DIENE Doudou

Par Chloé Maurel

Né le 12 décembre 1941 à Mbour (Sénégal). Militant FEANF (1966-1968). Fonctionnaire de l’UNESCO : délégué adjoint du Sénégal à l’Unesco (1969-1977) ; directeur du bureau de l’Unesco auprès de l’ONU (1977-1985) ; sous-DG pour les relations extérieures et l’information du public (1987-2001). Rapporteur spécial sur les formes contemporaines de racisme et de xénophobie au Conseil des droits de l’homme de l’ONU (2002-2008). Marié, trois enfants.

Doudou Diène vient d’une famille traditionnelle sénégalaise de la côte maritime, une famille de la haute société sénégalaise, noble, de la société « Khagan » (famille de l’ethnie « lébou », branche de l’ethnie wolof, parmi laquelle on élisait traditionnellement les rois du Sénégal). Dans cette famille, le savoir est très important, et son père, grand propriétaire terrien, et militant à la SFIO (et réprimé pour son engagement à gauche par les autorités coloniales), possède des livres.
Il reçoit une éducation traditionnelle et spiritualiste, étant élevé dans la tradition musulmane soufi par sa famille (ce qui l’amènera plus tard à être sensible au mysticisme dans toutes les religions), et fréquente le lycée Van Vollenhoven de Dakar, le grand lycée colonial de l’Afrique occidentale française (AOF). Les grands colons européens, ainsi que la société européenne en général, y envoyaient leurs enfants. Dans les classes, les élèves sénégalais comme le jeune Doudou sont minoritaires (5 sur 30 en moyenne). L’adolescent découvre le racisme institutionnalisé, avec des professeurs ouvertement racistes, mais d’autres professeurs sont des personnes de coeur, des passeurs de savoir qui lui apportent beaucoup. Et entre élèves, « le racisme n’avait pas cours », estime-t-il [1] .

Dès cette époque, l’époque des décolonisations, il admire les grandes figures du Tiers monde et de la décolonisation, comme Hô Chi Minh. « On voulait nous imposer comme héros les grandes figures coloniales françaises, l’histoire qu’on nous enseignait masquait les héros du Tiers monde ». Il est marqué aussi bien par des figures de l’histoire française, à la fois littéraires et intellectuelles, comme Victor Hugo, Alexandre Dumas, et Charles Baudelaire, que par les acteurs des luttes anticoloniales, et les grands personnages africains comme El Hadj Omar. Il est intrigué par des figures européennes au parcours ambigu, comme Napoléon.
Son frère aîné, qui va partir faire des études de droit en France, est sélectionné lors du Concours de l’Amitié, organisé par la France dans les colonies. Et, un an plus tard, Doudou Diène est lauréat du concours général de philosophie en 1961. Cette année-là, en 1961-62, la France et le Royaume-Uni ont décidé d’emmener tous les élèves lauréats en croisière. Ainsi, cela donne l’occasion au jeune homme de faire son premier séjour en France : il visite Paris (où il se souvient avoir eu froid, n’ayant pas d’habits chauds) ainsi que l’Angleterre, et rejoint une trentaine de jeunes sur un bateau pour une croisière de deux semaines allant de l’Angleterre au Sénégal. « Cette croisière m’a marqué, c’était une aventure forte ». A cette époque, le jeune lycéen est déjà très engagé, mobilisé, soutenant les luttes anticoloniales, et admirant les luttes et les héros de la décolonisation.

Il admire aussi les écrivains anticolonialistes comme Aimé Césaire, les intellectuels marxistes, mais aussi Frantz Fanon et Jean-Paul Sartre (qu’il croisera à Paris en 1968). Il est marqué intellectuellement par ces grands penseurs anticoloniaux.
Le président du Sénégal indépendant, Senghor, ayant glissé vers la droite et vers les intérêts français au fil des années (d’après Doudou Diène), Doudou Diène s’oppose à lui. « J’ai toujours adoré le poète, mais combattu l’homme politique. » (cité par Sylvestre-Treiner)

Il va poursuivre ses études en France en 1965 : d’abord à Caen où il fait une licence de droit, puis à Paris où il fait un DES de droit public (1966-67) à l’université Paris 1, et enfin à Sciences Po Paris. Lors de ses années à Caen, il visite et apprend à aimer la Normandie. Pendant les vacances, voulant connaître l’Europe et découvrir la montagne, il part en Autriche, puis en Haute-Savoie, avec l’UNEF. Pendant ses loisirs, il aime écouter du jazz et de la musique cubaine, « deux types de musique qui ont baigné notre culture ».

Etudiant, il adhère et milite activement à l’Association des étudiants sénégalais de France, branche de la Fédération des étudiants d’Afrique noire de France (FEANF), puis directement à la FEANF. « Ces associations ont été un terreau pour le combat contre le colonialisme et le néo-colonialisme », observe-t-il. « Nous avons occupé en 1968 l’ambassade du Sénégal à Paris, par exemple. C’était une époque fantastique, sur le plan intellectuel et personnel ».

A la suite de ces études, Doudou Diène cherche du travail en France. « J’ai toujours été attiré par les organisations internationales ». Il ne veut pas retourner au Sénégal, car il est un opposant politique à Senghor, il sait donc qu’il ne sera pas le bienvenu dans l’administration sénégalaise. « Comme j’étais un militant contre le pouvoir de Senghor (on faisait des actions, on occupait l’ambassade du Sénégal, etc.), ma bourse était souvent coupée. J’ai donc dû faire des tas de petits boulots : j’ai travaillé comme concierge, j’ai vendu de l’essence, j’ai gardé des camions porte d’Orléans... », témoigne-t-il.

Une opportunité se présente alors à l’Unesco : « l’ambassadeur du Sénégal à l’Unesco a eu mon nom et m’a appelé. » Il s’agit de Blaise Senghor, neveu du président sénégalais. Cela lui permet d’être recruté comme Délégué adjoint du Sénégal à l’Unesco en 1969-70. De plus, le Sénégal faisant alors partie du Conseil exécutif (organe décisionnel de l’Unesco), cela propulse Doudou Diène au coeur de l’Unesco. Il devient également rapidement secrétaire général africain des non-alignés au sein de l’Unesco. « On organisait des débats pour attaquer le colonialisme et le néo-colonialisme, on était en lien avec des grands intellectuels de gauche comme Sartre et Foucault », se souvient-il.

Lorsque les gens du parti de Senghor (en particulier les membres de l’Association des étudiants sénégalais, pro-Senghor) apprennent qu’il a obtenu ce poste à l’Unesco, ils organisent une violente campagne contre Doudou Diène, et s’arrangent pour lui faire suspendre le versement de son salaire par l’Unesco. Il passe donc 6 mois sans salaire…

En 1974, on lui présente son compatriote Amadou Mahtar M’Bow, haut fonctionnaire de l’Unesco, ancien ministre de l’Education du Sénégal, qui candidate alors pour le poste de Directeur général (DG) de l’Unesco. Doudou Diène le soutient : « Cela a été un combat extraordinaire, une grande expérience. M’Bow est resté depuis un ami intime ». M’Bow est élu – dans des conditions difficiles (attaques racistes : ainsi le journal d’extrême-droite Minute titre : « L’Unesco est devenue ‘Negresco’ ») - DG de l’Unesco, c’est le premier Africain à la tête de cette institution internationale.
Elu DG, M’Bow recrute Diène au sein de Secrétariat de l’Organisation, comme haut fonctionnaire international.

De 1977 à 1985, Diène est envoyé à New York, comme directeur du bureau de l’Unesco auprès de l’ONU. « Cela a été une grande expérience : les intellectuels du Tiers monde voulaient remettre en question l’hégémonisme occidental ». C’est l’époque où les peuples du Sud, à l’Unesco, soutenus par M’Bow, réclament un « nouvel ordre mondial de l’information et de la communication » (NOMIC), c’est-à-dire une répartition plus équilibrée de la production et de la diffusion de l’information entre pays du Sud et pays du Nord, se fondant sur le constat que l’information diffusée dans le monde provenait en grand majorité des grandes agences de presse occidentales. Et à l’ONU, ces peuples du Sud réclament un « nouvel ordre économique international » (NOEI). « A New York, j’étais au coeur de tout cela », se souvient Doudou Diène. Ces réclamations ont suscité « l’immense hostilité de la presse occidentale », se souvient-il, « cela a été très violent, ils nous ont accusés d’être des communistes ». Cela aboutit à une campagne de dénigrement de l’Unesco par les Etats-Unis de Ronald Reagan, au début des années 1980, et, finalement, au retrait des Etats-Unis de l’Unesco en 1984. « J’étais à New York dans l’oeil du cyclone. Je devais défendre l’Unesco auprès du public américain majoritairement hostile, cela m’a énormément enrichi. J’ai eu des relations très fortes avec les médias américains, j’étais souvent invité à la télévision, je défendais l’Unesco et M’Bow ».

En 1985, il revient à Paris, M’Bow l’ayant rappelé au siège de l’Unesco. Les Etats-Unis ont lancé une virulente campagne de dénigrement pour destituer M’Bow.
En 1987, à l’occasion de la campagne pour l’élection d’un nouveau DG à l’Unesco, il y a « un grand combat, d’une très grande violence ». Un mystérieux incendie criminel est même provoqué au siège de l’Unesco, détruisant des archives. Finalement, c’est l’Espagnol Federico Mayor qui est élu DG. A partir de cette année-là, Doudou Diène a un nouveau poste à l’Unesco : sous-DG pour les relations extérieures et l’information du public. Il analyse cette mutation ainsi : « on a essayé de m’éliminer, car dans l’élection du nouveau DG, j’avais soutenu M’Bow ».

Mais, loin de se laisser évincer, Doudou Diène élabore et lance, avec quelques collègues – le Portugais Mario Ruivo et le Japonais Eiji Hattori – le programme « Routes de la Soie », un vaste programme visant à approfondir les connaissances scientifiques et à promouvoir la compréhension internationale entre Orient et Occident, le long des anciennes routes de la soie. C’est un grand succès, et cela devient un projet décennal de l’Unesco durant les années 1990. « Mayor m’a laissé mener le programme « Routes de la soie », il pensait que cela allait être un ghetto, mais c’est devenu le programme majeur de l’Unesco ». Ce programme, comportant des expéditions scientifiques, est couvert par les médias du monde entier. Plus tard, devant le succès de ce programme, Doudou Diène, désormais Directeur de la Division du dialogue interculturel et interreligieux à l’Unesco lance d’autres programmes culturels analogues, notamment en 1994 « La Route de l’esclave » pour promouvoir la mémoire de l’esclavage de part et d’autres de l’Atlantique, ainsi que « Routes de la Foi » (visant à favoriser le dialogue inter-religieux), et « Routes Al Andalus ». Ainsi, pour les « Routes de la foi », Doudou Diène, homme de collectif, rassemble autour de lui des intellectuels comme André Chouraki, qui a traduit à la fois la Bible, le Coran et la Torah, et des religieux comme le grand rabbin Sirat.

En septembre 2001, il participe à la grande conférence mondiale contre le racisme organisée par l’ONU à Durban (Afrique du Sud). « C’était une conférence gigantesque, très importante », se rappelle-t-il. Cette conférence a été.fondatrice pour la mémoire de l’esclavage et pour les revendications de versement de réparations en dédommagement des crimes de l’esclavage.

Il prend sa retraite de l’Unesco en décembre 2001. Mais son action ne s’arrête pas là : en janvier 2002, il est approché pour faire partie du Conseil des droits de l’homme de l’ONU. Il est nommé, en mars 2002, expert indépendant, plus précisément Rapporteur spécial sur les formes contemporaines de racisme et de xénophobie. Cela a été pour lui une expérience « fascinante ». Ainsi, de 2002 à 2008, il rédige et supervise des enquêtes sur des Etats : « j’ai mené des enquêtes sur une dizaine de pays, comme le Canada, le Japon, la Colombie, la Russie, Guyana, Trinidad et Tobago, Côte d’Ivoire, Brésil, Japon, Suisse, Italie, Lituanie, Lettonie, Estonie, Mauritanie, et même les Etats-Unis en 2008. On allait enquêter sur place et on publiait des rapports très complets. Les journaux en parlaient. Cela suscitait bien sûr l’hostilité des gouvernements des pays dans lesquels on enquêtait ». Doudou Diène acquiert ainsi une légitimité sur la question des droits de l’homme.

En 2008, il est nommé par le Haut-Commissaire aux droits de l’homme de l’ONU responsable de la direction de l’enquête sur les troubles au Togo, en particulier sur les violences de 2005 consécutives à l’élection frauduleuse de Faure Gnassingbé (suite à la mort de son père Gnassingbé Eyadéma en février 2005), puis expert indépendant sur les droits de l’homme en Côte d’Ivoire, en particulier pour examiner les violations des droits de l’homme après la crise postélectorale de 2010-2011 (2011-2014). En 2013, il rédige une étude pour le Haut Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme sur la « non-incitation à la haine raciale, religieuse et nationale » dans les pays africains. En 2014-2015, il fait partie de la Commission d’enquête internationale sur les troubles à Gaza. Il rédige un rapport, qui est envoyé à la Cour pénale internationale (CPI). C’est une « expérience fascinante ». Et depuis 2018, il est Président de la Commission d’enquête de l’ONU sur le Burundi.
En 2017, le président français François Hollande, vers la fin de son mandat, décide de créer une Fondation nationale pour la mémoire de l’esclavage. « C’était une grande demande des descendants d’Africains ». Cette fondation est créée en novembre 2017 par le Conseil d’État. Doudou Diène y est nommé au Conseil d’administration du groupe d’intérêt public de cette fondation. A présent, Doudou Diène siège au Comité d’orientation de cette fondation.

Depuis 2008, Doudou Diène siège également au Conseil d’administration de la Coalition internationale des sites de conscience, qui s’occupe de patrimonialiser les lieux de mémoire du monde entier.
Enfin, depuis le début du mouvement « Black Lives Matter » en 2013 (qui s’est accéléré depuis la mort de George Floyd en mai 2020), Doudou Diène a été beaucoup sollicité par les médias.
En 2020, dans son livre Le Temps des tempêtes, l’ancien président Nicolas Sarkozy cite « un certain Doudou Diène », qui avait critiqué son discours de Dakar de 2007, discours dans lequel Sarkozy affirmait « l’homme africain n’est pas encore entré dans l’Histoire ». Doudou Diène, en tant que rapporteur spécial de l’ONU sur les formes contemporaines du racisme, avait écrit un rapport sur ce discours, observant : « Dire que les Africains ne sont pas entrés dans l’histoire est un stéréotype fondateur des discours racistes des XVIIe, XVIIIe, et XIXe siècles ! » Cité dans : Nicolas Sarkozy, Le Temps des tempêtes, Paris, L’Observatoire, 2020, p. 139. [2]

En outre, de par sa légitimité en tant qu’humaniste et militant des droits de l’homme et de la compréhension internationale, Doudou Diène est membre de nombreux comités : depuis 2002, il a été élu vice-président du Comité international de la philosophie et des sciences humaines (CIPSH) ; depuis 2004, le gouvernement indien l’a nommé membre du conseil consultatif international de la cité d’Auroville (Inde). Il est également Vice-Président du Comité du Prix Niwano pour la Paix au Japon, Vice-Président du Conseil scientifique international de l’Institut international de recherche d’Edgar Morin, et Membre du Conseil de Fondation de la Fondation Hommes de Parole. Enfin, il participe au projet des Nations Unies « Décennie internationale des personnes d’ascendance africaine 2015-2024 ».

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article231801, notice DIENE Doudou par Chloé Maurel, version mise en ligne le 6 septembre 2020, dernière modification le 6 septembre 2020.

Par Chloé Maurel

OEUVRES :
- direction et préface du livre La Chaine et Le lien : Une vision de la Traite Négrière, Éditions Unesco
- « Exposer la résistance culturelle de l’esclave », Africultures, 2013/1, n°91.
- « Crise identitaire du monde occidental », Revue internationale et stratégique, 2009/3, n°75.
- « Introduction », Diogène, 2002/4, n°200.
- « Silence et Invisibilité : L’enjeu de Mémoire de la domination et de la discrimination », in Mémoire et Droits Humains. Enjeux et Perspectives pour les Peuples d’Afrique et des Amériques. Éditions d’en Bas. Suisse.

SOURCES :
Interviews de Doudou Diène par Chloé Maurel, 11 juillet 2019, 19 juin 2020., 27 août 2020, 5 septembre 2020.
Fonds d’archives de l’Unesco sur le projet « Routes de la soie », supervisé par Doudou Diène :
CLT/CH/NTC B7S2.15-8 box 502
CAB.1/67
CLT/DCP/SOIE/60
BIBLIOGRAPHIE :
Anna Sylvestre-Treiner, « Dix choses à savoir sur Doudou Diène, président de la commission d’enquête de l’ONU sur le Burundi », Jeune Afrique, 11 octobre 2018.
https://www.jeuneafrique.com/mag/640316/societe/dix-choses-a-savoir-sur-doudou-diene-preside-la-commission-denquete-de-lonu-sur-le-burundi/ (consulté le 9 juillet 2020)

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