve certains d’entre eux à son égard, Šime Kraljev et Blaž Šabić plus que Veljko Vlahović, prouve la profondeur des liens que ces hommes et ses femmes ont liés en terre ibérique et bien au-delà. Et l’attachement de Božo Vukušić à l’Association des vétérans atteste la sincérité de ses convictions antifascistes. Son itinéraire, des plus chaotiques et semé de déboires multiples, est révélateur de celui de nombreux volontaires en Espagne républicaine, restés dans l’ombre de la « grande histoire », et aujourd’hui totalement méconnus.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article230278, notice VUKUŠIĆ Božo par Hervé Lemesle, version mise en ligne le 17 juillet 2020, dernière modification le 17 juillet 2020.

Par Hervé Lemesle

Božo Vukušić après 1945 (Source : AJ, dossier personnel).

SOURCES : RGASPI (Moscou), 545.6.1531, caractéristique n°1156 du 11 juin 1941. — Archives de Yougoslavie (AJ, Belgrade), 724.VIII, dossier personnel, questionnaire de l’Association des anciens d’Espagne et autobiographie du 22 septembre 1949, décision de la Commission d’invalidité du ministère des Affaires sociales de la République socialiste de Croatie du 19 octobre 1949, courriers à l’Association des 10 octobre 1969 et 4 janvier 1971 ; 724.X2/108, autobiographie rédigée dans les années 1950. — Dušan Miletić, Veljko Vlahović. Životni put i revolucianarno delo [Chemin de vie et travail révolutionnaire], Gornji Milanovac, NIRO, 1979. — Milojko Teofilović, Kopnom i morem po belom svetom. Od Vrčina do Kalifornije [Par terre et par mer à travers le monde. De Vrčin à la Californie], Belgrade, Janus, 2001, pp.301-302. — Spisak španskih boraca [Liste des combattants espagnols], Belgrade, Udruženje Španskih borci 1936-1939, septembre 2011, en ligne. — Vicko Krstulović, Memoari jugoslavenskog revolucionera. Dalmacija, I tom, 1905-1943 [Mémoires d’un révolutionnaire yougoslave. Dalmatie], Sarajevo-Zagreb-Belgrade, Mostart-Buybook, 2012. — S. Vekarić, „Jugoslavenski Lloyd“ [La Lloyd yougoslave], Hrvatska tehnička enciklopedija [Encyclopédie technique de Croatie], Zagreb, Leksikografski zavod Miroslav Krleža, 2017, en ligne.

rebonds ?
Les rebonds proposent trois biographies choisies aléatoirement en fonction de similarités thématiques (dictionnaires), chronologiques (périodes), géographiques (département) et socioprofessionnelles.
Version imprimable Signaler un complément