SHKUPI Justina [Née SHLLAKU Ana, dite SHKUPSI Justinine, SHKUPI Andrea en Espagne]

Née le 26 novembre 1909 à Skopje (Empire ottoman, Macédoine du Nord actuelle), morte avant 1989 à Tirana (Albanie) ; infirmière ; volontaire en Espagne républicaine ; vécut à Tirana après 1945.

Justina Shkupi en Espagne, 1937.

Justina Shllaku naquit en Macédoine dans une riche famille catholique albanaise, appauvrie par l’annexion serbe de ce territoire suite à la première guerre balkanique de 1912. Son père Andrea Shllaku était originaire de la région de Shkodër (Scutari), devenue albanaise la même année, et sa mère Marija native du Kosovo, également occupé par la Serbie. Les autorités de Belgrade exproprièrent les Albanais dans les territoires conquis pour favoriser l’installation de colons serbes. Justina Shkupi fit à l’école primaire la connaissance d’une autre Albanaise catholique née à Skopje, Anjezë Gonxhe Bojaxhiu, mondialement connue ensuite sous le nom de Mère Teresa (1910-1997). Sa famille s’installa ensuite en Albanie, où elle fut l’une des premières femmes albanaises à devenir infirmière diplômée dès 1931. Elle prit le nom de Justina Shkupi, qui signifie Skopje en albanais, et travailla à l’hôpital de Tirana jusqu’à son départ pour l’Espagne en 1937. Elle fut persécutée et internée pour ses conceptions sur l’émancipation des femmes sous le roi Zog Ier (1895-1961), luttant pour la création du premier noyau de l’école d’infirmière de la capitale albanaise.

Dépourvue de tout lien avec une organisation politique ou syndicale et en l’absence d’un Parti communiste organisé en Albanie – le Parti communiste d’Albanie (PKSH) ne vit le jour officiellement qu’en 1941 –, Justina Shkupi gagna Paris par ses propres moyens, et de là, passa en Espagne républicaine malgré l’opposition de plusieurs émigrés politiques albanais qui voulaient la retenir en France. Arrivée le 25 juillet 1937, elle utilisa le prénom de sa sœur Andrea et fut affectée affectée à Murcia comme chef de salle dans l’hôpital Casa Roja des brigades internationales (BI) spécialisé dans la chirurgie, puis travailla à Benissa près d’Alicante jusqu’à son évacuation en Catalogne avec les blessés graves durant le printemps 1938. Elle exerça ensuite à Vic puis à Mataró, avant de regagner Paris, alors que les BI étaient démobilisés en septembre. Skendër Luarasi (1900-1982), le responsable du groupe albanais à Albacete puis à Barcelone, affirma dans ses mémoires publiés à titre posthume en 1996, qu’elle avait été l’assistante du célèbre médecin canadien Norman Bethune (1890-1939), or ce dernier était parti d’Espagne en juin 1937, donc avant l’arrivée de Justina Shkupi. Luarasi mentionna également son courage dans les circonstances tragiques : lorsque le train qui transférait blessés et personnel médical en Catalogne fut victime d’un raid aérien, elle resta, seule selon Luarasi, avec les blessés et donna son sang à l’un d’entre eux pour le sauver. Les appréciations concernant « la petite Albanaise » saluaient effectivement son dévouement et son bon travail en Espagne, sa bonne volonté et sa discipline, mais soulignaient son absence d’engagement politique et la présence de sa famille « réactionnaire » à Paris. Ses proches ne devaient en réalité pas être si conservateurs que cela, puisqu’ils avaient quitté l’Albanie du roi Zog, proche de Mussolini.

Justina Shkupi resta en France jusqu’en 1945 puis rentra à Tirana, où elle reprit son emploi d’infirmière, vivant modestement dans une caserne proche de l’hôpital où elle travaillait. Elle maintint des liens étroits avec les autres vétérans d’Espagne, dont certains étaient devenus des cadres du régime communiste comme Mehmet Shehu (1913-1981), et d’autres subirent la répression car ils défendaient la liberté d’expression, dont Skendër Luarasi et Petro Marko (1913-1991), qui en fit le personnage de Drita dans son roman Hasta la vista ! publié en 1958. Elle contribua ainsi au recueil de témoignages sorti en 1959 dans lequel elle rendit un vibrant hommage au courage des volontaires, la « fleur du prolétariat international », sacrifiant leur vie pour un monde nouveau et du personnel soignant donnant son sang pour les sauver, puis tomba progressivement dans l’oubli. Lorsque Luljeta Myftari, la fille du vétéran albanais du Kosovo Emrush Myftari (1907-1944), vint en Albanie pour la première fois avec un groupe d’élèves de Peć (Kosovo), Justina Shkupi et Petro Marko l’accueillirent à Durrës et lui firent visiter Tirana, évoquant leurs souvenirs de leur expérience espagnole. Arshin Xhezo, journaliste à Zeri i Popullit [La voix du peuple], la rencontra avant sa mort. Restée célibataire, vivant seule, elle était pleine de noblesse et d’humanité, aimait se saouler souvent et avait gardé l’Espagne au cœur. Elle lui montra la paire de ciseaux qu’elle utilisait en Espagne pour couper les bandages des blessés et fondit en larmes lorsqu’elle évoqua Ramiz Varvarica (1900-1938), qu’elle avait soigné deux fois mais qui perdit la vie pendant la bataille de Caspe en Aragon. Après son décès, un journaliste espagnol vint à Tirana pour préparer un article sur les volontaires albanais et rencontra Petro Marko, à qui il demanda où étaient les statues de Justina Shkupi. Marko gêné répondit qu’il n’y en avait pas, le seul buste réalisé en 1974 par la sculptrice Kristina Hoshi Koljaka (1916-2005) n’étant pas exposé. Marko, devenu un écrivain à succès, avait utilisé ses droits d’auteur pour faire couler une dalle de béton avec son nom sur sa tombe. Quand Mère Teresa fut autorisée pour la première fois à venir en Albanie en août 1989, elle demanda où était la tombe de son amie d’enfance, et Petro Marko la guida, car le nom de Justina Shkupi avait disparu avec le temps. Le poète Xhevahir Spahiu (1945-) lui consacra un poème dans un recueil publié en 1996 :

« Mille et un an
Grise comme la Méditerranée la nuit
Sans enfant
Complètement ivre
Elle qui avait attaché ses blessures à l’Espagne
A rendu son dernier souffle dans une clinique désolée
Un soleil brillait sur sa tête le Poète (Petro Marko) ».

L’école d’infirmière de Tirana a adopté son nom.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article232469, notice SHKUPI Justina [Née SHLLAKU Ana, dite SHKUPSI Justinine, SHKUPI Andrea en Espagne], version mise en ligne le 28 septembre 2020, dernière modification le 4 janvier 2022.
Justina Shkupi en Espagne, 1937.
Safo Marko, Luljeta Myftari, Justina Shkupi et Petro Marko à Tirana, fin des années 1960 ou début des années 1970.
Buste de Justina Shkupi par Kristina Hoshi Koljaka, 1974.
Justina Shkupi avant sa mort.

ŒUVRE : Ne spitalet e brigadavet internacionale [Dans les hôpitaux des brigades internationales], in Petro Marko (éd.), Lufta e Spanjes (1936-1939). Shenime historike dhe kujtime nga vullnetaret shqiptare [La guerre d’Espagne. Notes historiques et souvenirs de volontaires albanais], Tirana, Publication de l’institut d’histoire du parti, 1959, pp.171-172.

SOURCES : RGASPI (Moscou), 545.6.83, caractéristique du 3 novembre 1938 ; 545.6.84, liste de volontaires albanais, sans date ; 545.6.86 appréciations d’août 1938 et du 16 novembre 1938. – Skendër Luarasi, Në brigadat internacionale në Spanjë [Dans les brigades internationales en Espagne], Tirana, Toema, 1996. – Xhevahir Spahiu, « Justina Shkupi », in Pezull [La pendaison], Tirana, Onufri, 1996, p.15. – Manuel Montobbio et alii (éd.), Voluntarios de la libertad : Petro Marko, "Hasta la vista" y los brigadistas albaneses en la Guerra Civil española, Madrid, Agencia Española de Cooperación Internacional para el Desarrollo, 2009. – Blerina Goce, « Justina Shkupi, infermierja shqiptare e luftës së Spanijës » [Justina Skopje, l’infirmière albanaise de la guerre d’Espagne], Panorama, 15 septembre 2014, en ligne. – Interview de Luljeta Myftari, 7 février 2015, en ligne. – Ingrid Schiborowski et Anita Kochnowski (éd.), Frauen und der spanische Krieg 1936-1939. Eine biografische Dokumentation, Berlin, Verlag am Park, 2016, p. 10, version actualisée en ligne. – Sadik Bejko, « “Ku e ka varrin Justina Shkupi ?” Vizita e parë e Nënë Terezës në Shqipëri » ["Où est la tombe de Justina Shkupi ?" Première visite de Mère Teresa en Albanie], koha.mk, 30 septembre 2019, en ligne.

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