ROSENDOR Suzanne, dite Suzy, épouse THUY.

Par Paul-Emmanuel Babin

Anvers (Antwerpen, pr. et arr. Anvers), 18 septembre 1933 – Uccle (Région de Bruxelles-Capitale), 19 août 2020. Membre du Parti communiste de Belgique, résistante belge à la guerre d’Algérie, membre du Parti communiste de Belgique marxiste-léniniste et responsable du Livre international puis libraire de « Joli Mai ».

Suzy Rosendor à l’époque de la guerre d’Algérie, cité Cobralo, Uccle (Fonds Paul-Emmanuel Babin).
Suzy Rosendor à l’époque de la guerre d’Algérie, cité Cobralo, Uccle (Fonds Paul-Emmanuel Babin).

La famille de Suzanne, dite Suzy, Rosendor est originaire de Faleshty et de Resina près de Kichinev (nom russifié de Chișinău, aujourd’hui capitale de la République de Moldavie) en Bessarabie, longtemps placée sous l’autorité de l’Empire russe. Son père, Aron Rosendor (1897-1993), âgé de vingt ans lors de la Révolution d’octobre 1917, est alors considéré comme un « Rouge » du fait de sa participation à l’insurrection bolchevique. La fidélité à l’engagement communiste d’Aron Rosendor, est essentielle dans la vie de Suzy Rosendor. Dans ce premier exil, Aron Rosendor se rend d’abord à Odessa (Ukraine) en 1918, puis en Palestine à Jérusalem, où il est chauffeur et mécanicien, avant de rejoindre la Belgique en 1924. C’est finalement sur le conseil de la famille de sa femme, Sarah Beherman, qu’il s’installe à son tour en Belgique comme garagiste.

Suzy Rosendor naît à Anvers en 1933. Elle a une sœur aînée, Bitia (1920-2014), et un frère, Samuel (1931-1996). Alors qu’elle n’a que six ans, la famille fuit à l’annonce de l’invasion allemande. Elle quitte l’Europe grâce à l’intervention d’un consul du Portugal et prend la dernière liaison maritime commerciale transatlantique. La tante de Suzy, Dina Rosendor, restée en Europe, meurt dans un camp de concentration. Suzy Rosendor est scolarisée aux États-Unis jusqu’à ses dix-huit ans. Elle garde, jusqu’à la fin de sa vie, une image très négative de ce refuge américain, qui n’est pour elle qu’une société ségrégationniste et anticommuniste. Alors que son père, Aron, soutient ostensiblement les forces coréennes du nord pendant la guerre de Corée, son frère, Samuel, est menacé d’incorporation malgré le statut d’apatride des enfants de la famille. Suzy Rosendor ne sera naturalisée Belge qu’en 1953.
De cette période, on peut considérer que ses parents ont fui la répression tsariste puis les persécutions nazies en Europe et enfin le maccarthysme aux États-Unis.

De retour en Belgique, Suzy Rosendor entame des études en sciences politiques et diplomatiques à l’Université libre de Bruxelles (ULB) entre 1951 et 1954. À ce moment-là, elle s’engage surtout aux Étudiants communistes puis au Parti communiste de Belgique (PCB), lequel la décourage fortement de soutenir concrètement la Révolution algérienne. À cet égard, elle est menacée de dénonciation, par un ami suspicieux, au sein même de sa cellule. Jeune mère de famille en 1958 et proche de l’avocate Cécile Draps, avocate du collectif belge, Suzy Rosendor décide d’apporter son aide aux militants algériens en raison de son histoire familiale et de ses convictions humanistes et internationalistes. Elle bénéficie de l’appui de son mari, André Thuy (26 février 1932 – 15 juillet 2011), au moment même où elle reprend une année d’études en sciences politiques et administratives en 1960-1961. C’est alors qu’elle prend attache avec des Algériens à la cité universitaire.

« Électron libre » par rapport aux différents réseaux de soutien, la position singulière de Suzy Rosendor se traduit par des contacts directs avec les membres du Comité de la Fédération de France du Front de libération nationale (FLN), surtout Kaddour Ladlani, parfois Omar Boudaoud ou avec Rabah Nehar, le responsable de l’Union générale des travailleurs algériens, mais aussi avec le responsable du FLN pour la Belgique, Titouche Abdelmajid. Ils lui confient différentes missions. Elle assure le transport régulier des cadres et des militants de l’Organisation politico-administrative et de l’Organisation spéciale vers Paris, Lille (département du Nord, France), Amsterdam (Pays-Bas) ou Cologne (Allemagne) mais aussi d’autres liaisons transfrontalières en ayant plusieurs fois la charge des documents et archives du FLN. Enfin elle est chargée de trouver des logements à Bruxelles pour les militants en clandestinité et participe à la filière médicale.

Après la guerre, Suzy Rosendor demeure membre de la section d’Uccle du PCB mais elle rejoint la scission prochinoise du Parti communiste, incarnée par Jacques Grippa. Cette scission est provoquée à la suite de l’exclusion de ce membre du Bureau politique. Le XIVème Congrès national, tenu à Anvers du 13 au 15 avril 1963 est un tournant pour Suzy Rosendor puisqu’elle s’engage dans une tendance résolument marxiste-léniniste avec son ami René Raindorf, alors cadre de la section d’Uccle. En réalité, la politique menée par Mao lui paraît davantage en adéquation avec sa conception sur l’internationalisme et avec ses actions anticolonialistes. Elle présente d’ailleurs Maître Cécile Draps à Jacques Grippa en décembre 1963, afin de l’inviter à adhérer à son parti. C’est dans ce courant marxiste-léniniste à l’échelle européenne que Suzy Rosendor fait la connaissance de Nils Andersson, éditeur suisse notamment des pensées de Mao. Elle est alors responsable de la Fédération bruxelloise et responsable de l’édition, Le Livre international, dont elle supervise la branche néerlandophone.
Suzy Rosendor n’occupe pas un poste politique au sein du Parti communiste marxiste-léniniste de Belgique mais n’en constitue pas moins un rouage essentiel pour son dirigeant Jacques Grippa. En effet, ce dernier lui donne une grande responsabilité en lui confiant l’acheminement clandestin du financement du parti. Elle assure ainsi le transport des fonds en provenance de la République populaire de Chine entre sa représentation officielle à La Haye (Pays-Bas) et Bruxelles, la Belgique ne reconnaissant pas la Chine communiste.

En 1966, Suzy Rosendor prend ses distances avec Jacques Grippa à la suite de l’exclusion du parti de son ami Fons Moerenhout, alors membre du Bureau politique. Néanmoins, elle garde, tout au long de sa vie, un grand respect pour la République populaire de Chine tant sur le plan politique que culturel. Politiquement, elle demeure maoïste.

En février 1969, Suzy Rosendor devient une employée engagée avec la librairie « Joli Mai », dont le dessinateur Siné fera le logo. La librairie, située au numéro 331, chaussée d’Ixelles, non loin de la Place Flagey où siégeait la Radio Télévision Belge (RTB, aujourd’hui RTBF – Radio Télévision Belge francophone), est active jusqu’en 1981. À ses débuts, elle atteint un bon équilibre financier du fait de la proximité avec le lieu de travail de nombreux journalistes de gauche. Cette librairie édite un périodique, entre six et huit fois par an, qui diffuse des informations sur les éditions progressistes et sur la situation internationale (Espagne, Vietnam, Chili, Angola, Albanie, etc.). Elle offre ainsi un accès à la culture et aux idées de gauche ainsi qu’un espace d’expression, à travers des conférences. Associé à « Joli Mai », Fons Moerenhout invite notamment le 15 mars 1974, Han Suyin, écrivaine, sinologue, analyste politique, pour présenter, à la salle de la Madeleine, la Chine de Mao.

Enfin Suzy Rosendor travaille à l’intendance sur les chantiers de son mari ingénieur, André Thuy. Il s’agit de différents projets à l’étranger et elle fait alors des allers et retours avec la Belgique. D’abord dans le projet de Boké en Guinée, entre juin 1972 et décembre 1974. Il s’agit d’un projet de construction d’une usine de lavage de bauxite d’aluminium à Kamsar, laquelle est rattachée à la mine de Sangarédi. Ensuite, de novembre 1977 à juin 1981, André Thuy est responsable du projet Sybetra en Irak, visant la construction d’une usine de phosphates. Cette usine belge, située à Al Qa’im, à la frontière syrienne, sera suspectée de fournir, par ses résidus d’uranium, une possibilité d’enrichissement pour l’arme nucléaire (elle sera une des premières cibles de l’armée américaine lors de la guerre du Golfe). Pendant cette période, Suzy Rosendor assure la gestion d’une supérette pour les ouvriers internationaux travaillant sur le chantier.

En 2006, Suzy Rosendor et son amie, la juge Marie-Louise Moerens (16 juillet 1926-24 juillet 2019), sont invitées par la République populaire et démocratique de Corée, en mémoire de l’enquête sur les armes bactériologiques américaines qui auraient été employées en Corée. En 1952, Marie-Louise Moerens avait fait partie de la commission d’enquête des Juristes démocrates dénonçant l’emploi de ces armes pendant la guerre de Corée.

Suzy Rosendor mène ses actions politiques indépendamment de son mari, de sa propre initiative et selon ses propres convictions politiques. Son combat pour l’Algérie peut être considéré comme celui de toute une vie. Elle entretient d’ailleurs une longue amitié avec Omar Boudaoud, ancien responsable de la Fédération de France du FLN, qui la cite dans ses mémoires : « Prenant tous les risques d’un tel engagement, assistés par de nombreux amis de notre Révolution, tels Suzy et André Thuy, ils organisèrent des filières vers la France, cachèrent et soignèrent des réfugiés algériens qui avaient clandestinement traversé la frontière franco-belge ». Suzy Rosendor reste très attentive à l’évolution de l’Algérie, au niveau de vie de sa population et à son soulèvement populaire depuis février 2019. Elle apprend d’ailleurs avec persévérance la langue arabe. Elle sera très émue de retrouver le peuple algérien en 2017 puis en 2018.

Le 9 mars 2020, Suzy Rosendor est à l’origine de l’initiative de l’apposition, au numéro 10, rue Longue vie à Ixelles, d’une plaque commémorative de l’assassinat, sur ordre du colonisateur français, de l’étudiant algérien Akli Aissiou. Un colloque est organisé pour l’occasion à l’ULB.

De son mariage avec André Thuy, Suzy Rosendor a deux fils, Michel et Dany. Elle meurt un mois avant son 87ème anniversaire.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article232740, notice ROSENDOR Suzanne, dite Suzy, épouse THUY. par Paul-Emmanuel Babin, version mise en ligne le 7 octobre 2020, dernière modification le 8 octobre 2020.

Par Paul-Emmanuel Babin

Suzy Rosendor à l'époque de la guerre d'Algérie, cité Cobralo, Uccle (Fonds Paul-Emmanuel Babin).
Suzy Rosendor à l’époque de la guerre d’Algérie, cité Cobralo, Uccle (Fonds Paul-Emmanuel Babin).
Logo de la librairie "Joli Mai", dessiné par Siné, s.d. (Fonds Paul-Emmanuel Babin).
Logo de la librairie "Joli Mai", dessiné par Siné, s.d. (Fonds Paul-Emmanuel Babin).

SOURCES : Archives de l’Université libre de Bruxelles, dossier d’inscription – Archives du CEGES, côte BC Rc 5470, voir également le fonds des archives de Charles Van Den Berg, côte AA 2172 –Musée Juif de Bruxelles, Fonds de la famille Rosendor – ANDERSSON N., Mémoire éclatée, Lausanne, Éditions d’en bas, 2016, p. 322 – LALLEMAND A., « Irak : une usine belge intéresse les inspecteurs », Le Soir, 12 décembre 2002 – BOUDAOUD O., Du PPA au FLN : mémoires d’un combattant, Alger, Casbah Éditions, 2007, p. 150 – LAPORTE C., « Ces Belges qui ont, parfois au péril de leur vie, aidé les Algériens pendant la guerre d’indépendance », La Libre Belgique, 30 octobre 2017 – BENFODIL M, « Aux frères belges, l’Algérie reconnaissante ! », El Watan, 31 octobre 2017 – BENFODIL M, « Le second souffle des porteurs de valises », El Watan, 1er novembre 2017 – MAARFIA M., « Le titre d’officier d’Ordre de Léopold de Belgique, décerné à un citoyen algérien », El Watan, 14 novembre 2018 – BENFODIL M, « Il y a 60 ans était assassiné le jeune étudiant, responsable de l’UGEMA en Belgique. Hommage solennel au chahid Akli Aissiou », El Watan, 9 mars 2020 – Témoignage de Cécile Draps, lors de la cérémonie du 25 août 2020, dans BENFODIL M., « Disparition de Mme Thuy-Rosendor, ancienne agent de liaison de Omar Boudaoud en Belgique : Merci Suzy ! », El Watan, 2 septembre 2020 – TONDEUR M., « Hommage à Suzy Rosendor : "le rejet de l’injustice et du mépris" », dans TONDEUR M., Blog ROUGEs FLAMMEs, page consultée en septembre 2020 – Entretiens avec Suzy Rosendor entre 2016 et 2020 – Entretien avec Suzy Rosendor et Marie-Louise Moerens, au domicile de cette dernière, Bruxelles, 6 janvier 2018 – Entretien avec Patrick Honhon, collègue d’André Thuy, 20 septembre 2020 – Entretien avec Adeline Liebman, amie de Suzy Rosendor, septembre 2020 – Entretiens avec Fons Moerenhout en 2020, membre du Bureau politique du PCB – Entretiens avec Michel et Dany Thuy, septembre 2020 – Vosk, manuscrit sur la famille Rosendor réalisé par un cousin américain de Suzy Rosendor, tome 2.

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