GIMENO RUFINO Pascual, alias « ROYO » dans la clandestinité

Par André Balent

Né le 15 août 1915 à Yátova [Iàtova] (province de Valence, Espagne), mort assassiné le 23 juillet 1945 à Valence (Espagne) ; ouvrier puis concierge à la poudrerie de Saint-Chamas (Bouches-du-Rhône) ; militant du Parti communiste d’Espagne (PCE) ; soldat puis officier (lieutenant) de l’Armée populaire de la République espagnole (1936-1939) ; militant clandestin en France dans les Bouches-du-Rhône puis l’Ariège ; résistant, membre des FTP-MOI des Bouches-du-Rhône ; membre de l’AGE (Agrupación de guerrilleros españoles) ; commandant départemental de l’AGE dans les Bouches-du-Rhône, commandant de la 3e brigade (Ariège) de l’AGE à partir de juin 1944 ; un des libérateurs de Foix (Ariège)

Pascual Gimeno Rufino, alias Royo (1915-1945)
Ange Alvarez, Ivan et Roland Delicado, op. cit. , 2011, p. 2 de couverture

Pascual Gimeno était originaire de Yatóva, bourgade de la Foia de Bunyol, région du Pays valencien de langue exclusivement castillane. Nous ignorons tout de sa famille et de ses activités professionnelles et politiques avant 1936.
Pendant la guerre civile espagnole, Pascual Gimeno s’engagea dans l’Armée populaire de la République et accéda au grade de lieutenant. Il avait adhéré au PCE. Entre 1936 et 1939, il a donc acquis une solide expérience militaire, y compris celle du commandement. Après la Retirada], en février 1939, il fut interné à Argelès-sur-Mer (Pyrénées-Orientales). Il fit partie de l’organisation clandestine du PCE dans ce camp.

À la fin de 1939, il put, ainsi que d’autres communistes internés à Argelès-sur-Mer, obtenir une affectation, en tant que travailleur étranger à la poudrerie de Saint-Chamas (Bouches-du-Rhône). Il put bientôt résider en ville et eut des contacts avec des militants français du Parti communiste. Son mariage avec Virginie Ardisson lui permit, grâce à son beau-père, socialiste, ancien combattant de la Première Guerre mondiale, d’accéder au poste envié de concierge de la poudrerie. Avec la complicité de l’ingénieur du laboratoire d’essais de la poudrerie, il put soustraire des explosifs dont il fit profiter la résistance. Ses contacts avec les communistes français lui permirent d’intégrer la FTP-MOI. Il fit partie du « groupe Marat » dirigé par un ancien des Brigades internationales, le Serbe Dimitrije Koturović [Koturovich, pour Claude Delpla] alias « Cot » (1911-1943 ?) qui s’était évadé du camp du Vernet d’Ariège (Ariège). Bientôt, la direction du PCE en France, impulsée par Jesús Monzón développa la création d’organisations autonomes, indépendantes des organisations communistes françaises, la UNE (Unión nacional española) et sa branche armée, l’AGE (Agrupación de guerrilleros españoles) :Voir Ríos Garcia Jesús ; Fernández Luís). L’activité de Gimeno délaissa les FTP-MOI pour se consacrer en priorité à l’AGE dont il fut un militant clandestin dans son département de résidence. Au début de 1944, il participait, en tant que cadre, aux activités de l’UNE et de l’AGE des Bouches-du-Rhône. Pourvu du pseudonyme de « Royo », il accéda au commandement du groupement départemental des guerrilleros des Bouches-du-Rhône dépendant de la 16e division de l’AGE (Bouches-du-Rhône, Drôme, Vaucluse, Basses-Alpes, Hautes-Alpes, Var et Alpes-Maritimes). Dans les Bouches-du-Rhône, le groupement de guérilleros participa en 1944, avant le 6 juin, à des sabotages d’usines chimiques, de pylônes électriques de coupures de voies ferrées (D’après Narcís Falguera (dir.), op. cit., 2004, p. 191 et 192). Toujours d’après le même ouvrage, l’AGE qui collaborait étroitement avec les FTPF, attaqua, le 5 mai 1944 , la garde de la prison d’Aix-en-Provence afin de libérer des prisonniers. Par ailleurs, Jean-Marie Guillon nous a fait savoir qu’il n’y eut jamais d’attaque de la prison d’Aix par les guérilleros espagnols, contrairement à ce qu’affirme Narcisse Falguera, mais qu’une évasion spectaculaire fut organisée le 23 avril 1944 à la seule initiative des FTPF aixois.

Le 6 mai 1941, Pascual Gimeno épousa une Provençale, Virginie Ardisson (née le 13 octobre 1921 à Valbonne, Alpes-Maritimes ; morte le 5 mai 2020 à Marseille 8e arrondissement) le 5 mai 2020). Deux enfants naquirent de cette union, Sylvain et Jeanine, née en octobre 1944, que son père ne put connaître.

Le 17 juin 1944, muté en Ariège, Pacual Gimeno prit le commandement de la 3e brigade (Ariège) de l’AGE, en remplacement d’Angel Mateo, malade. Il amenait avec lui des guerrilleros de la 16e division provenant des Bouches-du-Rhône. Il contribua de façon décisive à la structuration de la brigade ariégeoise de l’AGE. Celle-ci forma à nouveau, au printemps de 1944, une division de l’AGE, la 26e, avec les 1e et 5e brigades (Pyrénées-Orientales et Aude). En juillet,1944, le service de renseignements de l’état-major des FFI de la R4 (Voir : Ravanel Serge) estimait que « la 3e brigade de guérilleros est la force la plus importante et la mieux organisée et disciplinée et aussi la plus active de l’Ariège ». Au début du mois de juin 1944, dans la partie orientale du département, le 1er bataillon, de la 3e brigade (maquis de Merviel et de Calzan : Voir Vira les Issards (Ariège), 9 et 10 juin 1944) — celui auquel s’incorpora « Royo » — ne comprenait que peu d’effectifs (« 13 ou 14 camarades » le 9 juin, selon le témoignage de Sanchez qui l’intégra ce jour-là). Pascual Gimeno le réorganisa et lui insuffla, avec l’aide de ses camarades venus des Bouches-du-Rhône, un esprit de discipline et de combativité qui fit la meilleure impression sur Marcel Bigeard lorsqu’il atterrit en Ariège avec la mission « Aube ». Début juillet, ils étaient déjà environ 80 (Nadouce, op. cit., 2008, p. 143).

Le 8 août 1944, à une vingtaine de kilomètres à l’est de Pamiers (Ariège), près de Rieucros (Ariège), sur le terrain de réception des parachutages de l’AS ariégeoise, « Pamplemousse » fut réceptionnée, venant de Blida (Algérie) une mission interalliée comprenant le commandant Marcel Bigeard alias « Aube » (futur général et membre d’un gouvernement sous Giscard d’Estaing), le major britannique William Probert alias « Krypte », le radio canadien John Delher, le sous-lieutenant Granjaud et le sergent-chef Adolphe Canovas, Appaméen d’origine espagnole, engagé dans l’armée britannique, guide et interprète. Bigeard a expliqué dans son livre de Mémoires (Pour une parcelle de gloire, op. cit., 1974, p. 34) comment sa mission (les fonds et le matériel qui l’accompagnait) aurait été réceptionnée par « Royo » entouré de ses hommes. D’emblée, Bigeard, selon ses propres dires, fut impressionné par Pascual Gimeno et son aptitude au commandement militaire. Par ailleurs, il expliqua qu’il vit peu après les cadres ariégeois de l’AS, d’abord Abel Rous et Ernest Giret (agriculteur par ailleurs propriétaire du terrain de parachutage, socialiste dès avant 1939, résistant de l’AS, chef d’équipe du SAP — Service d’atterrissage et de parachutage — qui avait cependant intégré les FTPF en avril 1944). Plus tard, Bigeard s’entretint avec Camille Souyris, alias « Aubert » récemment nommé chef des FFI de l’Ariège. Tous l’accueillirent froidement. Bigeard aurait donc compris d’emblée la supériorité militaire de la 3e brigade, renforcée par les capacités de commandement de son chef et aurait donc décidé de s’appuyer en priorité sur eux. Cette décision aurait donc été renforcée par le peu d’empressement et la faiblesse militaire (telle qu’il la percevait) des autres formations (FTPF et AS).

En fait, le rapport de la mission « Aube » (SHD, Vincennes), rédigé « à chaud », peu après les faits, nous apprend que la réception de la mission fut assurée le 8 août sur « Pamplemousse » par un agent du SAP, « « Jazz ». Ce dernier, ayant constaté « le peu d’effectifs du comité de réception » (AS) a dû avoir recours au maquis espagnol, dirigé par Gimeno alias « Royo », le seul présent à proximité. Dès le 9, le contact était établi entre Bigeard et Royo. Toujours d’après le même document, digne de foi, ce ne fut que le 12 août que Bigeard put s’entretenir avec trois représentants des FFI, le chef départemental des FFI, « Aubert » (Souyris), les représentants des FTPF et celui des CFL (AS). Si Bigeard et les documents produits en août 1944 par les acteurs mettent en évidence le rôle éminent de « Royo », à la tête de la brigade de l’AGE, il en va différemment de Claude Delpla, historien de la résistance ariégeoise, qui dans ses divers écrits, en particulier dans son livre posthume (op. cit., 2019) qui fait la synthèse de textes déjà publiés ou inédits, laisse entrevoir que le rôle de Gimeno ne fut que de second plan. Delpla suggère toujours que José Alonso alias « Robert » (1919-2015), chef d’état-major de la brigade fut, en fait, le maître de d’oeuvre de la stratégie qui conduisit rapidement aux combats de la libération de Foix le 19 août 1944 (Par exemple, à la p. 368, « Il [Alonso] est le principal libérateur de Foix »). Les textes publiés dans la presse locale au lendemain de la Libération ainsi que le témoignage de Bigeard et le contenu des archives du SHD, sans dénigrer le rôle d’Alonso, mettent au contraire en avant l’action décisive de Gimeno, aux côtés de Bigeard qui coopérait étroitement avec lui au plan militaire.

Bigeard a-t-il cru que la 3e brigade de l’AGE commandée par Gimeno rassemblait des « libertaires » ? La question a été posée et débattue longtemps après la Libération. Bigeard, anticommuniste, l’a écrit dans son livre de 1975 — dans les conditions de la guerre froide, être anarchiste était sans doute moins compromettant pour un militaire qui, entre temps avait combattu la « subversion » inspirée par le communisme — et cette version a été reprise par Claude Delpla. Pour Aimé Gos (Nadouce, s. d., p. 38-39) responsable des FTPF de la région de Vira), pourtant, Bigeard qui préféra prendre appui sur le maquis espagnol plutôt que sur les FTPF « savait très bien que les guérilleros l’étaient aussi [communistes] ». D’où, rétrospectivement, le ressentiment tenace des FTPF à son égard qui, par contrecoup, rejaillit sur « Royo » célébré en août et septembre 1944 comme le libérateur de Foix, mais victime, plus tard, des « purges » sanglantes du PCE opérées sur ordre de Santiago Carrillo. Pour Gos, Bigeard « comme les Espagnols a été roulé dans la farine par ceux qui avaient intérêt à minimiser le rôle des FTP » (Nadouce, op. cit., s. d., p. 39).

Marcel Bigeard a expliqué que l’attaque de Foix a été planifiée par lui, le major Probert et « Royo ». Ils demandèrent à cet effet de nouveaux parachutages qui leur furent accordés. Gimeno et Bigeard allèrent réceptionner ensemble le matériel. L’attaque fut fixée pour le 19 août. Bigeard a écrit par la suite que « notre réussite est due , je pense, à la jeunesse, à l’esprit de mon équipe, à la compétence du commandant Royo et de ses magnifiques guérilleros. (…) et l’on cite les exploits de Royo (….) qui met l’accent sur la fraternité d’armes (…) qui l’unit à ses camarades français et britanniques ». Pourquoi, donc, Delpla a-t-il pu écrire en 1994 que « les transferts périodiques [de cadres politiques du PCE vers l’Espagne] (…) aboutissent à déshabiller la guérilla française pour habiller la guérilla espagnole. Cette stratégie de vases communicants a pour résultat de mettre aux postes de commande des brigades, à la veille de la Libération, des cadres politiquement sûrs, mais parfois militairement peu fiables : on peut citer l’exemple du commandant Royo, ancien chef des guérilleros des Bouches-du-Rhône, devenu en juillet [en fait en juin], chef de la 3e brigade de l’Ariège. C’est donc une guérilla espagnole affaiblie et privée de ses meilleurs éléments qui affronte la Libération ». Cette analyse ne résiste pas à l’analyse des faits. Les qualités militaires de Gimeno/Royo ont été soulignées par un soldat expérimenté comme Bigeard et remarquées dans les documents de 1944 consultables dans les dépôts d’archives et par les articles de la presse résistante locale publiée dans les semaines qui suivirent la libération de Foix et de l’Ariège. Par ailleurs, en ce qui concerne ce département (et d’autres !), il n’y eut pas ces « transferts » vers l’Espagne évoqués par Claude Delpla. Son analyse discrédite non seulement « Royo » mais paradoxalement aussi, de fait, les cadres d’autres brigades départementales de l’AGE qui ont été de valeureux combattants de la Libération. La participation de Pascual Gimeno aux combats de la Libération du chef-lieu de l’Ariège fut, de fait, particulièrement brillante.

Claude Delpla n’a eu de cesse de diminuer le rôle militaire et politique de Gimeno/Royo. Il a écrit par exemple (contredisant les faits et certains de ses écrits) que le bataillon venu de Calzan était dirigé (op. cit., 2019, p. 199) par le « commandant adjoint, Pedro Abascal alias "Madriles" qu’il présente aussi (p. 367) non seulement comme le "libérateur de Foix " mais aussi comme le « commandant de la 3e brigade » ! Occultant le rôle de « Royo », il affirme (p. 200) que l’ensemble de la brigade de l’AGE (maquis de Calzan, de Montségur et de la Crouzette était dirigé en premier lieu par José Alonso alias « Robert » son chef d’état-major, consentant cependant à reconnaître que le commandant Jimeno (sic), « récemment arrivé » (ce qu’il ne souligne jamais, par exemple, pour les cadres éminents du PCF et des FTPF très récemment, eux aussi, affectés en Ariège, André Lacoste, Bénito Pérez, ou Amilcar Calvetti, ou même pour Abascal présent dans le département depuis seulement la fin de 1943).

Ange Alvarez, Ivan et Roland Delicado ont eu parfaitement raison (op. cit., 2011, p. 6) de préciser que en ce qui concerne Pascual Gimeno, « seuls les témoignages qui datent de la Libération de l’Ariège sont valables ». En effet, sa disgrâce auprès de la direction du PCE et sa mort en 1945 sont à la base de la réécriture d’un parcours résistant qui voulut, dans un premier temps aboutir à son occultation définitive. Un historien chevronné comme Claude Delpla a participé à cette réécriture en prenant appui sur des témoignages bien postérieurs d’autres guérilleros dictés par des conditions politiques imposées par la direction du PCE, c’est à dire, en premier lieu, Santiago Carrillo et Dolorès Ibarruri. Le 1er septembre 1944, la mission franco-anglaise fit part dans Liberación, organe de la 3e brigade publié à Foix, proclama son « (…) plaisir de féliciter tous les soldats de la 3e brigade pour le magnifique courage dont ils ont fait preuve dans les combats du 19 au 22 août [c’est à dire, après ceux de la Libération de Foix, de ceux de Prayols et de Castelnau-Durban]. Parmi tous les actes d’héroïsme accomplis, il est difficile d’en distinguer de particuliers. Cependant, nous voulons souligner le comportement admirable du chef de brigade Royo, authentique chef à tous les points de vue, qui a démontré une vaillance à toute épreuve en se maintenant constamment en première ligne avec ses hommes et le commandant Madriles, sérieusement blessé, magnifique exemple d’impétuosité qui ne cessa d’entraîner ses hommes au combat (…) ». Ce document a été cosigné par Bigeard et Probert.

Le point d’orgue de la prise de Foix furent les combats de la fin de l’après-midi du 19 août, pendant deux heures autour du lycée qui se soldèrent par la reddition des Allemands. Les guérilleros accompagnés par la mission Aube libérèrent donc seuls le chef-lieu de l’Ariège. Le lendemain, 20 août, près de Prayols, à quelques kilomètres au sud de Foix, les combattants de la 3e brigade épaulés cette fois par les FTPF de la 3101e compagnie, livrèrent un combat contre la colonne allemande qui venait des postes de la montagne pyrénéenne et avait l’objectif de se joindre plus au nord à la colonne progressant depuis Saint-Gaudens (Haute-Garonne) et Saint-Girons (Ariège) et ayant prévu de faire mouvement vers la vallée du Rhône. Il fallait éviter que cette colonne traversât Foix récemment libérée la veille. Le combat dura de 10 heures 30 à 16 h 30. Le 21 août 1944, les résistants de toutes obédiences, et parmi eux la 3e brigade de l’AGE, affrontèrent la colonne (Allemands et Légion du Turkestan). Un massacre eut lieu à Rimont (massacre de civils) qui fut détruit, mais les Allemands finirent par capituler le lendemain. Gimeno était arrivé devant Rimont, (résistants morts au combat) au début de l’après-midi du 21 août, à la tête de deux bataillons de la 3e brigade. Le lendemain (22 août), il participa à la bataille de Castelnau-Durban La capitulation eut lieu à Ségalas en présence de responsables des FTPF (Calvetti, Gos, Pérez), de Bigeard et de Probert, de Pascual Gimeno et José Alonso de la 3e brigade de l’AGE. Elle fut signée, côté Résistance, par Pérez et Bigeard. En 2006, encore, Claude Delpla (op. cit., 2006, p. 176) osa écrire à propos de « Royo » : « toutefois, les ‘‘amateurs’’ sont vite proscrits. Un nouveau responsable de brigade venu pour ‘‘parader et faire l’hidalgo’’ se voit expulsé et exclu des guérilleros ». Si la disgrâce de « Royo » est à chercher auprès de Carrillo qui s’en prit à trop de cadres de l’AGE et de l’UNE jugés sans doute trop indépendants (des faits précis sont maintenant bien établis), elle s’explique aussi, peut-être, par des rancoeurs tenaces nourries par d’autres résistants ariégeois, les FTPF notamment. Ces derniers furent en effet privés d’une victoire lors de la Libération de Foix. Certains d’entre eux n’auraient pas pardonné à « Royo » d’avoir chassé les troupes d’occupation du chef-lieu du département. Bigeard qui favorisa délibérément les guérilleros les a écartés délibérément dans la mise en place de sa stratégie pour s’emparer de Foix. Il ne voulait pas que des communistes français s’installassent, en position de force, aux postes de commande dans la préfecture du département (objectif qu’ils atteignirent malgré tout momentanément pendant quelques jours, jusqu’au 25 août). Par la suite, le PCF occulta aussi le rôle parfois éminent des communistes espagnols de l’AGE dans la libération de plusieurs villes. Pacual Gimeno et ses hommes — des étrangers — avaient eu le tort d’empêcher les FTPF d’apparaître au premier plan pour celle de Foix, alors qu’ils jouèrent un rôle éminent dans les combats ariégeois de juin à août 1944. Bigeard a eu le tort de les négliger, obnubilé qu’il était par sa peur des communistes français. En 1975, lors de la parution de son livre, Pascual Gimeno pour lequel il ne tarissait pas d’éloges fut la victime collatérale de la polémique locale qui suivit. Sorti momentanément de l’oubli, il y fut à nouveau rejeté.

Après sa mort, dans le contexte nouveau de la guerre froide, on réinterpréta la fraternité d’armes de « Royo » avec le commandant Bigeard, faisant de lui un « agent britannique ».

En octobre 1944, il participa avec la 3e brigade à la tentative de « reconquête de l’Espagne » , principalement par le Val d’Aran (Voir López Tovar Vicente). L’objectif qu’on lui avait fixé était Lérida. Mais l’armée espagnole attendait les guerrilleros de pied ferme et bloqua leur progression. Le 28 octobre, Vicente López Tovar qui dirigeait l’opération ordonna le repli vers la France. Santiago Carrillo, dépêché à Toulouse par la direction du PCE accusa Jesús Monzón, dirigeant clandestin du PCE en France pendant la guerre qui avait impulsé la création de l’UNE et de l’AGE, d’être le responsable de ce fiasco. La reprise en mains lui permit de mettre en cause ceux qu’il accusa d’être des traîtres « monzonistes ». Comme Pascual Gimeno ne rentra pas en France après l’échec de l’opération Reconquista de España, il ne put faire allégeance à Carrillo et à la ligne officielle du PCE. Il fut donc rapidement suspecté de « monzonisme ». La popularité acquise lors de la Libération de Foix et de l’Ariège devait donc être désormais d’autant plus battue en brèche qu’il était qualifié de « traître ». Dans le cas de Gimeno, le fait d’avoir combattu aux côtés d’officiers d’une mission interalliée l’avait rendu encore plus suspect.

Avant la fin de 1944, Pascual Gimeno fut arrêté à Artesa de Segre (province de Lérida, Catalogne) par la Guardia Civil, à une cinquantaine de km au nord de Lérida. Il était accompagné par Francisco Navarro Rodríguez. Tous deux se trouvaient dans la zone d’opérations des guerrilleros dont l’objectif était d’atteindre Lérida [Lleida]. Gimeno transportait des fonds destinés aux guerrilleros qui furent saisis par la Guardia civil. Il eut la présence d’esprit d’expliquer qu’il venait de France où il avait gagné l’argent qu’il portait (destiné au financement de l’action militaire) sur lui en travaillant pour les Allemands. Il précisa qu’il se rendait à Valence pour travailler et rejoindre la famille de sa sœur qu’il voulait l’aider avec l’argent qu’il avait gagné. Les autorités espagnoles connaissaient ses antécédents pendant la guerre civile mais ignoraient tout de son activité dans la résistance. Elles le prirent donc pour un déserteur de l’AGE avec qui il était entré en Espagne. Francisco Navarro raconta aussi une version plausible et affirma qu’il se rendant aussi à Valence avec Gimeno afin de trouver un emploi. Incarcéré ensuite à la prison Sant Elies de Barcelone, Gimeno bénéficia, d’un non-lieu provisoire et de la liberté surveillée qui lui permit de gagner Valence. Dans cette ville, il entra en contact avec le PCE et l’Agrupación guerrillera de Levante y Aragón au sein desquels il fut admis par Jesús Izcaray Cebriano, alias « Marcos », secrétaire du comité régional du PCE à Valence. Mais, « Royo », alors qu’il allait prendre la direction de la guérilla à Valence, fut dénoncé, depuis la France, c’est à dire par Santiago Carrillo ou ses amis, comme étant un « monzoniste », agent des Britanniques chargé d’ « infiltrer » les organisations communistes valenciennes. Ce fut le « carrilliste » Celestino Uriarte alias « Arturo », chef de la guérilla urbaine de Valence, qui le présenta ainsi à Izcaray qui décida de le « liquider ». Son cadavre, défiguré fut découvert dans la matinée du 24 juillet 1945 dans un champ de maïs, au camino viejo del Saler, face à la prise d’eau du canal du Túria. Le petit–fils de Pascual Gimeno, Pascal Gimeno a fourni à Alvarez et Delicado le document d’archive où fut constaté son assassinat. Les travaux d’historiens espagnols auxquels ils se réfèrent, produisent les documents et un témoignage décisif, celui d’ « Arturo » qui contribua de façon décisive à décider de la « liquidation » de Gimeno (Salvador Fernández Cava, Los guerrilleros de Levante y Aragón, Cuenca, Tomebamba, 2007 ; Fernanda Romeu, Mas allà de la utopia. Agrupación guerrillera de Levante, Cuenca, 2002, 2e édition).

En 2004, Virginie Ardisson, veuve de Pascual Gimeno, venue en Ariège, pour commémorer le 60e anniversaire de la libération du département ne fut finalement pas invitée aux cérémonies, malgré les promesses de Claude Delpla qui dans ses écrits présentait toujours le rôle de Pascual Gimeno dans les combats d’août 1944, comme secondaire en comparaison avec celui qu’il attribuait José Alonso alias « Robert ». En 2008, quand elle connut, de la bouche d’Ivan et Roland Delicado la vérité concernant son mari et sa mort tragique, elle était toujours communiste, fidèle à ses idéaux de jeunesse. Au début du XXIe siècle, la réécriture de l’histoire que l’on essaye encore de colporter, a privé, au soir de sa vie, la veuve de ce combattant de la Résistance de voir enfin reconnaître pleinement les mérites de combattant de son défunt mari. Claude Delpla s’est efforcé jusqu’au bout de ne lui reconnaître qu’un rôle au mieux secondaire. C’est encore ce qu’il raconte dans la courte biographie de Pascual Gimeno publiée dans son ouvrage posthume (op. cit., 2019, p. 378). Mais il va au-delà lorsqu’il prétend que « Royo », « assigné à résidence à Valence », « est fusillé en juillet 1945 ». « Fusillé » sommaire ou par décision de justice ? Il ne le dit pas. Le lecteur comprend logiquement que ce fut par un peloton franquiste. Ce faisant, il s’est rangé au point de vue officiel du PCE qui, tardivement, reconnaissant du bout des lèvres l’existence de Pascual Gimeno, en a fait une « victime du franquisme ». Mais, les historiens ne peuvent méconnaître aujourd’hui les assassinats ordonnés par la direction du PCE qui visa des militants parés du prestige de leurs combats dans la France occupée. Soupçonnés de « monzonisme », ils devenaient des traitres dont il fallait effacer la mémoire. Dans un département voisin de l’Ariège, l’Aude, le chef de la brigade départementale de l’AGE, la 5e, Juan Delicado, fut, de même « liquidé », en 1946 en Espagne. Lui aussi fut victime d’une réécriture de l’histoire par les historiens officiels du PCE. Son nom fut simplement remplacé par celui de José Diaz qui ne prit le commandement de la 5e brigade qu’après la Libération. Finalement, le 23 juin 2012, l’Amicale des anciens guérilleros espagnols en France (FFI), lors du rassemblement de Prayols (Ariège) du 23 juin 2012 invita Pascal Gimeno, petit-fils de Pascual et adhérent du PCF, à évoquer la mémoire de son grand-père injustement "oublié", sur des lieux où, précisément, il s’était illustré pendant les combats de la libération du département. Dans son discours, il évoqua aussi le sort parallèle de Juan Delicado, le chef de la brigade de l’Aude encore davantage oublié que son grand-père. Il aurait été souhaitable que cette réhabilitation, en terre ariégeoise, apparût aussi pleinement dans le livre posthume de Claude Delpla, ouvrage destiné à faire autorité auprès d’un large public. Finalement, alors que les guérilleros de l’AGE présents en Ariège après 1945 s’étaient efforcés de faire disparaître la mémoire de celui qu’ils avaient trop longtemps considéré comme étant un traître, il fut définitivement réhabilité par l’Amicale des anciens guérilleros espagnols (FFI). Henri Farreny s’y est employé dans deux articles (p. 7) son bulletin n° 131 de septembre 2013. Il reconnait bien tardivement les mérites de Gimeno et évoque la publication d’Ange Alvarez, Ivan et Roland Delicado (op. cit. , 2011). Mais il reste dans le vague lorsqu’il évoque la froide exécution de Gimeno : « Reparti combattre en Espagne, tué dans des circonstances tragiques le 23 juillet 1945 à Valence, son histoire a été ensevelie. Notamment en Ariège (...) ».

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article231180, notice GIMENO RUFINO Pascual, alias « ROYO » dans la clandestinité par André Balent, version mise en ligne le 13 août 2020, dernière modification le 24 mai 2021.

Par André Balent

Pascual Gimeno Rufino, alias Royo (1915-1945)
Ange Alvarez, Ivan et Roland Delicado, op. cit. , 2011, p. 2 de couverture
Marcel Bigeard (à gauche) et Pascual Gimeno (à droite), à Foix (?), août ou septembre 1944.
In Delpla, op. cit. 2019, p. 242

SOURCES : SHD, 40 LM 1528, rapport de la mission « Aube », parachutage du 8 août 1944 sur le terrain « Pamplemousse » ; 40 LN 1528, rapport fourni par le major Probert Bill, le commandant Bigeard Marcel pendant les opérations contre l’ennemi à Foix, Prayols et Rimont, Foix, 21 août 1944 publiés in Alvarez, Delicado, op. cit., 2011, pp. 37-39. — Ange Alvarez, Ivan et Roland Delicado, Royo, le guérilléro éliminé, Nîmes, Ardeo résistances, 2011, 45 p. — André Balent, « Quelques compléments sur l’action de l’AGE depuis la Cerdagne française en octobre 1944 », Le Midi Rouge, bulletin de l’Association Maitron Languedoc-Roussillon, 18, 2011, pp. 33-36. — Marcel Bigeard, Pour une parcelle de gloire, Paris, Plon, 1975, pp. 34 sq. — Claude Delpla, « Les origines des guerrilleros espagnols dans les Pyrénées (1940-1943) », in Jean Ortiz (dir.), Rouges : maquis de France et d’Espagne. Les Guérilleros, Actes du colloque du Laboratoire de langues et littératures romanes de l’Université de Pau, 20 et 21 octobre 2005, Biarritz, Atlantica, 2006, pp. 150-184 [p. 176]. — Claude Delpla, La Libération de l’Ariège, Toulouse, Le Pas d’Oiseau, 2019, 514 p. — Narcisse Falguera (éd), Guérilleros en terre de France. Les Républicains espagnols dans la Résistance française, préface de Léo Figueres, Pantin, Le temps des Cerises, 2004, 2e édition, 316 p. — Henri Farreny, deux articles dans le Bulletin de l’Amicale des anciens guérilleros espagnols en France (FFI), 131, septembre 2013, p. 7. — Pascal Gimeno, « Allocution du petit-fils de Pascual Gimeno Rufino, comandante Royo », Bulletin de l’Amicale des anciens guérilleros espagnols en France (FFI), 126, juin 2012, p. 10 ; nécrologie de Virginie Ardisson épouse Gimeno puis Cluzel, Bulletin de l’Amicale des anciens guérilleros espagnols en France (FFI), 158, 2020, p. 2. — Olivier Nadouce, Combattants sans uniforme : de la bataille de Vira à la Libération de l’Ariège, Varilhes, s. d. (témoignage d’Aimé Gos, cité aussi par Alvarez et Delicado, op. cit., 2011, p. 16). — Olivier Nadouce, L’Ariège, terre de résistance. La bataille de Vira, Saint-Cyr-sur-Loire, Alan Sutton, 2008, 157 p. [recueil de témoignages, en particulier celui de Fernando Villajos, pp. 60-65 et pp. 143-145)]. — Pascal Gimeno, « Allocution du petit-fils de Pascual Gimeno Rufino, comandante Royo », Bulletin de l’Amicale des anciens guérilleros espagnols en France (FFI), 126, juin 2012, p. 10. — Olivier Nadouce, Combattants sans uniforme : de la bataille de Vira à la Libération de l’Ariège, Varilhes, s. d. (témoignage d’Aimé Gos, cité aussi par Alvarez et Delicado, op. cit., 2011, p. 16). — Olivier Nadouce, L’Ariège, terre de résistance. La bataille de Vira, Saint-Cyr-sur-Loire, Alan Sutton, 2008, 157 p. [recueil de témoignages, en particulier celui de Fernando Villajos, pp. 60-65 et pp. 143-145)]. — Courriel de Jean-Marie Guillon, 14 août 2020.

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