KAGAN Élie

Par Claude Pennetier

Né le 26 mars 1928 à Paris (XIIe arr.), mort le 25 janvier 1999 à Paris (Xe arr.) ; photographe de presse, journaliste ; témoin majeur de la répression des Algériens en 1961 et des événements sociaux des années soixante.

Élie Kagan eut un rôle fondamental dans la photographie de presse mais souffrit toujours de ne pas être reconnu à sa juste place.
Le père d’Élie Kagan était un émigré juif de Russie et sa mère une juive de Pologne. Installé avec sa famille dans le Xe arrondissement de Paris, le jeune Élie vécut durement l’occupation allemande et l’antisémitisme. La famille dut se cacher et il resta profondément traumatisé par cette période. Son militantisme antiraciste, au MRAP notamment, s’appuyait sur cette souffrance qu’il ne cherchait pas à cacher. Il semble avoir appartenu un temps cours au Parti communiste, on manque de précisions, mais une certitude, son caractère irrévérencieux n’était guère compatible avec une discipline militante.
Il débuta dans la photo en clichant des célébrités pour gagner sa vie mais la guerre d’Algérie changea son orientation.
Photographe indépendant, il vendait lui-même ses photos à la presse, pour l’essentiel aux journaux de gauche. Personnage intense, courageux physiquement, éventuellement provocateur, il savait créer les contacts qui lui permettaient de faire des clichés hors-normes. Il couvrait les meetings, les manifestations diverses et même violentes pendant lesquelles il passait avec un culot sans limite, des rangs des manifestants à ceux des policiers.
Son grand exploit fut la couverture exceptionnelle de la nuit du 17 octobre 1961 marquée par le massacre des Algériens à Paris. Il fut un témoin fondamental qui servit de référence pour la longue campagne demandant la reconnaissance du crime.
Prévenu par des amis du FLN du parcours de la manifestation, il était présent boulevard Bonne Nouvelle lorsque la police commença à frapper. Il prit son scooter Vespa et gagna la Ppace de la Concorde où il constata que des Algériens étaient plaqués au mur par des policiers armés de mitraillettes. Il hésita à prendre des photos, risquant la saisie de sa pellicule. Il gara son scooter et descendit dans la station de métro Concorde où sur le quai les Algériens étaient regroupés : il fit alors sa première photo. Il monta à bord de la rame jusqu’à la station suivante et revint vers Concorde par la rame inverse : il eut le temps de faire trois photos et partit sans avoir été repéré, vers la station Solferino. De retour à Concorde pour récupérer son scooter, il croisa le journaliste René Dazy et partirent ensemble au Pont de Neuilly. Kagan photographia les Algériens que l’on faisait monter dans les bus réquisitionnés de la RATP et mais il dut jeter sa pellicule avant d’être interpellé par la police. Après la fouille, il la récupéra et partit sur son Vespa vers Nanterre car il avait entendu dire que des coups de feu avaient été tirés. Il y vit des morts et des blessés, et courageusement sortit son appareil et son flash. Malgré les invectives des policiers, il poursuivit. Puis Kagan jugeant qu’il devait assister les victime amena un blessé à l’Hôpital de Nanterre. La préfecture de police publia un communiqué de presse faisant état de deux morts lors de "tirs échangés" entre la police et les manifestants algériens "contraints de participer à la manifestation sous la menace du FLN". Élie Kagan avait donc vu et photographié des morts qui n’existaient pas ! (cette description doit beaucoup à un texte de Caroline Apostolopoulos pour la BDIC, 2011).

Son travail permit notamment à Jean-Luc Einaudi de publier des travaux de référence sur le 17 octobre 1961.
Élie Kagan couvrit le 20 octobre 1961, la manifestation des femmes algériennes avec leurs enfants, à l’appel du FLN, pour réclamer la libération des emprisonnés. Il photographia aussi la manifestation du 1er novembre 1961 à l’appel du PSU. Il suivit la manifestation du 8 février 1962 contre l’OAS ainsi que celle du 13 février suivant lors des obsèques des huit morts du métro Charonne, victimes eux aussi de la répression policière dirigée par le préfet de police Maurice Papon.
Également très actif pendant les luttes de mai-juin 1968, sa profonde connaissance des acteurs et son énergie lui permettaient d’être au bon lieu, au bon moment.
Il fournit en photos les publications du MRAP, ainsi que les journaux Témoignage chrétien, le Nouvel observateur, Libération et Rouge dont il fut pour ce dernier, entre 1976 et 1979, le photographe attitré.
Il effectua des reportages en Algérie nouvellement indépendante, en 1963, mandaté par la revue Révolution Africaine ; il sillonna l’ensemble du territoire national toute une année. Il réalisa un reportage en Israël.
Il était dans les années 1980-1990 un personnage du "pavé parisien", provocateur, invectivant les anciens soixante-huitards rentrés dans l’ordre social.
Inquiet de la montée de l’antisémitisme dans le monde et traumatisé par des attentats comme celui de la rue des Rosiers à Paris IVe arr. (9 août 1982), il se rapprocha des milieux communautaires juifs.
Il eut une période difficile pour faire reconnaître son œuvre. Ses collègues photographes étaient irrités par son comportement très personnel et volontiers critique. Mais parallèlement, la multiplication des travaux, livres, expositions, films sur le 17 octobre 1961 le placèrent à la fin de sa vie comme un photographe de référence.
Il se qualifiait lui même de reporter engagé, tiers-mondiste sentimental, gauchiste de cœur, juif militant.
La BDIC de Nanterre le reconnut comme un archiviste de tous les mouvements contestataires

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article231957, notice KAGAN Élie par Claude Pennetier, version mise en ligne le 13 septembre 2020, dernière modification le 13 septembre 2020.

Par Claude Pennetier

OEUVRE : Le Reporter engagé : trente ans d’instantanés, photos, Elie Kagan ; texte, Patrick Rotman, Paris, Métailié, 1989, 145 p. — Les années Kagan [Images animées] / Jean-Pierre Krief, réal. ; Elie Kagan, participant, Saint Denis : Totem vidéo [prod.], cop. 1991. — La révolte de la prison de Nancy, 15 janvier 1972 / photographies de Gérard Drolc, Élie Kagan et Martine Franck ; peintures de Gérard Fromanger ; documents et propos de Michel Foucault, Jean-Paul Sartre et de militants du Groupe d’information sur les prisons, le Point du jour, 155 p.

SOURCES : Souvenirs personnels. — Alexandra Gottely, Laure Lacroix, Élie Kagan, Mai 68 d’un photographe, préface de Daniel Bensaïd, Paris, Éditions du Layeur, 2008. — Jean-Luc Einaudi, La bataille de Paris, 17 octobre 1961, Paris, Éditions du Seuil, 1991. — Fils et filles des déportés Juifs de France, Hommage à Élie Kagan : photographe militant aux côtés des FFDJF, 1999. — Fonds Élie Kagan à la BDIC (La Contemporaine), présentation du Fonds par Caroline Apostolopoulos, 2011.

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