LABARRE Louis.

Par Jean Puissant

Dinant (pr. Namur, arr. Dinant), 1er mai 1810 – Ixelles (pr. Brabant, arr. Bruxelles ; aujourd’hui Région de Bruxelles-Capitale), 17 janvier 1892. Enseignant, journaliste, publiciste, républicain démocrate.

Louis Labarre devient directeur de l’école primaire de Dinant à l’âge de vingt ans. Il est destitué en raison de la publication d’un article hostile au Gouvernement. Partisan de la Révolution belge, il y consacre un ouvrage polémique, Les journées de septembre, en 1839.

Louis Labarre gagne Bruxelles en 1836, où il enseigne dans une école juive. Il demande au baron de Stassart (qui le protège), de le recommander pour le poste de professeur de français à l’École royale militaire. Mais c’est le journalisme qui l’attire. Il collabore à La Bombe, « journal de la police, de la liste civile, et du clergé » (sic), bi-hebdomadaire satirique, de 1836 à 1837, puis dirige Le Charivari belge, quotidien politique, de littérature et d’art (1838). Il se lie avec Charles Delescluze, réfugié en Belgique, et un moment rédacteur en chef du Journal de Charleroi.

En 1847, Louis Labarre se rend à Paris, collabore à la presse, sans succès, mais il y rencontre démocrates et républicains, comme Alexandre Ledru-Rollin. Revenu en Belgique, en 1847-1848, il collabore à la libérale Tribune de Liège. Profitant de l’abrogation du timbre – une des mesures prises par le gouvernement Rogier pour éviter la tempête démocratique qui secoue l’Europe – qui grevait le prix des journaux, Labarre crée, avec Charles Potvin, le quotidien La Nation, « Tous les pouvoirs émanent de la nation » (art. 25 de la Constitution) - Gouvernement à bon marché ». En 1852, ce dernier sous-titre laisse la place à la devise de la République française, Liberté, Égalité, Fraternité, au moment où l’Empire l’a abandonnée. Le journal est patriote, il est contre le gouvernement, accusé d’être soumis à des influences extérieures, et certains journaux dirigés par des Français. Il est aussi républicain (favorable à la 2e République en France), anticlérical (suppression du budget des cultes) et démocratique. Mais moins radical et social que Le Débat social d’Adolphe Bartels, le journal, qui paraît le 26 avril 1848, connaît un certain succès avec ses 1.200 à 1.500 exemplaires par jour, dont 700 abonnements. Cela lui permet d’avoir deux éditions, dès le 1er janvier 1849, puis un supplément hebdomadaire en décembre 1849.
Cependant, la réalité économique s’impose et, malgré les appuis de personnalités fortunées comme Félix Felhasse et Alexandre Gendebien, il faut lancer un appel de fonds, signé par J.-M. Funck, Adolphe le Hardy de Beaulieu, Henri Samuel, Vangoethoven, et recourir à la création d’une société en commandite (16 décembre 1850) au capital social de 100.000 francs chez le notaire Léonidas Heetveld, sympathisant et participant à la cause. Charles Potvin* en est le gérant tandis que Labarre porte le titre de rédacteur en chef. De nombreuses personnalités contribuent à la rédaction du journal, comme le professeur Altmeyer de l’Université libre de Bruxelles (ULB), Jean-Charles Houzeau de Lehaie, mais aussi des proscrits français que Labarre fréquente et soutient activement… La publication, très tournée vers la politique européenne (soutien aux luttes nationales en Italie, en Hongrie…) et vers la France en particulier, violemment anti-Napoléon III, est l’objet de poursuites, pour lesquelles il est acquitté, en 1852. Cette affaire conduit au vote de la loi de 1852 réprimant les offenses à un chef d’état étranger. Le journal s’insurge contre cette législation « de soumission à l’étranger », mais, prudente, censure divers textes de Ledru-Rollin, de Victor Hugo… Il n’empêche que le titre est interdit de vente dans les gares. En 1853, condamné à une forte amende de 5.000 francs sur plainte d’un sénateur français « outragé », le journal cherche des sources de financement. Elle en obtient de Mazzini et publie les proclamations du Comité central démocratique qui cherche à fédérer les républicains démocrates en Europe. Louis Labarre est néanmoins obligé de céder la propriété du titre (associé au groupe de presse des frères Briavoinne), qui devient Le National. Ce dernier est imprimé chez Désiré Brismée. Labarre y collabore toujours de 1855 à 1856, mais, estimant son indépendance remise en cause, il démissionne en janvier 1856.
Louis Labarre recrée La Nation, toujours imprimée chez Brismée, en février 1856, mais il aurait perdu le soutien financier de Mazzini. En juin, le journal est à nouveau poursuivi pour des attaques contre la duchesse de Brabant, épouse du prince Léopold, futur Léopold II, accusée d’être sous influence de l’Autriche. Labarre refuse de dénoncer l’auteur de l’article (en fait lui-même). C’est donc l’imprimeur Brismée qui est jugé responsable et condamné à un an de prison – purgé à la prison de Nivelles – et 1.000 francs d’amende. Désiré Brismée dira plus tard que Labarre en prison, c’est « "La Nation" par terre ». Cela n’empêche pas La Nation de disparaître définitivement (il n’y a plus que 350 abonnés dont 85 à l’étranger) en août 1856.

Louis Labarre ne se décourage pas pour autant. Il fait paraître un nouvel organe, Le Drapeau, avec pour sous-titre, « Nous maintiendrons », en décembre 1856 ; il est toujours imprimé chez Désiré Brismée. L’orientation reste la même avec de longs articles de Ledru-Rollin, de Mazzini, de Félix Pyat, mais aussi des socialistes Edouard André et Brismée. Ce dernier devient propriétaire du titre en novembre 1857, mais le journal disparaît en décembre 1858 en recommandant Le Bien-être social, détenu par le docteur Louis Watteau, ami d’Auguste Blanqui. C’est un nouveau procès qui accélère le déclin. Louis Labarre se réjouit, tout comme Victor Hallaux (Le Crocodile) et Nicolas Coulon (Le Prolétaire), de l’attentat d’Orsini contre Napoléon III en regrettant son échec. Ils sont condamnés tous trois à de lourdes peines : Labarre à treize mois de prison et 1.800 francs d’amende, Coulon à dix-huit mois de prison et cent francs d’amende. Pierre Van den Dungen (voir Sources) souligne finement la différence de peine entre le bourgeois et l’artisan, le portefeuille pour l’un, la liberté pour l’autre. Ils purgent tous deux leur peine à la prison des Petits Carmes à Bruxelles. Les soutiens, dont ils disposent, sont aussi caractéristiques. En prison, Coulon reçoit la visite d’ouvriers artisans, de petits commerçants. Les personnes qui proposent de payer l’amende de Louis Labarre sont journalistes, artistes, commerçants, membres de profession libérale, étudiants et professeurs d’université. Labarre conclut : « Seule la liberté a des droits imprescriptibles, parce que la liberté c’est la justice universelle ». Il continue à écrire des articles (Le Peuple belge, La Réforme, Le Rappel dont il a été le rédacteur en chef), des pamphlets, mais il ne jouera plus de rôle éditorial ou politique majeur par la suite.

Espérant une carrière littéraire, mais n’ayant suivi que des études moyennes, Louis Labarre se tourne alors vers le journalisme de conviction républicaine, laïque et démocrate (il est partisan du suffrage universel). Il s’adresse à un public bourgeois, mais sa proximité avec Désiré Brismée le conduit à soutenir la création des Solidaires en 1857. Il n’empêche : à sa mort, Le Peuple, quotidien du Parti ouvrier belge (POB), le salue comme un précurseur du socialisme. Les militants socialistes l’accompagneront jusqu’à sa dernière demeure au cimetière d’Écaussinnes (pr. Hainaut, arr. Soignies). En 1908, Hector Denis remet solennellement, dans cette perspective, un buste de Louis Labarre au Conseil général du POB.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article231915, notice LABARRE Louis. par Jean Puissant, version mise en ligne le 9 septembre 2020, dernière modification le 25 octobre 2020.

Par Jean Puissant

ŒUVRE : Souvenirs du drapeau, 2 vol., Bruxelles, Brismée, 1855 – Aux démocrates belges. Un mot, Bruxelles, 1856 – Panthéon bonapartiste. Le livre d’or du bagne, Paris-Bruxelles, 1872 – Les crimes du cabinet jacobin. À maître Jacobs, Victor-Epaminondas, ministre de l’ignorance publique, membre de plusieurs sociétés (financières). Impressions judiciaires, Bruxelles, 1884.

SOURCES : BERTRAND L., Histoire de la démocratie et du socialisme en Belgique, 2 t., Bruxelles-Paris, 1906-1907 – TERRIZI R., Un journal républicain de Bruxelles, "La Nation" (1848-1856), mémoire de licence en histoire ULB, Bruxelles, 1986 – VAN DEN DUNGEN P., Milieux de presse et journalistes en Belgique (1828-1914), Bruxelles, ARB, 2005.

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