LEROUX Gabriel, Apollon

Par Jean-Pierre Husson, Jocelyne Husson

Né le 17 mars 1902 à Commercy (Meuse), exécuté le 17 janvier 1944 à Faux (Ardennes) lors de sa déportation à Buchenwald ; employé de commerce ; résistant.

Gabriel Leroux
Gabriel Leroux
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Photo communiquée par Hélène Girard

Gabriel Leroux était le fils d’Edmond Louis Leroux, employé du Chemin de fer de l’Est, et d’Estelle Pauline Joséphine Libert, sans profession, époux domiciliés à Commercy (Meuse). Il avait épousé Alice Irène Marie Billaudel le 14 avril 1925 à Sermaize-les-Bains (Marne). Le couple s’était séparé au terme d’un jugement rendu par le tribunal de grande instance de Reims le 13 novembre 1942. Alice Leroux-Billaudel, qui était retournée chez ses parents à Sermaize-les-Bains, avait obtenu la garde de leurs deux filles, Gilberte née en 1926 et Geneviève née en 1928. Gabriel Leroux était domicilié 2, rue Sainte-Balsamie à Reims, où il exerçait la profession de contrôleur de la récupération des métaux. Le domicile à Reims, rue du Barbâtre, de sa compagne Marcelle Commun, divorcée, servait de lieu de rendez-vous à un groupe de résistants qui y entreposait des armes.

Arrêté pour détention d’armes à Reims 2, Cours Langlet, sur son lieu de travail, le 2 février 1943 (selon son épouse), le 4 février 1943 (selon l’enquête du Comité d’histoire de la 2e guerre mondiale), Gabriel Leroux a été incarcéré pendant neuf longs mois à la prison de Châlons-sur-Marne (Châlons-en-Champagne), où il a été à plusieurs reprises interrogé et brutalisé au siège de la Gestapo, Cours d’Ormesson. Traduit devant le tribunal militaire allemand de la FK 531 de Châlons-sur-Marne, il a été assisté par Maître Pelletier, avocat rémois, et a été condamné à la déportation.

Le 21 novembre 1943, il a été transféré à Compiègne-Royallieu et a été déporté à Buchenwald par le convoi du 17 janvier 1944, arrivé à Buchenwald le 19 janvier. André Guerre, membre du groupe Juggler/Robin-Buckmaster de Vitry-le-François – sous-groupe du réseau Physician-Prosper, le réseau le plus important implanté en France occupée par la section française du SOE britannique (Special Operations Executive) — qui se trouvait dans le même wagon que Gabriel Leroux, a adressé après-guerre deux attestations à la direction départementale du ministère des Anciens combattants et victimes de guerre à Châlons, le 15 novembre 1953 et le 6 février 1962. Il y déclarait que Gabriel Leroux avait tenté de s’évader dans le secteur d’Amagne-Lucquy dans les Ardennes, que le train s’était arrêté et qu’il avait été abattu alors que lui-même était parvenu à s’évader.
L’évasion de Gabriel Leroux est relatée dans Le prix de la Liberté, ouvrage publié en 1978 par Maurice Lelabour, détenu avec lui dans le camp de Compiègne-Royallieu- où Gabriel Leroux était « chef de soupe ». Il y raconte comment ils avaient ensemble préparé et mis en œuvre cette évasion, comment lui-même était parvenu à s’évader, comment Gabriel Leroux qui avait sauté immédiatement après lui avait été abattu par une rafale de mitrailleuse et son cadavre jeté dans le « wagon réservé aux morts ».
L’historien Phlippe Lecler a consacré un article aux évasions de Faux du 17 janvier 1944, publié en 2009 dans le numéro 15 de la revue Les Amis d’Armel Guerne. Membre de l’état-major du Réseau Physician-Prosper, responsable des groupes « Gaspard » de l’Aisne et des Ardennes, Armel Guerne fait partie des déportés qui sont parvenus le 17 janvier 1944 à s’évader du train qui les conduisait à Buchenwald.

Après l’arrestation de Gabriel Leroux, les armes entreposées à Reims au domicile de Marcelle Commun ont été déplacées (peut-être dans la Salle Jean Jaurès de la Bourse du travail de Reims). Marcelle Commun a été arrêtée le 23 avril 1943 et a été incarcérée à la prison de Châlons-sur-Marne, puis à la prison de Laon jusqu’au 25 septembre 1943. Le titre d’Internée-résistante lui a été décerné (carte n° 2 218 03451), ainsi que le titre de Combattante de la Résistance (carte CVR n° 27 027, mention DIR).

Le nom de Gabriel Leroux ne figure pas dans le Livre-Mémorial des déportés de France publié en 2004 par la Fondation pour la mémoire de la Déportation.
Le Bureau de l’état-civil « Déportés » du ministère des Anciens combattant et victimes de guerre a dressé le 24 septembre 1946 un acte de décès déclarant que Gabriel Leroux était mort à Buchenwald le 17 janvier 1944. Cet acte de décès a été transcrit à l’état civil de Reims le 26 septembre 1946 et mentionné en marge de son acte de naissance en mairie de Commercy le 28 septembre 1946. La date du 17 janvier 1944 a été rayée ultérieurement et remplacée par celle du 19 janvier 1944.
Dès que cet acte de décès lui a été communiquée, Alice Leroux-Billaudel, bien que séparée de Gabriel Leroux, mais qui avait la charge de leurs deux enfants, a engagé pour eux un long combat pour faire reconnaître l’engagement résistant de leur père.
Le 9 octobre 1946, Alice Leroux a formulé une demande en vue d’obtenir la régularisation de l’état civil de son mari en tant que déporté « non rentré ». Le 5 mai 1947, elle a déposé au service départemental des pensions à Châlons-sur-Marne, une fiche de renseignements demandée pour tout dossier de pension de veuve, orphelin, ascendant. Cette notice transmise au ministère des Anciens combattants et victimes de guerre déclarait Gabriel Leroux comme « soldat FFI, décédé le 17 janvier 1944 à Sermaize-les-Bains, au moment de sa déportation en Allemagne, fusillé ». Suite à cette démarche, elle n’a pas fourni « la copie certifiée conforme du document de décès », ni « l’attestation du commandant de l’unité à laquelle appartenait le défunt », que lui a réclamé à plusieurs reprises le directeur de l’État-civil et des recherches au ministère des Anciens combattants et victimes de guerre. Le 23 mars 1948, le directeur du service départemental de la Marne a informé le ministre des Anciens et victimes de guerre qu’il n’y avait pas lieu de donner suite à cette feuille de renseignements, puisque son service avait reçu un certificat de non appartenance aux FFI le 3 juin 1947, et que le dossier concernant Gabriel Leroux avait été instruit à titre de « victime civile ».
Le 4 décembre 1947, Alice Leroux a adressé au ministère des Anciens combattants et victimes de guerre une demande d’inscription de la mention « Mort pour la France » sur l’acte de décès de Gabriel Leroux, demande qui avait reçu le 29 janvier 1948, l’avis favorable du préfet de la Marne après consultation de la Commission départementale de contrôle des prisonniers, déportés, et du Comité départemental de Libération. Cette mention a été accordée à titre civil et a été ajoutée à l’aide d’un tampon encreur sur l’acte de décès dressé le 24 septembre 1946 par le Bureau de l’état-civil « Déportés » du ministère des Anciens combattant et victimes de guerre.
Le 12 mars 1948, l’adjoint délégué à l’état-civil de la ville de Reims a informé le ministère des Anciens combattants et victimes de guerre que, conformément à sa demande, la mention « Mort pour la France » avait été inscrite dans l’acte de décès de Gabriel Leroux, et que le Greffe du tribunal de Reims avait été prié de procéder à la même inscription.
En février 1962, Alice Leroux a adressé au ministère des Anciens combattants et victimes de guerre une demande d’attribution du titre de Déporté-interné-résistant (DIR). Sa demande s’appuyait sur deux attestations datées du 6 février 1962. Celle d’Yves Bouteille, membre du Groupe Tritant de Châlons-sur-Marne, groupe appartenant au mouvement Ceux de la Résistance (CDLR), arrêté le 11 septembre 1943 et incarcéré à la prison de Châlons, déclarait que Gabriel Leroux avait « subi de nombreux sévices au siège de la Gestapo, Cours d’Ormesson ». Celle d’André Guerre confirmait les circonstances du décès de Gabriel Leroux le 17 janvier 1944 au cours de sa tentative d’évasion du train le conduisant à Buchenwald.
Sur instruction du sous-préfet de Reims, plusieurs résistants marnais ont été entendu par la Sûreté urbaine de Reims. Le 19 septembre 1962, André Guerre a confirmé le contenu des deux attestations qu’il avait adressées le 15 novembre 1953 et le 6 février 1962 à la direction départementale du ministère des Anciens combattants et victimes de guerre à Châlons. Le 20 septembre 1962, Charles Ahr a témoigné qu’il avait été arrêté le 23 avril 1943 sur dénonciation de Gabriel Leroux qui, « brutalisé par les Allemands », leur aurait fait part d’une conversation au cours de laquelle il avait dit à ce dernier qu’il recherchait un terrain pouvant servir aux parachutages. Interrogé le 4 octobre 1962, Marc Begin, chef de bureau aux Pompes funèbres et ancien codétenu de Gabriel Leroux à la prison de Châlons au printemps 1943, a déclaré que Gabriel Leroux avait été arrêté pour avoir manifesté « des sentiments gaullistes » et pour « un dépôt d’armes entreposées chez sa concubine nommée Commun Marcelle ». Il ajouta quelui-même avait été arrêté le 23 avril 1943 « à la suite d’une dénonciation de Gabriel Leroux », que ce dernier avait dénoncé d’autres résistants rémois et que, confronté à lui le 1er mai au siège de la Gestapo, Gabriel Leroux avait maintenu les accusations qu’il avait portées contre lui.
Le 9 avril 1963, la commission départementale de la Marne a donné un « avis défavorable en raison de l’attitude de l’intéressé postérieurement à son arrestation », avis entériné la 19 avril par le directeur interdépartemental et le 15 novembre par la commission nationale.
Le 28 avril 1964, le Bureau des cartes de déportés et d’internés du ministère des Anciens combattants et victimes de guerre a informé Alice Leroux-Billaudel que sa demande d’attribution à Gabriel Leroux du titre de Déporté résistant avait été rejeté pour le motif suivant : « L’intéressé tombe sous le coup des dispositions du 2e alinéa de l’article L. 277 des pensions militaires d’invalidité et des victimes de la guerre ». Cet article stipule que « sont exclus » des avantages liés au titre de DIR, « ceux qui, au cours de leur déportation ou de leur internement, se sont rendus coupables d’activités contraires à l’esprit de la Résistance ».
Le 24 octobre 1964, la « demande d’indemnisation dans le cadre de l’accord franco-allemand du 15 juillet 1960 sur l’indemnisation des victimes françaises de persécutions national-socialistes » qu’Alice Leroux-Billaudel avait adressée à la direction interdépartementale du ministère des anciens combattants et victimes de guerre à Metz a été rejetée au motif que cette possible indemnisation était soumise « à la délivrance de la carte de Déporté ou Interné ».

Toutes les démarches entreprises avec détermination et persévérance par son ex-épouse pour faire reconnaître l’engagement résistant de Gabriel Leroux ont échoué, et son nom ne figure sur aucun monument aux morts. Les recherches entreprises en 2020 par son arrière-petite-fille, Hélène Girard, ont permis de sortir sa mémoire de l’oubli.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article231677, notice LEROUX Gabriel, Apollon par Jean-Pierre Husson, Jocelyne Husson, version mise en ligne le 1er septembre 2020, dernière modification le 2 juin 2021.

Par Jean-Pierre Husson, Jocelyne Husson

Gabriel Leroux
Gabriel Leroux
SOURCE :
Photo communiquée par Hélène Girard

SOURCES : AVCC, Caen, 21 P 369 221 (dossier de décès sur lequel la mention « Soldat-FFI » a été rayée). – SHD, Caen, AC 21 P 476 548. – SHD, Vincennes, GR 16 P 365537 (aucune homologation). – Recensement par André Aubert des déportés marnais non rentrés pour le Comité d’histoire de la 2e guerre mondiale. – Documents de famille et photographies communiquées par Hélène Girard, arrière-petite-fille de Gabriel Leroux. – Rapports de Gaston Biazot membre du groupe de Muno sur le réseau Gaspard, communiqués par sa fille Annette Biazot. — Arch. Nat., Z6 NL/dossier 17339, dossier de procédure instruite par la Cour de Justice du département de la Seine contre Armel Guerne, consulté par l’historien Philippe Lecler. — L-Maurice Lelabour, Le prix de la Liberté, José Millas-Martin Éditeur, Tours, 1978. – Charles Lebrun, Armel Guerne, poète (1911-1980), biographie en ligne sur le site « Les Amis d’Armel Guerne ». – Jean-Pierre Husson, " Le réseau SOE Physician-Prosper et ses sous-réseaux en Ardenne et en Champagne ", sur le site « Histoire et mémoires de la 2e guerre mondiale », CRDP-Académie de Reims, 2000-2016. Philippe Lecler, " Histoire d’un homme (2). Transport Compiègne-Buchenwald du 17 janvier 1944, à propos de l’évasion d’Armel Guerne , Les Cahiers du Moulin, n° 15, octobre 2009. – Jean-Pierre et Jocelyne Husson, La Résistance dans la Marne, AERI-Fondation de la Résistance et CRDP de Reims, 2013, notices de Marcelle Commun, Yves Bouteille, André Guerre. – État-civil, Commercy (acte de naissance) ; Sermaize-les-Bains (acte de mariage) ; Reims (transcription de l’acte de décès).

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