TERRANA Nicolas

Par Renaud Poulain-Argiolas, Jean-Marie Guillon

Né le 6 avril 1920 à Ravanusa (province d’Agrigente) en Sicile (Italie), mort le 11 septembre 2002 à Marignane (Bouches-du-Rhône) ; militant communiste de Marignane ; résistant ; déporté.

Le 18 janvier 1960, Nicolas Terrana rédigea une attestation sur l’honneur à l’attention de Louis Barsotti, résistant communiste de Port-de-Bouc. Il se présentait comme « domicilié à Marignane, Bd G. Clemenceau, pensionné à 100 % plus 12 degré au titre de Résistant, titulaire de la carte de déporté résistant n°1013.31331, de la carte de Combattant Volontaire de la Résistance n°122065, carte de Combattant n°115.861 délivrées par Monsieur le Préfet, président de l’office départemental des Anciens Combattants et Victimes de Guerre des Bouches-du-Rhône ». Mais la principale source d’informations le concernant se trouve dans les souvenirs qu’il a publiés en 1997.
Il serait né en septembre 1919, mais ne fut pas déclaré alors car ses parents n’étaient pas mariés. Ils attendirent donc et profitèrent de la naissance d’un cousin pour faire établit son acte de naissance. Selon une coutume que l’on retrouve d’ailleurs dans plusieurs régions, notamment autour de la Méditerranée, le père de Nicolas « enleva » sa future pour contourner l’opposition de ses parents. Communiste, il quitta l’Italie clandestinement, après l’arrivée au pouvoir de Mussolini en 1922. Il vint à Marignane où se trouvaient des compatriotes et travailla comme manœuvre au canal du Rove. Il fit venir sa femme et son fils peu après, mais il était instable et volage. Travaillant comme ouvrier agricole, mouleur en ciment, maçon, il fit déplacer sa famille au gré de ses embauches et de ses relations, de Marignane à Cavaillon (Vaucluse), puis de Châteaurenard (Bouches-du-Rhône) à Marseille (Bouches-du-Rhône) dans le quartier de Beaumont, ensuite à Saint-Victoret (Bouches-du-Rhône). La famille, qui comptait six enfants, mena une vie misérable, la mère de Nicolas, Maria Sanfilippo, qui était illettrée, tirait le diable par la queue. Un moment malade, elle dût placer l’un de ses enfants à l’Assistance publique. Tout jeune, Nicolas Terrana travailla avec son père comme mouleur en ciment, puis comme manœuvre maçon après avoir été mis en apprentissage chez un cordonnier à Beaumont. Il accompagna son père sur le chantier de la Casa d’Italia de Marseille. Il se défend dans ses souvenirs d’avoir adhéré aux jeunesses fascistes (les Ballila), mais laisse entendre que peut-être son père, qui était toujours communiste, avait adhéré au parti fasciste pour avoir du travail. Son père d’ailleurs allait à la Casa d’Italia pour bénéficier de la distribution gratuite de denrées. Les relations père-fils étaient difficiles, parfois violentes, à cause des incartades du premier. Le jeune Terana s’émancipait. Il adhéra à la Jeunesse communiste en janvier 1934, section de Beaumont-Saint-Julien, et participa aux manifestations antifascistes qui suivirent en février. Il aurait provoqué divers incidents sur le chantier de la Casa d’Italia dont il fut licencié pour avoir été le seul à ne pas se présenter au travail le 1er mai 1934. Il participa au mouvement de grève de 1936 en lançant une action sur le chantier où il travaillait alors, action qui aurait duré trois mois et qui conduisit à son licenciement. Il alla alors travailler à Marignane pour une entreprise qui entretenait les bâtiments de la SNCF, puis il apprit le métier de boulanger à Saint-Victoret et chez un camarade à Vitrolles (Bouches-du-Rhône). Il redevint maçon à Marignane en 1938 et fit grève le 30 novembre. À nouveau ouvrier boulanger au Pas-des-Lanciers (hameau de Saint-Victoret), il fut renvoyé après un article de Rouge-Midi dénonçant à son insu qu’il soit payé comme demi-ouvrier et alla travailler à Marseille. Selon son témoignage, il voulut s’engager en 1939 mais n’aurait jamais été appelé. Militant de la Jeunesse communiste (JC) avant la guerre, secrétaire de la section de Marignane, il participa à l’aide à Espagne républicaine. Il continua, une fois à Marseille, se liant d’amitié avec René Moreu*, qui en était le secrétaire départemental, son frère Marcel*. Alors que les organisations communistes étaient dissoutes, il s’engagea avec eux dans la reconstitution clandestine de la JC. Cette action se faisait sous couvert d’un club omnisports, l’Étoile endoumoise, qu’ils avaient fondé. Il fut chargé de reconstituer la JC dans secteur de Marignane-Port-de-Bouc (Bouches-du-Rhône) fin 1940-début 1941. D’après Terrana, Barsotti participa sous ses directives à l’organisation du premier groupe de résistance de Port-de-Bouc qui allait devenir le Front National, réalisant l’impression et la distribution de « tracts qui, selon lui, appelaient la population à s’élever contre le gouvernement de Vichy et à se préparer à résister contre l’occupant allemand » ainsi que « des inscriptions de mots d’ordres patriotiques sur les chaussées » de la ville. La police releva en effet des inscriptions à Saint-Victoret, Marignane et Gignac dans la nuit du 7 au 8 novembre 1940, puis des inscriptions et des affiches dans la nuit du 19 au 20 décembre et enfin, des inscriptions à Marignane dans la nuit du 22 au 23 janvier 1941. Cette propagande était celle du PC à l’époque, appelant en particulier "Thorez au pouvoir". Elle fit donc repérer son groupe. Terrana fut arrêté avec douze de ses camarades, dont Barsotti, entre le 25 et le 28 janvier. D’après lui, ils avaient été donnés par un communiste dissident, accusation significative de la lutte menée alors par le parti « officiel » contre le groupe de Joseph Pastor*, mais que rien ne vient étayer. Brutalisé par la police, il resta deux jours enfermé à la base aérienne, puis passa de l’Évêché (l’hôtel de police de Marseille) au Bas-Fort Saint-Nicolas, puis à la prison d’Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône). Il fut jugé avec ses camarades et Robert Giudicelli* par le tribunal militaire de la XVe région, le 9 octobre 1941, et fut condamné à vingt ans de travail forcé, qu’il purgea d’abord à la prison Saint-Pierre à Marseille, puis à la centrale de Saint-Étienne (Loire). La prison lui servit d’école et de lieu de formation. À la différence de quelques uns de ses amis, dont Giudicelli, il ne fut pas sélectionné par le parti comme candidat à l’évasion qui eut lieu dans la nuit du 25 au 26 septembre 1943. Discipliné, assuré de n’être pas oublié à la prochaine tentative, il fut transféré à la centrale d’Eysses (Lot-et-Garonne). Partis le 8 octobre, les prisonniers de Saint-Étienne y arrivèrent le 15, via la prison Saint-Paul à Lyon (Rhône). Porteur du matricule 74035, il fut nommé par l’organisation clandestine administrateur de l’école politique du préau 3, se chargeant d’organiser l’activité théâtrale et la fête 13 janvier 1944, puis, à son corps défendant, il fut désigné pour organiser les loisirs au préau 1. À Eysses, il avait retrouvé ses camarades de Marignane, Marcel Moreu et l’Aixois Pascal Fieschi*. Il noua des relations avec des militants français comme Antoine Neyret* ou étrangers comme Victor Blazeck*. Il participa au mouvement des 8-10 décembre 1943 (les « Trois Glorieuses ») qui, après affrontement avec les GMR, fit suspendre le transfert en zone nord de cent-neuf internés communistes. Il participa aussi à la révolte du 19 février 1944 suscitée par la venue d’un inspecteur de la Milice de Vichy. Lancée au préau 1 par Pascal Fieschi, elle permit d’intercepter cet inspecteur et la direction de la centrale. Terrana faisait partie du groupe de choc dirigé par l’ancien officier de marine marchande Henri Heyriès*. Mais, le 30 mai 1944, les prisonniers d’Eysses furent transférés au camp C de Compiègne (Oise), à la discipline libérale, avant de partir le 18 juin pour Dachau où ils arrivèrent après deux jours d’un voyage très éprouvant. Terrana fut affecté à l’usine BMW d’Allach, où il servit d’adjoint à Pascal Fieschi, désigné par la direction clandestine comme responsable de plusieurs blocs. Il fut déplacé à Auschwitz (Pologne) fin septembre 1944. Travaillant à la boulangerie, privilégié de ce fait par rapport aux autres détenus, il participa au détournement de pain en leur faveur. À l’approche de l’Armée rouge, les déportés furent contraints de partir par la route puis en train pour rejoindre Mathausen (Autriche). Cinq jours après, Nicolas Terrana fut affecté à Ebensee jusqu’à l’arrivée des Américains le 5 mai 1945. Malade, souffrant de pleurésie et de tuberculose, il fut hospitalisé en Allemagne près de Constance et ne revint dans région marseillaise que le 11 septembre 1945. Il passa de l’hôpital au sanatorium de Briançon (Hautes-Alpes) en février 1946. Il y resta jusqu’au 16 février 1948. Il milita là à l’UJRF (Union de la jeunesse républicaine française) et participa à l’amicale intersana de la ville. De retour à Marignane, il se maria le 6 octobre 1948 avec Graziella Ragusa, d’origine sicilienne, née à Campobello, près de Ravanusa. Le couple eut deux enfants, mais Nicolas Terrana, rechutant à plusieurs reprises, ne put reprendre un travail. Le titre de déporté résistant qui lui avait été refusé au départ lui fut finalement accordé après procès. Il continua à militer activement au PCF, prenant des responsabilités dans la section (secrétaire), à la Mutuelle des travailleurs (membre du conseil d’administration) dont il fut l’un des créateurs locaux et à la section locale des déportés et internés et familles. C’est la seule responsabilité qu’il conserva jusqu’à la fin, intervenant régulièrement dans les écoles pour évoquer la déportation. Il n’obtint la naturalisation qu’en 1980, ses demandes antérieures se heurtant d’après lui à un refus à cause de son engagement communiste. Il écrivit ses souvenirs de Résistance et de déportation, qui furent publiés en 1977. Il était alors décoré de la Croix de guerre avec palme et de la Légion d’honneur.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article232054, notice TERRANA Nicolas par Renaud Poulain-Argiolas, Jean-Marie Guillon, version mise en ligne le 17 septembre 2020, dernière modification le 5 janvier 2021.

Par Renaud Poulain-Argiolas, Jean-Marie Guillon

ŒUVRE : Nicolas Terrana, Marignanais d’adoption, Français de cœur ! 1939-945, souvenirs des années terribles, la Résistance, la Déportation, Paris, Éditions des Écrivains Associés, 1997.
SOURCES : Arch. dép. Bouches-du-Rhône 76 W 157. — Attestation sur l’honneur rédigée de la main de l’intéressé le 18 janvier 1960. — Données du site Filae. — Site Mémoire des Hommes, SHD Vincennes, GR 16 P 565229 (nc) ; SHD Caen, AC 21 P 625763 (nc).

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