Explorer le maitron

Billancourt au fil du Maitron : un creuset des parcours militants ?

ARTICLE

Une première version de ce texte a été présentée lors de la rencontre « 25 ans après la fermeture de l’usine de Billancourt », le 29 novembre 2017.

Comment rendre compte de la présence ou de la place des salariés des Usines Renault de Billancourt dans le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier et social, le Maitron ? Le premier enjeu est évidemment d’identifier les biographies des militants qui sont associés à l’histoire de Billancourt. On en recense un peu plus de 200, auxquels s’ajoutent bien sûr les militants d’autres sites Renault en région parisienne (Choisy, Saint-Ouen, Rueil, Flins) ou ailleurs en France (Le Mans, Cléon). Nous n’envisagerons pas ici les simples mentions des usines de Billancourt dans diverses biographies, ce qui ajouterait entre 100 et 150 biographies. Ces notices évoquent parfois des événements directement au cœur de l’histoire de Billancourt, quand bien même les militants ne furent pas eux-mêmes salariés de l’usine. Pensons par exemple à la biographie de Georges Séguy, qui évoque évidemment le meeting du 27 mai 1968.

Un peu plus de 200 militants donc, ce qui est à la fois beaucoup et peu. C’est peu à l’aune de l’ensemble du Maitron mais également si l’on se rapporte au nombre de salariés ayant travaillé dans ces usines ou même au nombre de ceux qui, parmi les travailleurs, y furent adhérents ou militants de diverses organisations. Enfin, c’est également assez peu si l’on prend en considération l’ampleur de la période que couvrent ces biographies.

Les premiers militants identifiés sont des ouvriers du début du XXe siècle, avant la Première guerre mondiale, notamment lors de la grève contre le chronométrage, en 1913 (LEMPEREUR, et surtout Lucien NECTOUX). À l’autre extrémité de l’arc chronologique, on trouve les militants des années 1980, jusqu’à la fermeture du site de Billancourt, tels que Roger SILVAIN.

Ce corpus « relativement » modeste tient au fait qu’il n’y a pas eu de travail d’ampleur sur les militants de Renault, à l’exception des recherches de Robert Kosmann, qui a réalisé un travail important pour la rédaction des biographies, essentiellement à partir des années 1950 et surtout pour la période des années 1960 à 1980. Les recherches entreprise par Alain Viguier, dans le prolongement de sa thèse d’histoire, permettront également de compléter.

En l’absence d’un travail à la fois spécifique et systématique sur les militants de Billancourt, ceux qui sont recensés par le Maitron ont souvent surgi au gré d’autres recherches. Autrement dit, un certain nombre de ces militants ne figurent pas dans le Maitron parce qu’ils étaient militants chez Renault, en tout cas pas seulement pour cela, mais aussi en fonction d’autres critères ou par d’autres biais.

C’est le cas de Georges BRASSENS, qui n’a travaillé chez Renault que très brièvement, au printemps 1940 (au décolletage, département 33), mais qui figure notamment dans le Maitron au titre de son engagement anarchiste – il fut secrétaire de rédaction du journal Le Libertaire. Même constat pour Nestor MAKHNO qui n’a travaillé que quinze jours à Billancourt.

En fonction de ces diverses entrées, on retrouve par exemple une dizaine de militants de Renault signalés par leur participation à la Guerre d’Espagne, dans les Brigades internationales, ou d’autres en tant que fusillés durant la Seconde guerre mondiale (Arthur DALLIDET, Yves KERMEN), etc.

Ainsi, la diversité des liens à Billancourt donne toute sa richesse au corpus, qui permet d’interroger l’usine de Billancourt comme lieu ou comme étape des parcours individuels, au croisement de nombreux corpus, de nombreux groupes, de divers ensembles ou collectifs militants. Un peu comme si tous les chemins militants menaient à Billancourt ou en partaient.

À travers cet ensemble, on peut par exemple dresser un panorama à peu près complet des organisations syndicales ou des courants politiques du mouvement ouvrier au XXe siècle. Sans doute que l’échantillon ne reflète pas fidèlement les rapports de forces syndicaux (en termes d’adhérents ou d’effectifs, etc.). Il est de toute façon trop étroit pour cela. Mais on trouve aussi bien des militants du courant CGT (avec bien sûr les différences, entre-deux-guerres, entre CGT et CGTU), des militants CFTC puis CFDT, de Force ouvrière (certes assez peu nombreux et plutôt issus des rangs de l’extrême gauche, notamment de l’OCI [1]), ou encore le Syndicat démocratique Renault (Pierre BOIS), etc. De même, l’éventail politique est assez vaste, avec une prédominance des militants communistes, mais également des militants des différents courants socialistes, anarchistes, chrétiens, le MRP, ou encore les différents courants d’extrême gauche, après 1944 et surtout dans les années 1968.

De même, si les ouvriers sont majoritaires, on compte également un certain nombre de techniciens ou d’ingénieurs, qui eux-mêmes se répartissent dans les divers courants politiques et syndicaux [2] ; on compte aussi deux médecins (Alain WISNER et son successeur Pierre TARRIERE) ainsi que quelques employés (Louis CAPITAINE, Emmanuelle DUPUY, Viviane FEIX), notamment parmi les militantes, même si par ailleurs, les femmes sont très largement sous-représentées, avec seulement 8 militantes.

Le cas de Georges BRASSENS signale que l’expérience du travail à Billancourt est en elle-même d’une importance variable. Ainsi, on compte un certain nombre de militants, surtout parmi les ouvriers, qui ne firent qu’un passage relativement bref chez Renault, avant de regagner la province.

Mais leurs cas signalent que l’expérience professionnelle et sociale et tout autant politique et militante des usines Renault-Billancourt est une expérience qui, à travers eux et avec eux, circule vers d’autres entreprises, en région parisienne à l’échelle de l’ensemble du territoire français et à l’échelle internationale.

Ainsi, on trouve un petit groupe d’ouvriers d’origine arménienne dont les biographies sont issues des travaux d’Astrig Atamian sur les militants communistes arméniens en France : Garabed BEDROSSIAN ; Yeram GHOUGASSIAN ; Krikor KRIKORIAN ; Sarkis MELKONIAN. Pour la plupart, ces militants regagnèrent l’Arménie soviétique, à la fin des années 1920 et dans les années 1930. On peut également leur adjoindre le cas de PAUL BELOOUSSOF, dessinateur industriel d’origine russe, président de l’Union de rapatriement en URSS, retourné à Léningrad en mai 1939.

De la même manière, figurent des militants chinois, venus notamment en France dans le cadre des programmes « études-travail » avant et après Première guerre mondiale (LI FUCHUN et DENG XIAOPING).

Cette liste s’étend bien au-delà du Maitron, en une sorte d’histoire mondiale de Billancourt, notamment à travers les trajectoires individuelles. Ainsi, Gustav SEBES, célèbre sélectionneur de l’équipe de Football de Hongrie des années 1950, qui travailla chez Renault entre 1924 et 1927, jouant notamment pour le CO Billancourt en 1926-1927, et revint en France en novembre 1953 pour un match amical contre le COB, juste avant d’aller écraser l’Angleterre à Wembley.

Parmi les chantiers de recherche qui conduisent tout particulièrement vers Billancourt et qui donc fournissent un certain nombre de notices, il faut souligner le poids du dictionnaire consacré à l’Algérie, dirigé par René Gallissot. Parmi elles, une majorité d’ouvriers algériens bien sûr, membres de la CGT et militants de l’Indépendance dans les années 1950 (Abdelghani BEN NACEF, Slimane BEN RAHOU, AREZKI ZIANI). Mais on croise déjà quelques militants d’origine algérienne durant l’entre-deux guerres (Aïssa BEN HARRAT), ainsi que dans les années 1950, celles des militants français qui soutinrent la lutte pour l’indépendance de l’Algérie (Henri et Clara BENOITS) ou encore d’anciens militants européens en Algérie, comme Viviane FEIX (ancienne permanente et membre du Comité central du Parti communiste algérien).

Si l’expérience de Billancourt circule et se diffuse, les biographies soulignent aussi à l’inverse que les usines Renault sont un point de convergence des trajectoires, qu’elles polarisent en quelque sorte un certain nombre de parcours. On s’oriente vers Billancourt, tout particulièrement pour y être militant.

On associe bien entendu ce mouvement vers l’usine au cas des « établis » venant des courants d’extrême gauche, dans les années 1960-1970. Il y en a en effet un certain nombre, notamment parmi les biographies rédigées par Robert Kosmann pour cette période (Jacques ABOULKER, Jacques THEUREAU, Jean-Claude VERNIER, etc.). Mais c’est en réalité un phénomène plus vaste et plus ancien. On retrouve déjà cette démarche dans l’entre-deux guerres, par exemple chez l’agrégée de philosophie Simone WEIL ou, sous une forme différente dans les années 1940-1950, chez Pierre BOIS, André CLAISSE, etc. Surtout, ce phénomène n’est pas l’apanage des courants minoritaires. C’est aussi la démarche que suivent des militants des organisations majoritaires : Claude POPEREN, dirigeant du syndicat CGT et militant communiste, témoigne par exemple de son « attrait pour la boîte nationalisée qui apparaissait en pointe » en 1949. Le même raisonnement vaut aussi pour des militants chrétiens, notamment les prêtres ouvriers (Roger DELIAT, Daniel BONNECHERE Bernard CHAUVEAU) et sans doute pour les anciens responsables de la JOC comme André SOULAT.

On peut y inclure certains ingénieurs, comme Georges HUFFSCHMITT, qui travailla durant un an comme OS, dans une démarche militante, voire Pierre TARRIERE qui effectua également un stage ouvrier chez Renault.

Dans tous ces différents cas, il s’agissait d’entrer chez Renault à la fois pour s’immerger dans le monde ouvrier et/ou pour militer dans un centre industriel qui était au cœur des représentations sociales et politiques de l’époque.

Tous ces exemples montrent comment les trajectoires individuelles sont en quelque sorte infléchies par l’attractivité ou par l’attraction de Billancourt, par sa force symbolique, parce que, pour les acteurs de l’époque, Billancourt constituait la métonymie des ouvriers et de la classe ouvrière, le lieu par excellence de la « centralité ouvrière », ce qu’Alain Viguier] a bien montré dans ses travaux.

Notons en retour que, pour un certain nombre de militants, le passage par Billancourt participe de la conquête de leurs « quartiers de noblesse ouvrière et militante », notamment pour un certain nombre de militants communistes de l’entre-deux guerres, comme Maurice ARMANET ou Arthur DALLIDET.

Comme nous l’avons indiqué, la seule enquête plus systématique sur Renault concerne les années postérieures à 1968, grâce à Robert Kosmann. Elle porte donc en grande partie sur la génération militante la plus directement confrontée à la fermeture du site.

Il reste difficile d’affirmer des caractéristiques distinctives mais on peut tenter quelques remarques provisoires.

Les militants de cette « dernière génération » apparaissent plus durablement liés à l’usine. Jusqu’aux années 1950, les biographies font apparaître le passage chez Renault, plus ou moins long, comme une étape dans une trajectoire qui s’éloigne ensuite de Billancourt : au niveau professionnel, parce que l’on quitte l’usine pour un autre emploi ; au niveau militant aussi, parce que l’on quitte l’usine pour accéder à d’autres responsabilités, sur d’autres scènes (responsabilités régionales, fédérales ou confédérales sur le plan syndical ; mandats électifs ou responsabilités politiques, etc.).

Avec toutes les réserves sur la représentativité de l’échantillon, la lecture des biographies des militants des années 1970-1980, fait ressortir une insertion plus longue dans l’usine ou dans des responsabilités (syndicales, politiques) qui restent durablement attachées à l’usine. Diverses hypothèses pourraient être invoquées ici.

Du côté militant, différents facteurs se combinent peut-être : d’un côté les nécessités de la mobilisation, notamment contre le processus de fermeture, qui maintiendraient les militants « sur place » ; nécessités qui se combinent potentiellement à un certain recul de la centralité de Billancourt, avec pour conséquence que ses militants seraient un peu moins appelés vers d’autres responsabilités (confédérales, nationales, etc.).

Il faut aussi évoquer des facteurs liés à l’évolution des carrières professionnelles, relativement plus stables pour les ouvriers qualifiés, qui constituent l’essentiel de l’encadrement des organisations, notamment syndicales. D’autant plus avec des conditions de l’activité syndicales, un peu plus favorables après 1968.

Mais, sur ce point, il faut tout de suite relativiser. L’une des caractéristiques qui traverse tout le XXe siècle tient au nombre de trajectoires marquées par des ruptures brutales avec Billancourt, au sens fort du terme, avec les licenciements, notamment en raison de la répression syndicale. De manière générale, les biographies font apparaître cette menace récurrente ou permanente sur les militants : Lucien NECTOUX licencié dès 1913, après la grève du chronométrage ; Paul LEMAITRE et Maurice HUMEAU (CFTC) menacés après une grève, en novembre 1960 ; PAUL PALACIO, dont le licenciement fut refusé à deux reprises par l’Inspection du travail (1975 et 1986) ; etc. Sans compter l’affaire des « dix de Billancourt », dont une partie figure également dans le dictionnaire (Michel BOUIN ; Abdellatif HAMZAOUI ; Saïd ILLOUL ; Claude JAGUELIN ; Joël JEGOUZO ; Jean-Pierre LAMISSE ; Pierre LERI ; Yves PERRIN ; Jean-Pierre QUILGARS).

En ce sens, la fermeture du site de Billancourt constitue bien sûr une rupture forte dans les trajectoires de la dernière génération, parce qu’elle entraîne au moins un changement d’affectation, vers les autres sites de Renault, ce qui enclenche aussi des reconversions à la fois professionnelles et militantes.

Pour saisir le processus de la fermeture du site, les biographies des militants donnent bien entendu à voir des cas particuliers, qui ne peuvent rendre compte de la situation de l’ensemble des salariés. Mais justement, quels qu’aient été leurs engagements respectifs, ces salariés « particuliers », étaient en tant que tels porteurs d’un pan de l’histoire de Billancourt, de son versant « militant », dans lequel ont convergé, se sont côtoyés ou confrontés une multitude de femmes et d’hommes engagés.

[2Par exemple : ALANCHE Pierre (CFDT) ; BELOOUSSOFF Paul (PC) ; HUFSCHMITT Georges (PCF, CGT) ; LUCENTE Robert (CFTC puis CFDT ; MRP puis socialiste) ; THEUREAU Jacques (maoïste) ; TZWANGUE Marc (CGT, Trotskyste) ; VESSILLIER Jean-Claude (CGT puis CFDT, Trotskyste) ; VIGUIER Alain (CFDT, PSU puis maoïste).

Par Paul Boulland

Billancourt au fil du Maitron : un creuset des parcours militants ?
Extrait de Regards, 14 octobre 1937, à consulter sur Gallica
Version imprimable