BOISSIER Raoul

Par Maxime Ravel

Né le 8 juin 1871 à Vauvert (Gard), mort le 29 juin 1949 à Vauvert ; conducteur de diligence puis viticulteur ; militant socialiste révolutionnaire, anticlérical ; journaliste, correspondant local de La Dépêche (1898-1901), codirecteur de Vauvert frondeur (1900-1901), rédacteur au siège de La Dépêche à Toulouse (1901-1904), correspondant du journal à Limoges (1904-1911), secrétaire général de L’Est républicain (1911-1940).

Hirtz, L’Est républicain, op. cit., p. 37 ; cliché anonyme

Fils de Jean Boissier, agriculteur, et de Léonie Barrandon, sans profession, établis tous deux rue des Casernes à Vauvert, Raoul Boissier était issu d’une famille de viticulteurs désargentés. Il avait une sœur, morte à l’âge de 17 ans en 1902. Vers 17 ou 18 ans, il devint conducteur de la diligence joignant Vauvert à Nîmes, et lia connaissance avec son propriétaire, Franz Petit, ancien participant de la Commune de Paris, qui lui ouvrit sa bibliothèque richement dotée en ouvrages révolutionnaires (Marx, Engels, Proudhon, Blanqui, Barbès). Il conserva les vignes de sa famille, et se présentait comme courtier en vins en 1901. Dans le même temps, comme agent régional de la société Tardieu-Lambotin, il tenait un commerce de produits agricoles contre les maladies de la vigne, rue Émile-Jamais. Début 1901 enfin, il s’essayait à la librairie-papeterie, proposant notamment albums, cartes et agendas (Vauvert frondeur, numéros 25 à 39).

En 1898, on le retrouvait au congrès de la fédération gardoise du Parti ouvrier français à Beaucaire ; la même année, il fut embauché comme correspondant local de La Dépêche, qui devint sous son impulsion le journal le plus vendu à Vauvert. Il commença à la même périodique à écrire dans Le Combat social. En parallèle, appuyé notamment par Prosper Colognac, Sully Ferrier et Charles Libra, il fonda un Cercle d’études sociales, installé à la Buvette russe. Dans la foulée il créa une association de la Libre Pensée, qui se maintint jusque dans les années 1930, et dont les membres devaient s’engager à recevoir des obsèques strictement civiles. Il fit par ailleurs adhérer plusieurs de ses amis à la Ligue des droits de l’homme, alors engagée dans la lutte pour la réhabilitation d’Alfred Dreyfus.

Le 1er juillet 1900, il lança un hebdomadaire militant au ton humoristique, Vauvert frondeur (sous-titré Journal politique, littéraire, satirique, mondain et théâtral). Il s’entoura, selon E. Guigou, d’un « groupe d’hommes jeunes et dynamiques prêts à se révolter contre les structures de la société d’alors, qu’ils estimaient injustes ». Parmi la douzaine de rédacteurs, tous sous pseudonyme (Boissier en utilisa lui-même quelques-uns, dont celui de « Cravache »), on retrouvait le commerçant Camille Fize (le plus âgé de l’équipe, à 38 ans), ou le futur député et sénateur du Gard Gaston Bazile (le benjamin, du haut de ses 18 ans). Il en prit la direction avec Fize. Le journal se dota même d’un local rue Jamais, où Boissier tint un temps une enseigne.

Dans la foulée de ses premiers numéros, Boissier organisa un cycle de conférences au théâtre L’Alcazar : il fit ainsi venir, en novembre 1900, le journaliste dreyfusard, antimilitariste et anticlérical Urbain Gohier, où celui-ci s’attacha à dénoncer « la Congrégation » [la Compagnie de Jésus] et son supposé rôle « occulte ». Se déplacèrent ensuite le professeur de droit Joseph Charmont qui s’exprima sur l’affaire Dreyfus ; Léo Sivasty, pour une conférence intitulée « Dieu est patrie » ; le prêtre défroqué Victor Charbonnel. Ce cycle fut ensuite remplacé par une « université populaire », en laquelle Boissier salua une « œuvre socialiste ». L’instituteur Armand Carayon y donna ainsi un cours sur l’égalité. Mais la concurrence des courses camarguaises dans les arènes attenantes de Louis Valentin mit fin à cette initiative en avril 1901.

Dès août 1900, il se retira de la direction de Vauvert frondeur, expliquant manquer de temps dans le numéro 13 paru en octobre. Dans le même numéro, sur un ton plus pondéré qu’à son habitude, il soutint l’enseignement laïque, se prononça en faveur de la « coéducation » (enseignement scolaire mixte) et demanda la création d’un cours complémentaire. Il reprit sa collaboration en décembre, dans le numéro 22.

Continuant à signer des articles sous son patronyme ou d’un nom d’emprunt, il continuait de professer un anticléricalisme et un antithéisme virulents, et nourrit notamment une vive querelle avec le curé de la paroisse, Charles Triaire. Dans le numéro 19, il se fendit ainsi d’une « Lettre d’un révolté », où, en des accents pathétiques et polémiques, il dénonçait les injustices sociales, flétrissait le christianisme, et en appelait à « la Grande Révolution », amenée à « purge[r] la Terre de toutes les insanités qu’elle contient ». Ses diatribes suscitèrent la réponse indignée de l’abbé Triaire dans son homélie de la messe du dimanche. À son tour, dans le numéro suivant, Boissier dit voir dans « la croix qui s’élève sur la place Gambetta [au cœur du village] » une « souillure », dont il invitait la municipalité à se débarrasser « au plus tôt ». Quoique mû surtout, comme le remarque A. Teulade, par son anticatholicisme, il précisa la semaine suivante qu’il visait également le « cléricalisme protestant ». Quelque temps après, l’abbé Triaire fit distribuer une brochure, que Boissier qualifia dans Vauvert frondeur de « libelle contre le socialisme », où il voyait un « étalage de mensonges, de calomnies, d’âneries, d’imbécillités déconcertantes pour toute discussion sérieuse ».

Dans le numéro 33, il appela à voter pour la coalition socialiste et radicale-socialiste aux élections municipales complémentaires de mars 1901, vouée selon lui à préparer dans l’opposition « le futur conseil de la République sociale ». Elle remporte en effet les quatre sièges mis aux voix.

Le journal maintint cependant une parution hebdomadaire jusqu’à l’été 1901. En juin, une réunion de la rédaction mit en évidence une situation financière très dégradée : capital initial épuisé, endettement toujours croissant, cessation de paiement du loyer du local depuis deux mois, chiffre des ventes en berne et baisse des abonnements. Il fut alors décidé d’arrêter la parution, et le 52e numéro fut le dernier à sortir de presse le 13 juillet 1901.

Dans le même temps, Boissier, alors membre du Parti ouvrier français, préparait sa candidature aux élections cantonales du 21 juillet suivant, et croyait en ses chances : selon E. Guigou, « on pouvait espérer que pour la première fois un socialiste serait élu dans le canton », alors que le conseiller radical sortant Albin Nouguier ne se représentait pas. Revendiquant l’étiquette de « socialiste fédéré », et bénéficiant notamment du soutien du maire de Gallargues Jean Malhole, il avait comme unique adversaire le conseiller municipal radical d’Aimargues Léon Fontanieu. Il mena campagne tambour battant, dénonçant dans ses réunions publiques le « militarisme », le capitalisme et le « cléricalisme ». Mais s’il se retrouva en tête à Vauvert au soir du premier tour, il était cependant battu sur l’ensemble du canton avec 1 420 voix contre 1 640 pour son adversaire victorieux. J.-L. Py relève qu’à cette occasion, Boissier bénéficia paradoxalement du suffrage d’un certain nombre d’électeurs royalistes qui voulaient, par cette « manœuvre », affaiblir un radical soutien du gouvernement en place.

Il fut, surtout, appelé à Toulouse pour rejoindre la rédaction de La Dépêche à son siège toulousain, proposition qu’il accepta. Il quitta alors Vauvert et les luttes politiques locales. Alors que sa carrière de journaliste prenait son envol, il travaillait aussi pour Le Petit Provençal, à Montpellier. Il maintint cependant une activité militante : toujours en 1901, au mois d’octobre, il participa au congrès de la Fédération des groupes socialistes révolutionnaires à Saint-Chaptes. À la même époque, il fit partie des orateurs animant la propagande socialiste dans les Cévennes.

En 1904, il fut envoyé comme correspondant de La Dépêche à Limoges. Il conserva cependant des attaches méridionales : ainsi, en 1911, il fut le témoin de son collègue Raphaël Vitrac-Darsac, directeur de la rédaction montpelliéraine du journal, dans son duel d’honneur contre l’avocat Fernand Chazot.

En 1911, il suivit à Nancy son autre collègue l’Audois René Mercier, nommé directeur de L’Est républicain, dont il fut proche et il devint le bras droit avec le titre de secrétaire général. Chargé de la rédaction, il lui revint aussi de développer un réseau de correspondants locaux. Selon son collègue Alfred Mangeot, il s’acquitta de cette tâche avec « courtoisie et cordialité ».
L e 12 juin 1940, il signe un éditorial enfiévré, où il assure notamment : « Il n’y a pas de place chez nous pour les cœurs défaillants. Que chacun à son poste accomplisse son devoir, qu’il tienne dans son travail comme tiennent nos soldats dans la terrible bataille où se décide le sort de la patrie, et la victoire est à nous. »
Durant l’Exode de 1940, après avoir donné congé à tout le personnel, il quitta Nancy pour regagner Vauvert. Selon son subordonné Jean Catinot (témoignage sujet à caution, selon Pierre Étienne), le personnel de l’imprimerie était défavorable à la cessation du journal, et c’est Boissier (intérimaire de Mercier alors en vacances) qui, démoralisé, aurait « subitement » levé l’ordre de réquisition de la rédaction le 14 juin. Le personnel mécontent obtint par la suite du tribunal de commerce de Nancy le versement d’une indemnité de 320 000 francs pour son limogeage impromptu.

On perd sa trace après cette date. Revenu dans son village, il fit sans doute preuve de discrétion sous Vichy pour éviter la répression antisocialiste ; et ne semble pas avoir repris d’activités militantes ou journalistiques après la Libération.

Le 29 janvier 1903, il avait épousé à Vauvert Élise Gaissad, employée aux Postes et télégraphes à Vauvert. Une fille, Suzanne, naquit en 1904 à Limoges. Elle se mariera avec André Guigou, lui-même frère du médecin, résistant et élu socialiste Émile Guigou (qui nourrissait pour lui sympathie et estime).

À sa mort en juin 1949, L’Est évoqua un homme « fidèle à son terroir autant qu’à ses idées »

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article231775, notice BOISSIER Raoul par Maxime Ravel, version mise en ligne le 4 septembre 2020, dernière modification le 27 septembre 2020.

Par Maxime Ravel

Hirtz, L’Est républicain, op. cit., p. 37 ; cliché anonyme

SOURCES : Acte de naissance no 50, 11 juin 1871 (avec mentions marginales), archives municipales de Vauvert. – Le Petit Provençal, 14 juillet 1901, p. 3. – La Vie montpelliéraine, 14 septembre 1902, p. 3 ; 11 janvier 1903, p. 3. – Limoges illustré, 1er février 1904, p. 1 ; 15 décembre 1904, p. 1. – L’Éclair, 1er novembre 1911, p. 4. – Hubert Rouger, La France socialiste, t. 2, Paris, Quillet, 1921, p. 312-313, 316, 321, 328, 381. — Colette Hirtz, L’Est républicain (1889-1914) : naissance et développement d’un grand quotidien régional, Presses universitaires de Grenoble, 1973, p. 37 (photographie), 130-131. — Jérôme Estrada de Tourniel (sous la dir. d’Alfred Wahl), Les Quotidiens lorrains d’expression française pendant l’Entre-Deux-Guerres (1919-1939), thèse de doctorat en histoire, université de Metz, 1994, p. 162 et 199. — Étienne Criqui, Louis-Philippe Laprévote et François Roth (dir.), Le Quotidien dévoilé : L’Est républicain (1889-1989), Jarville-la-Malgrande, Éditions de L’Est, 1990. — Émile Guigou, « Anticléricalisme et libre pensée à Vauvert en 1900 », Bulletin de la Société d’histoire de Posquières-Vauvert, no 2, 1995, p. 37-74. — Réimpression de Vauvert frondeur, introduction d’Alain Teulade, Bulletin de la Société d’histoire de Posquières-Vauvert, no 7, juin 2007. — François Moulin, Lorraine années noires : de la collaboration à l’épuration, Strasbourg, La Nuée bleue, 2009, p. 151. — Jean-Louis Py, Histoire d’Aimargues de 1900 à 1918 : la Belle Époque et la Grande Guerre, t. 5, chez l’auteur, 2014, p. 23-24. — Correspondance avec Jacques Guigou, fils d’Émile Guigou. Jean Catinot, « Le dernier jour de L’Est républicain », dans Nous de L’Écho [mémorandum rédigé par les collaborateurs de L’Écho de Nancy, successeur de L’Est sous l’Occupation, à l’adresse du directeur allemand Otto Fleck]. — Pierre Étienne, L’Écho de Nancy  : L’Est républicain détourné par les Allemands (août 1940-février 1945), mémoire de maîtrise en histoire sous la dir. de François Roth, université Nancy-II, 1995. — Nécrologie dans L’Est républicain du 9-10 juillet 1949. — Notes de Gino Tognolli, ancien de L’Est républicain.

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