MARIN Eugène Gaspard, dit Gassy.

Par Jacques Gillen

Watermael-Boitsfort (pr. Brabant, arr. Bruxelles ; aujourd’hui Région de Bruxelles-Capitale), 8 octobre 1883 − Whiteway (Royaume-Uni), 27 septembre 1969. Peintre-décorateur puis imprimeur, typographe, membre de la colonie anarchiste « L’Expérience », anthropologue, anarchiste, espérantiste.

Eugène Gaspard, dit Gassy, Marin nait dans une famille aisée. Sa mère, Alice Félicité Baudry, est fille de négociants anglais installés à Bruxelles. Son père, Antoine Marin, est à la tête d’une petite entreprise de peinture décorative offrant notamment ses services à de grandes maisons bourgeoises. Eugène Gaspard Marin dit s’être insurgé très tôt contre ce milieu et contre les idées conservatrices de son père.

Après des études au Collège Saint-Boniface à Ixelles (Bruxelles), Eugène Gaspard Marin est attiré par la minéralogie mais il doit y renoncer à causes de problèmes respiratoires l’obligeant à des séjours en sanatorium, d’abord au Pays de Galles (Royaume-Uni) puis en Forêt Noire (Allemagne). Avec pour objectif de lui donner le goût de l’art, son père le fait voyager ensuite en Italie, en Suisse et dans le Sud de la France.
À son retour, son père essaie de l’initier à ses affaires. Il espère que lui et son frère Victor (né en 1869) pourront lui succéder à la tête de l’entreprise. C’est au contact des ouvriers de son père, dont les conditions de vie matérielle l’impressionnent, qu’Eugène Gaspard Marin dit avoir découvert les idées anarchistes. À cette période, il se familiarise notamment avec les idées de Léon Tolstoï. Il décide alors d’étudier la peinture artistique. Malgré ses réticences, son père lui trouve une place dans un atelier mais il en est renvoyé un mois plus tard à cause de ses idées subversives.

Durant cette période, Eugène Gaspard Marin assiste à des meetings anarchistes où il rencontre Émile Chapelier avec qui il se lie d’amitié. En mai 1905, il lui rend visite à la colonie « L’Expérience » que ce dernier vient de fonder à Stockel (commune de Woluwe-Saint-Pierre, pr. Brabant, arr. Bruxelles ; aujourd’hui Région de Bruxelles-Capitale). Il fréquente de plus en plus assidument cette petite communauté et décide de s’y installer en septembre 1905. Il en devient rapidement un pilier, prenant notamment en charge la gestion administrative et étant l’imprimeur-gérant des journaux et brochures publiées par la colonie.
Cette colonie anarchiste se veut être un embryon de la société libertaire et égalitaire que ses membres souhaitent voir advenir dans le futur. « L’Expérience » est la section bruxelloise du Groupement communiste libertaire (GCL), créé en juin 1905 afin de doter les anarchistes d’une organisation. Elle ne comptera jamais plus d’une quinzaine de personnes, liées à des degrés très divers au mouvement anarchiste. Une grande partie de la vie des colons est consacrée à des activités de propagande. Ils publient leur propre journal, intitulé d’abord L’Émancipateur, puis Le Communiste, enfin Le Révolté. Ils éditent des brochures, dont Une colonie communiste. Comment nous vivons et pourquoi nous luttons, écrite par Émile Chapelier et publiée en 1906. Pour toucher un nouveau public et atteindre les personnes analphabètes, ils accueillent les visiteurs le dimanche et organisent des conférences. Ils vendent des cartes postales représentant des scènes de la colonie et des assiettes reproduisant des caricatures sociologiques. En 1906 et 1907, ils donnent des représentations théâtrales à la colonie même et dans plusieurs villes et villages de Belgique. L’une des pièces qu’ils monteront, La Nouvelle Clairière, écrite par Émile Chapelier, raconte la vie de la colonie et expose, au travers d’exemples de la vie quotidienne, les théories anarchistes. Les colons y jouent pratiquement leur propre rôle. Dans leurs écrits, ils s’opposent à l’État, à l’Église, à la religion, au salariat, à toute forme d’autorité, à l’armée, à la propriété, mais ils défendent également l’égalité entre les hommes et les femmes, le végétarisme, la lutte contre l’alcoolisme ou encore le néo-malthusianisme.
Le temps laissé libre par les activités de propagande est consacré à l’agriculture et à l’aviculture qui leur permet de produire leur propre nourriture et d’être indépendants par rapport à la société extérieure. Cependant, les colons ne parviennent jamais à vivre en autarcie. Ils ne peuvent survivre que grâce à des emprunts d’argent et au travail accompli par certains d’entre eux à l’extérieur de la communauté. Ces difficultés se renforcent encore lorsqu’en octobre 1906, le propriétaire de la maison qu’ils occupent à Stockel, craignant la répression, les encourage à déménager. Pourtant, les colons sont plutôt bien accueillis dans le voisinage et reçoivent la visite de personnes enthousiasmées. Malgré les critiques, parfois virulentes, émises par les journaux catholiques, les journaux socialistes et libéraux se montrent plutôt sympathiques à l’initiative. Après une visite qu’il rend à la colonie en juillet 1906, Émile Vandervelde*, le grand patron des socialistes, bien que contestant la validité de l’expérience à cause de sa dimension réduite, adresse des éloges aux colons. Même s’ils défendent des idées révolutionnaires, leur mode de vie paisible contribue à tempérer la méfiance éprouvée en général envers les anarchistes.
Les colons trouvent une autre maison à louer à Watermael-Boitsfort (Bruxelles) mais l’exiguïté du terrain dont ils disposent les contraint à abandonner l’agriculture et l’aviculture. Dès lors, la situation économique de la communauté ne cesse de se dégrader. Renforcée par des problèmes d’entente, la promiscuité, la difficulté à s’adapter à la vie en communauté, elle provoque sa dissolution en février 1908. Le groupe qui gravitait autour de la colonie donne naissance au Groupe révolutionnaire de Bruxelles, dans lequel Victor Serge* notamment sera actif. Ce groupe prône l’action directe et refuse toute forme d’organisation centralisatrice, entendant par-là se distinguer du GCL en août 1907.

Après la dissolution de « L’Expérience », Eugène Gaspard Marin continue d’être le gérant du journal Le Révolté, qui devient le journal du Groupe révolutionnaire de Bruxelles, et l’imprimeur d’autres journaux, dont Le Démolisseur, édité à Verviers (pr. Liège, arr. Verviers). En juin 1909, il quitte le Groupe révolutionnaire de Bruxelles agité par des dissensions internes.
Marin entame peu après un voyage de plusieurs mois avec sa compagne Jeanne Martin, voyage qui les mène jusqu’en en Grèce. À leur retour en 1910, tous deux suivent des cours à la Faculté des sciences sociales de l’Université nouvelle. Ces cours suscitent chez Eugène Gaspard Marin un goût prononcé pour l’anthropologie. À cette période, il vit d’une rente qui lui est accordée par son père.

En mai 1914, Eugène Gaspard Marin et Jeanne Martin visitent la colonie tolstoïenne de Whiteway, située près de Stroud (Angleterre, Royaume-Uni). Le 1er août, alors que la Première Guerre mondiale éclate, Marin, animé de ses positions pacifistes absolues, quitte définitivement la Belgique avec Jeanne Martin pour s’y installer. Il y vivra jusqu’à sa mort en 1969.
Entre 1914 et 1928, Marin y occupe pendant plusieurs années la fonction de secrétaire de la colonie et prend une part active à sa gestion. En 1920, il met sur pied une école basée sur des méthodes modernes. Lui-même y donne des cours de sociologie et d’ethnologie. Destinée aussi bien aux enfants qu’aux adultes, cette école existe jusqu’en 1936.
Espérantiste convaincu – il a déjà rédigé une brochure à ce sujet avec Émile Chapelier en 1907 –, il participe à cette période à plusieurs congrès sur l’espéranto, organisés au Royaume-Uni.

Dans les années 1920, ayant appris l’arabe grâce à un colon de Whiteway, Ibrahim Ismaïl, dit Salah, avec qui il se lie d’amitié, Eugène Gaspard Marin entreprend un voyage au Maroc qui préfigure ses voyages ultérieurs. Il entre en contact avec les populations de l’intérieur du pays et rapporte une multitude d’objets qui constituent le début de son immense collection.

En 1928, Marin entame un long périple de dix années durant lesquelles il parcourt seul l’Ancien Monde. Après une traversée de l’Europe à vélo jusqu’en Grèce, ce voyage le mène notamment en Égypte, au Soudan, en Éthiopie, en Inde, en Birmanie, en Chine et au Japon. Au retour, il passe par l’URSS, l’Iran, l’Irak, le Liban, la Syrie, la Turquie, la Pologne avant de rejoindre l’Europe du Nord par l’Albanie. Il fait ce voyage avec très peu de moyens, voyageant tantôt à pied, tantôt avec les moyens de transport les plus variés. Il séjourne chez les habitants des régions qu’il visite et s’efforce de se familiariser avec leur langue, leurs coutumes et de partager leur mode de vie.

À son retour en 1938, Eugène Gaspard Marin raconte ses pérégrinations dans un texte inédit, écrit en espéranto, intitulé Ten Years Wandering trough the Old World. Dans les années suivantes et jusqu’à sa mort en 1969, il se consacre à classifier et à étudier les informations et les innombrables objets qu’il a rapportés de ce voyage. S’inspirant des idées de Guillaume De Greef, il développe une méthodologie inspirée des sciences naturelles et poursuit les travaux anthropologiques sur la vie pratique, qu’il a entamés dans les années 1920, dont quelques-uns sont publiés.

À consulter également : DAVRANCHE G., Marin Eugène Gaspard, dans Dictionnaire des anarchistes, Site Web : maitron.fr.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article233424, notice MARIN Eugène Gaspard, dit Gassy. par Jacques Gillen, version mise en ligne le 28 octobre 2020, dernière modification le 7 juillet 2021.

Par Jacques Gillen

ŒUVRE : avec Chapelier E., Les anarchistes et la langue internationale « esperanto », Paris, 1907 – « La Réforme du calendrier », La Société Nouvelle, 1913, n° 12, p. 289-290 – « Dead-weight and efficiency », International Language, vol. 3, juillet 1926, p. 116-117 – « Growth », International Language, vol. 3, novembre 1926, p. 215-219 – « Somali Games », The Journal of The Royal Anthropological Institute of Great Britain and Ireland, vol. 61, 1931, p. 499-511 – « Tamil pioneers of cultural ecology », Man, n° 45, juillet-août 1942, p. 90 – « An ancestor of the game Ludo », Man, n° 64, septembre-octobre 1942, p. 114-115 – « An old Pwo-Karen alphabet », Man, janvier-février 1943, n° 5, p. 17-19 – « Batak scarecrows », Man, n° 234, octobre 1954, p. 155-156 – « Molen met horizontaal windrad », De Molenaar Weekblad, 29 août 1967 – « Whiteway. Komunista Kolonio », The Worker Esperantist, n° 85, janvier-mars 1956.

SOURCES : Papiers personnels d’Eugène Gaspard Marin (conservés à Whiteway) – Archives de la ville de Bruxelles, Police des étrangers, dossier n° 16898 – SHAW N., Whiteway : A colony in the Cotswolds, London, 1935 – STEINBERG M., « À l’origine du communisme belge : l’extrême-gauche révolutionnaire d’avant 1914 », dans Cahiers marxistes, 1971, III, 8, p. 3-34 – PANKHURST R., « Eugène Gaspard Marin’s impressions of Addis Ababa in 1930-1931 », Africa-Tervueren, vol. 22, 1976, p. 3-4 – NEYTS J.-M., « Victor Serge et les anarchistes en Belgique avant 1914 », dans DELWIT P., MORELLI, A. (éds.), Victor Serge. Vie et œuvre d’un révolutionnaire. Actes du colloque organisé par l’Institut de Sociologie de l’Université Libre de Bruxelles les 21-22-23 mars 1991, (Socialisme, 226-227), Bruxelles, 1991, p. 291-299 – MOULAERT J., Le mouvement anarchiste en Belgique (1870-1914), Ottignies-Louvain-La-Neuve, 1996 – GILLEN J., Les activités en Belgique d’un anthropologue anarchiste : Eugène Gaspard Marin (1883-1969), mémoire de licence en histoire ULB, Bruxelles, 1997 – VANANDRUEL X., DUMON D., Gassy Marin. Tour du Vieux Monde d’un anarchiste espérantiste (1928-1938), Saint-Germain-des-Prés, 2017.

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