BRODY Patrick (Julien)

Par Jean-Paul Salles

Né le 18 juin 1955 à Paris (XIVe arr.)  ; militant de la LC/LCR de 1973 à 1989, puis d’Ensemble à partir de 2014 et de la France Insoumise  ; employé à la FNAC  ; militant syndicaliste au SYCOPA-CFDT dont il devint permanent en 1990 et secrétaire général en 1996  ; puis à la CGT de 2000 jusqu’à sa retraite en 2017. Pendant son service militaire, mis aux arrêts de rigueur pendant deux mois pour sa participation au Comité de Soldats.

Patrick Brody naquit à Paris (XIVe arr). Son père était ouvrier dans la métallurgie, syndiqué à la CGT, sans avoir été membre du Parti communiste. Toute sa vie, il fut nostalgique de Mai 68. Sa mère, ouvrière puis dactylo au Ministère de la Marine, était syndiquée à la CGT elle aussi. Une de ses grands-mères lui raconta les grandes grèves de Mai-Juin 1936. L’un de ses grands-pères était mort d’un accident de travail. Dans cette famille ouvrière et parisienne, une de ses arrière-grands-mères – qui exerça tous les petits métiers du Paris populaire – assista le 22 janvier 1905, parmi une foule énorme, à l’enterrement de Louise Michel au cimetière de Levallois-Perret. Elle avait pour elle une grande admiration.
Patrick Brody fit ses études secondaires au lycée technique Pétrelle, situé rue Pétrelle dans le IXe arrondissement de Paris. Éveillé à la politique par Mai 68 malgré son jeune âge, il fut dans son lycée un des organisateurs du comité de grève contre la loi Debré en mars 1973. Par ses lectures notamment, il prit conscience de la réalité du socialisme bureaucratique dans les pays de l’Est et en Chine, ce qui l’amena à se rapprocher de la LCR à laquelle il adhéra en 1973. Un groupe de militants qui, dira-t-il plus tard, « fut une formidable école de formation, mais aussi une organisation, certes petite, mais démocratique » (Cours-Salies, 2019, p.173). En 1975, appelé à faire son service militaire en Allemagne, dans un régiment français, le 51e Régiment d’Infanterie, stationné à Bitburg en Rhénanie-Palatinat, il fut à l’initiative d’un Comité de soldats très actif. Chaque mois, il publiait une feuille intitulée Garde à vous-même, grâce au soutien logistique du Gruppe internationaler marxisten (GIM), section allemande de la Quatrième Internationale. Il fut pour cela mis aux arrêts de rigueur de mars à mai 1976.
Il eut une brève expérience professionnelle à Renault-Billancourt en 1973 comme intérimaire. Après son retour du service militaire, en septembre 1977 il fut embauché comme magasinier à la FNAC-Montparnasse. Les employés de cet établissement créé en 1974 – c’était le troisième magasin FNAC de Paris -, déclenchèrent leur première grève le 3 mai 1975. Les revendications portaient sur les salaires, les salariés demandant une augmentation uniforme de 300 francs pour tous, et aussi exigeaient la titularisation immédiate des « extras ». Ce fut le fondateur de l’entreprise, André Essel, qui eut à négocier avec le comité de grève élu par l’assemblée générale des grévistes : « des jeunes gens ardents, convaincus, agressifs, enthousiastes, sûrs de leur cause. Il y a vingt-cinq ans, écrit l’ancien trotskyste, j’aurais été parmi eux » (Essel, 2001, p.369). Le conflit cessa au bout d’une semaine d’agitation, la direction ayant cédé à peu près sur tout. Dans son nouveau lieu de travail, Patrick Brody rencontra des militantes remarquables, comme Blandine Vecten, militante de la CFDT et de la LCR. Elle fut candidate de la LCR aux élections législatives de 1978 au Quartier latin à Paris. Il rencontra également à la FNAC Sophie Mangon qui allait devenir sa femme, jusqu’à leur divorce en 2007. Ils eurent deux enfants, Vladimir né en 1990 et Louise née en 1995. Sophie Mangon, militante de la CFDT et de la LCR, écrivit pour la rubrique Culture de Rouge de 1985 à 1987 sous le pseudonyme de Sophie Gouskett. En 1988 et 1989, elle collabora au mensuel de la LCR Les Cahiers du Féminisme. Dès son embauche à la FNAC, il avait adhéré à la CFDT. Il y déploya une activité importante qui eut tendance à éclipser son militantisme politique à la LCR qu’il quitta, « par lassitude », en 1989. L’engagement politique plus théorique, moins concret, lui convenait moins bien que l’engagement syndical. Élu délégué du personnel CFDT en 1978, il s’appliqua à développer sa section syndicale de la FNAC-Montparnasse. Elle vit ses effectifs passer de 20 syndiqués en 1978 à 162 en 1990. Élu secrétaire du Comité d’entreprise (CE) de son magasin, en 1981, il fut bientôt secrétaire-adjoint du Comité central d’entreprise (CCE) et délégué syndical central de la FNAC. Durant toutes ces années, débrayages ponctuels ou grèves longues ne manquèrent pas. Le syndicat était un véritable contre-pouvoir, il obtenait des résultats. Ainsi, en 1982, avant les fêtes de Noël, les quarante-trois magasiniers de la FNAC-Montparnasse menacèrent de faire grève pour obtenir des augmentations de salaires. Avant même qu’ils ne commencent la grève, le directeur du magasin l’appela et ils obtinrent davantage qu’ils n’avaient demandé. Il est vrai qu’ils étaient tous syndiqués. Face à cette combativité, la direction avait tendance à céder. À l’échelle de toute l’entreprise, les salariés obtinrent la cinquième semaine de congés payés, 34 heures de travail par semaine pour les caissières, et l’échelle mobile des salaires.
Dans les années 1980, Patrick Brody eut des responsabilités au Syndicat du commerce parisien (SYCOPA-CFDT) qui outre les magasins FNAC regroupait les grands magasins parisiens, La Samaritaine, le Printemps, les Galeries Lafayette et Monoprix. Avec quelques militants issus de Mai 68, également avec Robert Dumont, un prêtre ouvrier qui le marqua fortement, ils s’employèrent à renforcer les sections syndicales - une centaine environ -, faisant passer le nombre des adhérents du SYCOPA de 400 à 1700 entre 1990 et 1998. Le bureau du syndicat, dont il fit partie à partir de 1985, avait à cœur de consulter en permanence les syndiqués et les salariés. Ils leur proposèrent également des thèmes revendicatifs communs, comme la lutte contre les contrats précaires ou contre la coupure qui amenait une caissière à être absente douze heures de chez elle pour six heures de travail effectif. Ils se battirent aussi pour les deux jours de repos consécutifs ou contre les ouvertures dominicales autour du slogan – adressé aux clients de la FNAC : « Achetez des livres et des disques pendant la semaine, lisez-les et écoutez-les le dimanche ». Satisfaits de ces résultats, en 1990 le SYCOPA dont il était membre du bureau lui proposa de devenir permanent syndical. Il en devint secrétaire général en 1996. Pour lui et ses camarades du syndicat, pour obtenir des résultats « il faut déployer un syndicalisme de lutte, maîtrisé par les salariés eux-mêmes et non par les appareils syndicaux » (Paule Masson, 2008, p.21). Ils organisèrent à Paris des manifestations de salariés de la profession réunissant jusqu’à 6 000 personnes. Ils publièrent également des tribunes libres dans la presse, Le Monde, Libération, L’Humanité, Les Échos, pour s’opposer notamment à l’application des 35 heures telle quelle était prévue dans le commerce, ce qui augmentait la flexibilité de la main d’œuvre. Or, au même moment, la Fédération du Commerce et des Services de la CFDT dont faisait partie le SYCOPA privilégiait un syndicalisme d’accompagnement, négociant avec le patronat sans rapport de force et aboutissant à des compromis insatisfaisants pour les travailleurs. Bientôt le désaccord devint affrontement. La Fédération, disant privilégier l’emploi, accepta le temps partiel, censé être choisi par les femmes. Le SYCOPA au contraire affirmait qu’il était subi par les employés. Le choc se produisit en 1995 quand Nicole Notat, secrétaire générale de la CFDT, donna son approbation au plan Juppé de réforme de la Sécurité sociale. Patrick Brody ayant signé la pétition des 1000 responsables cédétistes contre ce texte fut licencié par la Fédération du Commerce et des services pour des raisons politiques en 1998. Le SYCOPA contribua à la naissance de « Tous Ensemble » regroupant au sein de la CFDT les adversaires de l’orientation soutenue par Nicole Notat. Avec dix-sept autres syndicats de la Fédération, le SYCOPA avait rédigé une plate-forme alternative à celle de la direction qui obtint 41 % des mandats au congrès de Villeneuve d’Ascq (Nord) en juin 1995. Les divergences s’accrurent à propos de la renégociation de la convention collective des grands magasins demandée par le patronat. La Fédération ne vit pas d’inconvénient à ce que soient augmentées les amplitudes horaires, avec des ouvertures possibles jusqu’à vingt heures, de même que le dimanche et les jours fériés. Consultés, les syndiqués du SYCOPA s’y opposèrent à 92 %. Dès lors – en 1999 – se posa la question du départ de la CFDT. La désaffiliation sera décidée au congrès d’octobre 2000, 77 % des délégués ayant voté le départ. Après un an d’autonomie, alors que quelques syndiqués plaidaient pour FO, d’autres pour SUD, à une forte majorité de 92 % (soit 1320 syndiqués), les syndiqués du SYCOPA décidèrent de rejoindre la CGT, suivant la proposition faite par Patrick Brody. Pour lui, la CGT, pilier du mouvement syndical français, était devenue plurielle, désormais indépendante du PCF. De plus, depuis quelques années, le SYCOPA avait toujours bien travaillé avec l’Union syndicale (US) CGT du Commerce de Paris. Enfin, les discussions fraternelles avec le secrétaire général de la CGT Bernard Thibault avaient achevé de le convaincre. Les années 2000-2017 furent pour lui une période d’intense militantisme à la CGT. Il y prit des responsabilités, tout d’abord membre du bureau de l’US-CGT Commerce de Paris (2000-2001), puis secrétaire fédéral de la Fédération Commerce CGT (2002-2005), et à partir de 2005 conseiller en charge de la syndicalisation au niveau confédéral. Il s’occupa de la syndicalisation, avec l’objectif de conquérir « les déserts syndicaux », expliquant que dans le secteur du commerce notamment le syndicat d’entreprise n’est pas toujours la meilleure façon de s’organiser. C’est au syndicalisme de prendre en compte la réalité du salariat tel qu’il est et non aux salariés, aux nouveaux syndiqués, de rentrer dans un moule qui ne leur convient pas. Dans ce secteur où les syndiqués sont souvent isolés, pourquoi ne pas créer des syndicats inter-entreprises ou multi-entreprises, voire des syndicats locaux professionnels ? Se posait aussi la question de l’animateur ou de l’animatrice du syndicat qu’il faut permanentiser si le syndicat atteint une taille importante. Il n’était pas hostile non plus à l’intégration des retraités, souvent isolés, dans des syndicats locaux inter-entreprises qu’ils pourraient faire bénéficier de leurs compétences. Il œuvra à la CGT pour développer des plans d’action de renforcement car pour lui la syndicalisation devrait être une tâche prioritaire des militants, car seul le nombre des syndiqués peut améliorer le rapport de forces. Le premier bilan qu’il faisait, dans un entretien à la revue Mouvements en décembre 2017, n’était pas totalement positif et il alertait : « Si la CGT veut prétendre continuer d’être le moteur du mouvement syndical français, elle devra reconnaître la crise qui la traverse et combattre ce repli sur elle-même vers lequel certaines forces veulent la pousser ».
Toujours conscient de l’importance de l’action politique, Patrick Brody donnait son adhésion à Ensemble peu après sa création, en 2014. Dans ce regroupement qualifié parfois de troisième composante du Front de Gauche (FG), on retrouve des militants d’origines diverses, notamment venus de tendances ayant quitté le NPA à divers moments, la Gauche Unitaire (GU) de Christian Picquet partie en 2009, Convergence et Alternative de Yann Cochin partie en février 2011, la Gauche Anticapitaliste (GA) partie en 2012. Les uns et les autres reprochaient au NPA son « cours isolationniste et sectaire » par rapport au Front de Gauche (Salles, 2014, p.109 et sq). Il fut candidat aux élections départementales de 2015 dans les Yvelines, sur la liste PCF-Ensemble qui obtint 4 % des suffrages exprimés.
Aux législatives de mai 2017, il aurait dû être candidat suppléant de Valérie Froberger du PCF dans la 3e circonscription des Yvelines. La liste de « Rassemblement pour une alternative anti-libérale, le progrès social, écologique et démocratique », devait être soutenue par le PCF, le Front de Gauche et Ensemble. Mais, peu avant la date des élections, un accord entre le PC et le PS aboutit au retrait de la candidature de Valérie Froberger au profit du candidat du PS Nicolas Hue, dont elle devint la suppléante. En contrepartie, dans une autre circonscription des Yvelines, la candidate du PS s’effaçait au profit de la candidate du PC. Malgré le soutien du PS, du PC, du MRG et d’EE-Les Verts, Nicolas Hue n’obtint que 5,29 % des voix, précédé de peu par le candidat de la France Insoumise et d’Ensemble qui obtint lui 5,71 % des voix. Patrick Brody, face à cet échec de la gauche, en tira les leçons pour l’avenir dans L’Humanité du 1er juin 2017.
Surpris et intrigué par le surgissement des Gilets jaunes à l’automne 2018, au début circonspect, il soutint vite « toutes celles et tous ceux que le syndicalisme a du mal à organiser : les précaires, les intérimaires, les salariés des TPE, du commerce, les temps partiels, les chômeurs, les retraités, et surtout les femmes, dont le rôle est absolument prépondérant dans cette révolte » (cf. sa tribune « Chers gilets jaunes, vous nous avez réveillés, remués », parue dans L’Humanité du 7 décembre 2018).

OEUVRE : -articles ou tribunes dans la presse syndicale : Le Peuple, La Nouvelle Vie ouvrière, et politique : Le Monde, Libération, Les Échos, La Tribune, Politis, L’Humanité ; -participation régulière, sous forme notamment d’éditos non signés à la revue Syndicollectif ; -articles sur le site d’Ensemble ; -Interview par Dominique Mezzi, sous le titre « Zéro licenciement », dans Rouge n° 1918, 12 avril 2001 ; -en collaboration, Brochure Sycopa-CFDT, Pour des avancées sociales significatives. Lutter, revendiquer, proposer, négocier, 18 p., sans date, Guide du salarié CFDT-FNAC, avril 1990, 50 p., et Pourquoi nous avons quitté la CFDT, 1999, 15 p. ; -Note de Patrick Brody : « Pas de syndiqué sans syndicat : du slogan à la concrétisation », 2013, 5 p. ; -Entretien avec Patrick Brody, « La syndicalisation, petite histoire d’un enjeu vital pour les syndicats », revue Mouvements, décembre 2017.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article231841, notice BRODY Patrick (Julien) par Jean-Paul Salles, version mise en ligne le 7 septembre 2020, dernière modification le 12 septembre 2020.

Par Jean-Paul Salles

Avec Bernard Thibault

SOURCES : Notes et documents transmis par Patrick Brody. — Brochure LC-LO, Pour l’unité de la classe ouvrière, augmentation de salaires égale pour tous, 1971, 47 pages. — Pourquoi des Comités de grève ? L’exemple de l’EGF de Brest, série Taupe rouge n°13, 1973, 48 pages. — André Essel, Je voulais changer le monde, Stock, 1985, rééd, Mémoire du Livre, 2001, voir le compte rendu d’Alain Salles, « De Trotski à la FNAC », Le Monde, 18 janvier 2002. — Paule Masson, coord., Syndicalistes ! De la CFDT à la CGT, Syllepse, 2008. — Jean-Paul Salles, « De la LCR au NPA : l’impossible mutation ? », in Pascal Delwit, dir., Les partis politiques en France, Éditions de l’université de Bruxelles, 2014, p.109-126. — Pierre Cours-Salies, À la prochaine, de Mai 68 aux Gilets jaunes, Syllepse, 2019, notamment les pages 172-177. — -Jean-Claude Branchereau et Patrick Brody, 21e siècle. Syndicalisme : cinq défis à relever, Syllepse, octobre 2014.

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