GALOIS Évariste (parfois orthographié GALLOIS dans la presse)

Par Michel Pinault

Né le 25 novembre 1811 à Bourg-la-Reine (Seine, Hauts-de-Seine), mort le 31 mai 1832 à Paris ; normalien, mathématicien ; républicain, artilleur de la garde nationale, membre de la Société des Amis du Peuple (1830-1832), actif dans les mouvements étudiants (Société des Écoles).

Évariste Galois âgé de 15 ans, dans sa tenue d’élève,
dessiné par sa sœur Nathalie-Théodore, exposé à la mairie de Bourg-la-Reine.
(Héliographie de Dujardin).

Évariste Galois était le fils de Nicolas-Gabriel Galois (1775-1829) qui avait hérité de son père un pensionnat d’éducation de jeunes gens, sis à Bourg-la-Reine, près de Paris, qui avait prospéré sous la Révolution et avait été intégré à l’Université sous l’Empire. Il fut maire de Bourg-la-Reine, de 1814 à son suicide, le 2 juillet 1829, consécutif à une cabale organisée contre lui par le curé de la paroisse. Sa mère était Adelaïde-Marie Demante (1788-1871), née à Bourg-la-Reine dans une famille de juristes, son père étant lui-même un docteur agrégé à la faculté de Droit, ancien membre de l’Assemblée législative, devenu magistrat sous l’Empire. Galois avait une sœur aînée, Nathalie-Théodore, née en 1808, et un frère cadet, Alfred (1814-1849).

Après avoir reçu une instruction et une éducation soignées, données jusqu’à ses douze ans par sa mère, Évariste Galois entra en 1824, en classe de quatrième, au collège royal Louis-le-Grand, à Paris, où un oncle maternel avait déjà étudié. Il y fit des études chaotiques marquées par ses aptitudes surprenantes pour les mathématiques et son refus d’entrer dans le moule. Entré en classe de mathématiques préparatoires et ayant déjà publié plusieurs mémoires de Mathématiques, il tenta à dix-sept ans (1828) mais sans succès le concours d’entrée à l’École polytechnique et enchaîna avec la classe de mathématiques spéciales en ayant sauté celle de mathématiques supérieures. En 1829, il obtint le cinquième prix de Mathématiques au concours général mais fut de nouveau refusé à Polytechnique : on raconta (Paul Dupuy, « La vie d’Évariste Galois », Annales scientifiques de l’École normale supérieure, Paris, Gauthier-Villars, 3e série, vol. 13,‎ 1896, pages 197-266, et La vie d’Évariste Galois, préfacée par Jules Tannery, Paris, Cahiers de La Quinzaine, 1903, 104 pages) qu’excédé par les question qu’il avait jugée mal posée, il avait lancé à la tête d’un examinateur le chiffon à essuyer le tableau ; selon d’autres témoignages ((Joseph Bertrand, « Vie d’Évariste Gallois, par P. Dupuy », Le Journal des savants, Paris, Hachette,‎ juillet 1899, p. 389-400), Galois aurait simplement refusé de développer une réponse brève mais pour lui évidente qu’il avait faite à une question qu’il avait jugé mal posée. Cet échec répété au concours de Polytechnique a marqué le jeune Galois qui voyait dans cette École non seulement une matrice scientifique de premier ordre, « faite pour lui », mais aussi un foyer d’esprit libéral auquel il adhérait déjà fortement. Il tenta alors (lettre de motivation manuscrite datée du 10 août pour des épreuves prévues du 20 au 25 août 1829, Archives Nationales, F. 17, Dossier des inscriptions au concours de l’École Normale, 1829) le concours d’entrée à l’École préparatoire (le nom donné alors, pour quelques années, à l’ancienne École normale supérieure qui redevint École normale par un décret royal du 6 août 1830) qui formait des enseignants pour l’enseignement secondaire. Il fut reçu, avec des notes moyennes, avec cinq autres élèves pour la section des Sciences, et dix pour les Lettres. Il entra donc, en octobre 1929 (décret royal du 25 octobre 1829, Le Constitutionnel, 6 novembre 1829) à l’École préparatoire, alors logée dans des locaux annexes du collège royal Louis-le-Grand, et commença à suivre, en plus de ceux délivrés à l’École, les cours donnés à la Sorbonne. Sa lettre d’engagement décennal est datée du 11 févier 1830. Il obtint sa licence de Mathématiques à l’automne 1930. À deux reprises, pendant ces deux années-là, , il rédigea des mémoires de mathématiques pour concourir à des prix de l’Académie des sciences et, à deux reprises, ces mémoires furent perdus sans avoir été lus.

Dans le même temps, Évariste Galois participa, en juillet 1830, à l’agitation des élèves de son École désireux de se joindre aux foules parisiennes en révolte contre le régime de la Restauration et le règne de Charles X mais consignés derrière ses hauts murs tandis que les élèves polytechniciens étaient mobilisés sur les barricades. Lui-même était républicain, ce qui n’était pas, alors, le parti des plus nombreux parmi ses condisciples, et, selon ses propres écrits (voir la Préface à « Deux mémoires d’analyse pure », datée de décembre 1831, éditée seulement en 1948, par René Taton) il rejoignit à une date incertaine (celle du 20 novembre qui a circulé n’est pas vérifiée) la Société des amis du peuple, une association républicaine fondée lors de Trois Glorieuses, dissoute ensuite puis rétablie secrètement (Jean-Claude Caron, « La Société des Amis du Peuple », Romantisme, 1980, n° 28-29. « Mille huit cent trente », pages 169-179). Selon le mathématicien et historien des sciences Joseph Bertrand qui le tenait d’un témoignage direct de son oncle paternel, lui-même alors républicain très actif, Galois aurait alors fréquenté aussi les bureaux du journal La Tribune (des départements), journal républicain dont le rédacteur en chef était Armand Marrast, ancien répétiteur révoqué à l’École préparatoire, ainsi que les réunions de la société secrète « Aide-toi le ciel t’aidera », créée en 1827 par des opposants aux Bourbons, où Marrast était très actif et qui avait joué un rôle essentiel lors de la Révolution de juillet. Dans la même période, Galois entra dans la garde nationale, comme artilleur, probablement dans l’un des bataillons formés principalement par des membres de la Société des amis du peuple.

Hostile à la Monarchie de Juillet, assistant à « la curée des places » qui voyait quantité de diplômés « se placer très lestement aux gros emplois laissé vacants par les Ultras » (Paul Dupuy, La vie d’Évariste Galois, déjà cité), Galois fut accusé d’être l’auteur d’une lettre publiée le 3 décembre 1830 par la Gazette des Écoles. Cette publication d’opposition était née en 1829 et son rédacteur en chef, Antoine Guillard, lui-même ancien normalien (1813) et professeur de mathématiques à Louis-le-Grand, menait campagne contre l’enseignement officiel et sa soumission au pouvoir, faisant de l’École normale une de ses cibles favorites (tandis qu’une autre feuille, Le Lycée, journal général de l’instruction, une publication Hachette, dont tous les rédacteurs étaient aussi d’anciens élèves, prenait la défense de la « coterie normalienne », incarnée par Victor Cousin, normalien (promotion de 1810), nommé au Conseil royal de l’Instruction publique, et ses suiveurs, généralement d’anciens « doctrinaires » ralliés à Louis-Philippe, qu’on appelait les « cousinistes » ; voir Louis Dubost, « Sic quoque docebo. Le Lycée, journal d’instruction (1827-1831) », en ligne, HAL 2013, 212 pages). Cette lettre anonyme attribuée à Galois et qu’il avait sans doute écrite, en effet, parue dans la Gazette des Écoles, dénonçait les manœuvres de la direction de l’École normale, désormais ralliée au nouveau régime et incarnée par le directeur, Joseph-Daniel Guignaut, lui aussi normalien (1811) et professeur de Grec. Tandis que Galois était accusé d’avoir écrit cette lettre et que le directeur prononçait son exclusion (9 décembre 1830), les autres élèves de l’École normale se désolidarisèrent de cette publication (Gazette des Écoles, 10 décembre 1830). Galois en écrivit une autre, publiée dans le même journal (30 décembre), signée cette fois, puis une autre encore, sur l’enseignement des sciences (2 janvier 1831, signée « E. G. »). Son exclusion de l’École fut confirmée par le Conseil royal de l’Instruction publique, le 4 janvier 1831.

Dans cette dernière lettre « Sur l’enseignement des sciences », Galois affirmait d’abord que « dans les sciences les opinions ne comptent pour rien » et il s’indignait de ce que « sous la Restauration, on (avait vu) les places devenir la proie des plus offrants en fait d’idées monarchiques et religieuses » ; et depuis, ajoutait-il, « cet état de choses n’(avait) pas changé ». Puis il traitait, « pour commencer » de l’enseignement des mathématiques dans les collèges, c’est-à-dire dans les classes préparant au recrutement dans les grandes écoles, essentiellement à l’École polytechnique, annonçant une autre lettre qui devait, sans doute, traiter de l’enseignement dans ces écoles mais qui n’a jamais paru. Il dénonçait un enseignement dans lequel « les pauvres jeunes gens (étaient) obligés d’écouter ou de répéter à longueur de journée » sans disposer « du temps pour méditer sur cet amas de connaissances, pour coordonner cette foule de propositions sans suite ». Il dénonçait, en outre, l’omission « des propositions les plus simples et les plus brillantes de l’algèbre (et) au lieu de cela (l’enseignement) de théories tronquées et chargées de réflexions inutiles (…), à grands frais de calculs et de raisonnements toujours longs, quelquefois faux. » Selon lui, tout venait, d’une part du système des concours contraignant les élèves à « cette science nouvelle qui va grandissant et qui consiste dans la connaissance des dégoûts et des préférences, des manies et de l’humeur de MM. les examinateurs, (des) méthodes qu’ils affectionnent (et même) des réponses et du maintien (qu’ils exigent) », d’autre part des examinateurs eux-mêmes qui « craignant d’être compris de ceux qu’ils interrogent (ont) l’habitude de compliquer les questions de difficultés artificielles », et enfin des éditeurs de manuels, toujours avides de « volumineuses compilations » écrites par les mêmes examinateurs, manuels qu’ensuite une armée de répétiteurs se chargeait, lors de cours privés, de faire assimiler par les futurs candidats. La charge était sévère et la suite annoncée, devant concerner l’enseignement reçu par les heureux élus, les « deux cents géomètres à qui l’on porte les armes dans Paris », promettait d’être du même tonneau ; hélas !, elle n’a jamais été publiée. Galois avait, sur ce sujet, des convictions arrêtées car elles revinrent sous sa plume, deux ans plus tard, lorsqu’il rédigea la préface qu’il prévoyait de joindre à la publication prévue de son grand mémoire sur sa théorie des équations.

Ce petit pamphlet était paru le 2 janvier. Quatre jours plus tard, le 6 janvier 1831, la Gazette des Écoles y ajouta un long article « Sur l’École normale », non signé, dont le style rappelait celui du rédacteur en chef mais dont le propos aurait pu s’accorder, sans doute, avec les sentiments de Galois. Cet article, dont l’auteur commençait par se déclarer peu surpris du refus des élèves de son École de se solidariser avec Galois, pourrait figurer en avant-garde de l’immense série d’attaques virulentes contre l’École normale qui suivit, pendant des décennies, et devint même une mode, un topos incontournable : certains des thèmes principaux et récurrents destinés à nourrir ces attaques – esprit de corps voire de coterie, carriérisme et arrivisme, tropisme de soumission au pouvoir, veulerie individuelle et collective, rivalités disciplinaires ineptes – y figuraient déjà. Qu’on en juge par ces extraits : « L’école normale présente tout l’aspect d’un couvent de moines : désunion entre les élèves et dans l’intérieur de l’école ; esprit de corps au-dehors, ou plutôt esprit de coterie. Ils abandonneront lâchement un de leurs camarades, ils l’accuseront même devant leurs supérieurs ; mais qu’une attaque vienne du dehors contre l’école elle-même, les voilà tous serrés les uns contre les autres pour repousser les coups qu’on leur porte ; le chef parle, les favoris répètent et les béats font écho (…). Il est juste cependant d’établir plusieurs nuances entre les élèves : les élèves des sciences sont moins accessibles que les élèves des lettres à l’esprit de coterie, et parmi ces derniers, il faut distinguer les élèves des lettres proprement dits des élèves de philosophie ; ceux-ci, « cousinistes » enragés, ne jurent que par le maître ; ils le singent déjà dans ses dédains pour tout ce qui n’est pas à la hauteur de la science. C’est à l’école qu’ils font provision de mépris ; ils en ont pour les élèves des sciences eux-mêmes ; ils en ont pour ceux de leurs camarades qui ne pourront jamais s’élever à une classe de philosophie ou de rhétorique ; ils en ont pour cette foule de régents, qui prétendent leur disputer les places au concours de l’agrégation ; ils en ont pour tous les vieux professeurs de l’Université ; ils en ont pour quelques-uns de leurs répétiteurs, qu’ils jugent au-dessous de leur enseignement ; ils en ont (cela est curieux, mais vrai ) pour leur directeur lui-même, dont tout le mérite, disent-ils, se réduit à savoir le grec et à avoir fait des notes ; ils en ont pour les journalistes dont la censure les inquiète ; enfin, pour qui n’en ont-ils pas ? Nous vous en faisons compliment, M. Cousin, vous avez déjà bien stylé vos soldats ; ils sont prêts à manœuvrer habilement dans votre intérêt ; hâtez-vous d’en peupler toute l’université, car nous les jugeons merveilleusement disposés à seconder vos vues ambitieuses ; mais la Gazette des Ecoles est là qui ne partage pas cet enthousiasme pour votre philosophique personne ; elle vous a entendu autrefois crier contre le conseil de l’université, et elle vous voit aujourd’hui siéger au milieu des hommes pour lesquels vous affectiez tant de mépris : cette contradiction seule lui suffirait pour vous juger. (…) Mais éloignons nos regards d’un si hideux tableau, et préparons-nous à éclairer journellement l’Université sur le compte de l’école normale, comme nous l’avons fait, pour le conseil royal. »

Le 20 janvier, quinze jours plus tard, la Gazette des Écoles revint, sur plus d’une page entière, à la fois sur le déroulement de l’affaire Galois et sur les sanctions encourues par un groupe d’une quinzaine d’étudiants, membres du « conseil provisoire » d’une « Société des Écoles » qui venait d’être créée et qui était considérée comme illégale. Selon ce journal, Galois déclara avoir pris part à cette association d’étudiants bien que n’étant plus lui-même un étudiant, avoir même été présent, avec son condisciple normalien Ernest Duchâtelet, lorsque le ministre de l’Instruction publique, Barthe, avait été bombardé d’œufs et autres projectiles à sa sortie de la séance du Conseil royal de l’instruction publique qui, réuni à la Sorbonne, devait statuer sur le sort des étudiants membres du comité provisoire de ladite Société des Écoles, et avoir été présent aussi lors de l’arrestation de ces derniers et lors de la saisie de la brochure intitulée Aux Étudiants, sur les derniers événements des Écoles de droit et de médecine de Paris, et sur la nécessité d’avoir recours à un mode régulier d’organisation et d’expression et éditée le 1er décembre 1830 par Jules Sambuc, étudiant en Droit, un des membres du comité provisoire de la Société des Écoles (Gazette des Écoles, 23 janvier et 23 juin 1831) (voir la notice biographique sur Jules Sambuc, écrite par Jean Risacher dans le Dictionnaire Maitron, 2009). Dans cette brochure, la création de cette association était justifiée en ces termes : « II est impossible que la force des choses et l’esprit du siècle ne nous amènent pas à nous faire sentir tout le bienfait, tout l’avantage des associations faites dans un but utile. (…) L’esprit d’association est une conséquence naturelle, immédiate, du gouvernement représentatif ; il est le seul qui puisse nous soustraire, à tout jamais, au joug du bon plaisir ; or les bons princes passent, les bons ministres aussi (…) mais les institutions restent, et ce n’est que sur elles qu’il faut faire reposer notre avenir de liberté. »

La cible de la Gazette était donc le Conseil royal de l’Instruction publique et « les cousinistes ». Dénonçant comme « arbitraire » l’acte par lequel le directeur de l’École normale avait décidé d’exclure Galois, et comme « partial » l’examen de l’affaire par le Conseil, la Gazette relevait que « toutes les fausses assertions et mensonge du rapport de M. le directeur de l’école n’ont été contredits par personne, (et que) le jeune élève n’a(vait) été ni interrogé ni mandé » avant que le conseil ne décidât, sans formuler aucun motif, une exclusion qui était déjà effective. La Gazette s’amusait en outre de souligner que le nouveau ministre de l’Instruction publique, Félix Barthe, un juriste qui avait été un opposant sous la Restauration – un de ceux qui, désormais, participait au partage des « places », avait reçu Galois pour lui indiquer que même exclu, il conserverait ses droits d’élève normalien, tandis qu’un autre membre du Conseil, promis lui aussi à une belle carrière de rallié au pouvoir, François Villemain, avait considéré que, dans cette affaire, « il n’y avait pas de quoi fouetter un chat ». Quant au polytechnicien, mathématicien et académicien, Siméon-Denis Poisson, membre du Conseil royal de l’instruction publique depuis 1820, il venait de présenter à l’Académie des sciences, trois jours plus tôt, soit le 17 janvier, un mémoire qu’il avait conseillé à Galois de rédiger rapidement, et il avait alors présenté son auteur, avec beaucoup d’insistance, comme non pas un ancien élève de l’École normale, mais comme un élève actuel… Bref, la Gazette retenait qu’en entérinant la sanction prise par Guigniaut, le Conseil s’était surtout attaché à ne pas désavouer la fort maladroite manœuvre du directeur de l’École normale.

Exclu de son école, Galois décida de donner tous les jeudis, au n° 5 de la rue Sorbonne, chez le libraire Caillot, des cours publics d’Algèbre supérieure (Gazette des Écoles du 9 janvier). Loin de vouloir devenir, à son tour, un répétiteur pour futurs candidats aux concours, du genre qu’il avait dénoncé dans sa lettre sur l’enseignement des sciences (bien que, si on en juge par les pages du Journal des débats du 16 juin 1831, ,il semble s’être présenté comme « répétiteur » devant la cour d’assises ayant à juger de l’affaire des Vendanges de Bourgogne - voir plus loin), il s’adressait « aux jeunes gens qui, sentant combien est incomplète l’étude de l’algèbre dans les collèges, désirent approfondir cette science ». Il annonçait même l’exposé « de théories dont quelques unes sont neuves, et dont aucune n’a jamais été exposée dans les cours publics », citant « la théorie nouvelle des imaginaires, la théorie des équations solubles par radicaux, la théorie des nombres et les fonctions elliptiques traitées par l’algèbre pure ». Une quarantaine d’élèves assistèrent au premier cours, puis dix, puis les cours s’arrêtèrent. Au même moment, La Fayette, commandant en chef de la garde nationale venait d’être remercié et celle-ci était reprise en main ; légalement, Galois n’en faisait plus partie.

Au cours des mois suivants, celui-ci fut constamment mobilisé dans les rangs des républicains parisiens. Lors de son procès, le 15 juin 1831, il affirma même être « un de ceux qui depuis huit mois ont parcouru plusieurs fois les rues en armes ». Son nom fut repris dans la presse, entre autre le Journal des Débats, Le Constitutionnel, la Gazette des Écoles ou Le Globe. Le 9 mai 1831, lors d’un banquet organisé dans les salons de la célèbre brasserie de Belleville, Les Vendanges de Bourgogne, pour célébrer l’acquittement des officiers de la garde nationale accusés d’avoir voulu livrer les canons au peuple et présidé par Raspail qui venait de refuser la légion d’honneur, il se leva lors des toasts dont Marrast était l’organisateur et, après ceux de Raspail et de Cavaignac dont il déclara qu’il ne les avait pas entendus, il cria : « À Louis-Philippe ! » en tenant un poignard à la main (témoignage d’Alexandre Dumas, Mes Mémoires, 10 vol., Paris, Calmann-Lévy, 1863-1884, vol. 8, page 161). Arrêté dès le lendemain pour ce geste, accusé d’incitation au régicide, il fut détenu à la prison Sainte-Pélagie pour de longs mois de préventive. Une lettre au rédacteur fut publiée le 3 juin 1831 dans les pages de La Tribune des départements, signée par une quinzaine de détenus politiques en tête desquels figurait Galois, qui dénonçait les diverses vexations et la surveillance de leur correspondance subies par les prisonniers en raison d’un « nouveau régime disciplinaire ». Lors de son procès d’assises, le 15 juin, Galois indiqua qu’il avait, en fait, déclaré, lors des toasts prononcés au banquet des Vendanges de Bourgogne, en tenant son couteau dans une main : « À Louis-Philippe, s’il trahit ses serments ! », ajoutant, assez crânement, que « la marche du gouvernement peut faire supposer, sans torturer beaucoup le sens, que Louis-Philippe pourra trahir un jour, c’est-à-dire dans le cas où il sortirait de la légalité pour resserrer les liens du peuple » et que son intention était bien, dans un tel cas de « désigner le roi aux poignards ». Et, comme le président insistait : « La provocation que vous convenez d’avoir faite n’était donc, selon vous, que conditionnelle ? », Gallois rétorquait avec une ironie mordante : « On aurait aimé mieux sans doute que je portasse un toast à la mort de Louis-Philippe. » Il fut pourtant finalement déclaré non coupable et acquitté par le jury qui jugea que ces propos n’avaient pas été tenus en public mais au cours d’une réunion privée (Compte-rendu complet des débats de la cour d’assises dans le Journal des débats du 16 juin 1831).
Moins d’un mois plus tard, le 14 juillet, ayant répondu à la consigne de la Société des amis du peuple et de la Société des Amis de l’égalité d’aller planter des arbres de la liberté à la Bastille, la place de la Concorde et en place de Grève, tandis que divers affrontements éclataient et que plusieurs dizaines d’arrestations étaient opérées, il fut arrêté en compagnie de son ami normalien Ernest Duchâtelet, désormais élève à l’École des chartes, tous deux en uniforme d’artilleurs de la garde nationale et porteurs d’armes diverses (Journal des débats, 16 juillet 1831). Ils furent détenus à la prison Sainte-Pélagie pour une nouvelle période de préventive. C’est semble-t-il à cette occasion que, lors d’incidents liés à la commémoration de l’anniversaire des Trois Glorieuses par les détenus, Galois fut mis au cachot, ainsi que deux autres détenus, Chancel et Lambon, ce dernier blessé par une balle de fusil tirée depuis un immeuble proche de la prison ; une lettre collective, signée d’une quinzaine de noms, Raspail en tête et Duchâtelet parmi les autres, protestant contre les vexations, menaces et violences faites aux prisonniers, parut dans les pages du Globe (journal saint-simonien), le 29 juillet.

Cette fois, Galois et Duchâtelet furent condamnés par la cour royale, le 23 octobre 1831, à 3 mois de prison pour Duchâtelet, plus lourdement pour Galois, soit 6 mois, pour port illégal de l’uniforme de la garde nationale et port d’armes, condamnations confirmées en appel le 3 décembre, et écroués à Sainte-Pélagie, le 17 décembre 1831. La presse se fit l’écho de ces condamnations ; ainsi, Le Globe, le 4 décembre 1831, par un long article anonyme mais très informé : « Pour quiconque sait la haute capacité mathématique de M. Galois, cette haute condamnation sera la cause d’une profonde tristesse. Des gouvernements peuvent-ils faire payer si cher l’erreur d’un moment à celui qui si jeune a déjà enrichi le domaine de la science, surtout après qu’il a attendu durant cinq mois en prison le dernier jugement ? » Le lendemain, Le Globe publia une lettre signée par Évariste Galois. Celui-ci soulignait, avec humour, qu’à Sainte-Pélagie les « patriotes (…), n’était la réunion des carlistes (s’y trouvaient) en fort bonne société ». Surtout, il voulait répondre à l’assertion concernant sa supposée « haute capacité scientifique » : « Vous devez savoir que ce n’est pas dans l’organisation actuelle qu’il est permis à la science de s’enrichir des travaux des hommes de vingt ans. Et j’aurais dépassé le cercle actuel de la science (ce que je n’ai pas le ridicule de croire), que ni les savants ni les sciences n’en sauraient rien. Peut-être, monsieur, les mois de captivité que je vais subir me seront-ils une occasion de publier sur la science à laquelle j’ai voué mes veilles des travaux jusqu’ici volontairement ignorés. Puissé-je ainsi faire profiter à un progrès quoique imperceptible, les persécutions de ceux qui semblent appelés à enrayer toute espèce de progrès. » (Le Globe, 5 décembre 1831)

Dans cette prison qu’il connaissait bien pour y avoir déjà fait un long séjour de préventive et qui était dédiée à la détention des « politiques », Évariste Galois se trouva avec d’autres républicains dont Auguste Blanqui et François Raspail, celui-ci désormais président de la Société des amis du peuple. Raspail évoque longuement son compagnon dans ses Lettres sur les prisons de Paris (Paris, Tamisey et Champion, 1839, 448 pages), décrivant en particulier ses habitudes de plongée dans de longues heures de réflexion solitaire. Galois y rencontra aussi Gérard de Nerval qui s’en souvenait dans un article publié en 1841. Il fut transféré, pour raisons disciplinaires, à la prison de La Force, le 22 janvier 1832, avant d’être réintégré le 31 janvier. Il fut extrait le 11 janvier 1832 pour témoigner au « Procès des Quinze ». Puis, peut-être en raison de la menace du choléra et plus certainement en raison de sa santé fragile, il fut transféré, le 16 mars 1832, à la maison de santé du Dr Faultrier, 86 rue de Loursine, un établissement en principe vouée aux soins psychiatriques. Il fut libéré au terme de sa condamnation, le 29 avril.

Le « Procès des Quinze », en janvier 1832, visait une quinzaine de dirigeants de la Société des amis du peuple, dont Blanqui, Raspail, Ernest Plagniol, pour avoir par diverses publications « excité à la haine et au mépris du gouvernement du roi, provoqué sans effet au renversement du gouvernement du roi, et d’offense envers la personne du roi ». Galois fut appelé à témoigner : il adopta la ligne de défense de tous les accusés selon laquelle les auteurs des publications de la Société des amis du peuple (une quinzaine de publications en six mois) étaient collectivement tous ses membres, six cents selon lui (chiffre confirmé par le préfet Gisquet dans Henri Gisquet, Mémoires de M. Gisquet, ancien préfet de police, écrits par lui-même, Paris, Marchant, t. II, 1840), et qu’il ne connaissait aucun des noms de ceux qui en avaient été plus particulièrement chargés. Selon Galois, le gouvernement de Louis-Philippe, résultat d’« une misérable intrigue de palais », ne durerait pas et il fallait que survint « une révolution pour le peuple » : « Vous voyez, messieurs les jurés, déclara Galois non sans un certain humour à propos de des publications incriminées, que cette pensée n’avait pour le pouvoir, rien de plus hostile que ne l’est pour un moribond la pensée d’un collatéral qui pense d’avance à sa succession. » (« Procès des Quinze, Audience du 11 janvier 1932 », témoignage d’Évariste Galois, dans « La Société des amis du peuple (1830-1832) », dans Les Révolutions du XIe siècle, vol. II, Paris, EDHIS, 1974, 675 pages, pages 58-59.) Galois rappela que c’était parce qu’il avait répondu, en juillet 1831, à l’appel de la Société des amis du peuple à arborer la cocarde tricolore et à aller planter un arbre de la liberté qu’il « résidait » désormais à Sainte-Pélagie. Par sa manière de témoigner, Galois laissa comprendre qu’il avait été associé de près au fonctionnement de la Société des amis du peuple, au déroulement de ses séances ou à la collecte des textes qui furent publiés en son nom.

Ensuite, Galois a été témoin, avec d’autres (Raspail, Duchâtelet, Cavaignac ou Plagniol, par exemple) dans un autre procès qui portait encore sur les activités éditoriales de la Société des amis du peuple, celui de François Gervais, qui eut lieu le 9 mars 1832. La défense adoptera la même défense, en plaidant la responsabilité collective dans la rédaction des écrits de la Société des amis du peuple (Gazette des tribunaux, 10 mars 1832).

Faute d’autres textes conservés et identifiés, écrits de sa main (qui ont peut-être existé mais, peut-être confiés à sa mort à quelque ami en vue d’une publication ultérieure, seraient perdus), il faut, pour mieux connaître les conceptions politiques de Galois, se fier au témoignage de son ami, le saint-simonien Auguste Chevalier (1809-1868), normalien de la section des sciences, de la promotion de 1828 : « En sortant de l’École normale, au commencement de 1831, il fut jeté au milieu d’un monde uniquement préoccupé de ce qu’on nommait alors les conséquences de juillet. (…) Galois sentait au fond du cœur tout ce que l’état des choses renfermait d’imperfection et de misère. Il était blessé et comme indigné des entraves qui entourent le mérite à qui l’aveugle naissance a refusé ses avantages. Il se sentait ému à la vue de tant de génies avortés faute de secours (…). C’est alors qu’il s’abandonna tout entier à l’entraînement des idées républicaines. » Le même ami citait un extrait de la lettre que Galois lui avait adressé à la veille de sa mort : « Il y a des êtres destinés peut-être à faire le bien, mais à l’éprouver, jamais. Je crois être du nombre. » (Auguste Chevalier, « Nécrologie. Évariste Galois », Revue encyclopédique, n° 165, septembre 1832, pages 744-754.)

Ultime épisode de cette courte vie, Évariste Galois noua une idylle avec Stéphanie Poterin du Motel, la fille d’un médecin de la maison de santé Faultrier où il continua de séjourner après la fin de sa détention. À la fin du mois de mai, il accepta un duel dont les divers protagonistes n’ont jamais été définitivement identifiés (peut-être Duchâtelet ou bien François-Étienne Pécheux d’Herbinville, en tous cas très certainement des « patriotes », autrement dit des compagnons de lutte républicaine de Galois), consécutif sans doute à une querelle liée à la rupture de sa relation avec cette demoiselle qu’il qualifiait dans une lettre, d’« infâme coquette ». En plus de la longue lettre à Auguste Chevalier déjà citée, Galois écrivit, la veille de sa mort, d’autres lettres, à Napoléon Lebon et Victor Delaunay, tous deux membres de la Société des amis du peuple, une autre « à tous les républicains ». Il y demandait pardon pour ne pas avoir pu éviter ce duel et pour n’avoir pu en prévenir ses amis ; dans la première on lisait cette phrase latine en forme d’épithaphe : « Nitens lux, horrenda procella, tenebris aeternitatis involuta », qu’on peut traduire ainsi : une lumière éclatante, par une tempête effroyable, enveloppée de ténèbres éternelles.

Le 30 mai, blessé à l’abdomen, peut-être après que lui-même avait choisi de tirer en l’air, il décéda à l’hôpital Cochin, à 21 ans. Son frère, Alfred Galois, resta convaincu qu’il avait été, en fait, victime d’un complot policier. La veille de ce jour funeste, Évariste Galois avait écrit : « Adieu, j’avais bien de la vie pour le bien public », et « Gardez mon souvenir puisque le sort ne m’a pas donné assez de vie pour que la patrie sache mon nom. » Il refusa un prêtre. Ses obsèques, furent annoncées dans la presse. Parti, le 2 juin, de Cochin, le cortège, au cours duquel le cercueil fut porté à dos d’hommes, se rendit jusqu’au cimetière du Montparnasse. Ce fut l’occasion d’un rassemblement de 2000 à 3000 républicains (selon le préfet Gisquet). La dépouille fut versée dans la fosse commune alors que la famille, connue et respectée, disposait d’une concession au cimetière de Bourg-la-Reine. Des discours furent prononcés par Eugène Plagniol et Charles Pinel, de la Société des amis du peuple. Dans un contexte marqué, après la fin du ministère de Casimir Périer – mort du choléra – par la mobilisation des oppositions parlementaires, la préfecture de police avait craint des violences et pris des dispositions dans le cas où les obsèques auraient tourné à l’émeute républicaine. Dans ses Mémoires,, l’ancien préfet de police Henri Gisquet, écrivait que « le sieur Galois, républicain exalté, (ayant été) tué en duel par un de ses amis (…) le moment paraît décisif ; les républicains veulent attaquer après avoir enterré leur camarade. Cet enterrement était un bon prétexte pour convoquer toute la fraction ». (Henri Gisquet, Mémoires de M. Gisquet, ancien préfet de police, écrits par lui-même, déjà cité, page 170.) Une trentaine de membres de la Société des amis du peuple, réunis la veille en vue de préparer la journée du lendemain, furent arrêtés préventivement. Mais la matinée fut calme : on venait d’annoncer la mort du choléra du général Lamarque, héros de guerres de la Révolution et de l’Empire, républicain siégeant à la gauche de la Chambre, très populaire, et toute agitation avait été remise, toujours selon l’avis du préfet Gisquet. Cinq jours plus tard, lors des obsèques, eut lieu l’insurrection républicaine immortalisée par Hugo dans Les Misérables, avec l’épisode de la mort de Gavroche.

Galois dont deux mémoires furent successivement perdus par les académiciens auxquels ils étaient adressés et dont un troisième, adressé en janvier 1831, fut, après six mois d’attente et de silence, rejeté car jugé par ses deux rapporteurs « pas assez clair ni assez développé » (Alfred Lacroix et Siméon Poisson, Comptes rendus des séances de l’Académie des sciences, 4 juillet 1831, t. IX, page 660), portait des jugements sévères sur les milieux académiques et universitaires : « La science n’a pas tiré, jusqu’à ce jour, grand parti de cette coïncidence observée si souvent dans les recherches des savants, écrivait Galois. Une concurrence fâcheuse, une rivalité dégradante, en ont été les principaux fruits : en cela les savants appartiennent à leur époque ; tôt ou tard ils décupleront leurs forces par l’association ; alors, que de temps épargné pour la science ! » (É. Galois, « Fragments » Bibliothèque de l’Institut, publiés par R. Taton, « Les relations d’Évariste Galois avec les mathématiciens de son temps », Revue d’histoire des sciences et de leurs applications, Paris, Armand Colin, vol. 1, no 2,‎ 1947, p. 114-130, et auparavant par André Dalmas, Évariste Galois, révolutionnaire et géomètre, Paris, Fasquelle, 1956, 175 pages.) René Taton soulignait à quel point « (Galois) gardait l’amertume d’avoir été, pendant sa courte carrière mathématique, incompris par tous les savants qui auraient dû encourager de leurs conseils l’éclosion de son génie » (« Les relations d’Évariste Galois avec les mathématiciens de son temps », Revue d’histoire des sciences et de leurs applications, vol. 1, n° 2, oct.-déc. 1947, pages 114-130). Embastillé à Sainte-Pélagie, Galois a rédigé une « préface » pour la future publication de ses travaux, espérait-il, dans laquelle il exprimait longuement et avec violence toute la profondeur de son ressentiment. Comme il annonçait qu’il n’y aurait aucun remerciement en exergue, il l’expliquait ainsi : « Si j’avais à adresser quelque chose aux grands du monde ou aux grands de la science (et, au temps qui court, la distinction est imperceptible entre ces deux classes de personnes), je jure que ce ne serait point des remerciements. Je dois aux uns de faire paraître si tard le premier de ces deux mémoires, aux autres d’avoir écrit le tout en prison, séjour qu’on a tort de considérer comme un lieu de recueillement (…). Il n’est pas dans mon sujet (de dire) comment et pourquoi l’on me retient en prison (note de l’éditeur : l’auteur est républicain ; il est membre de la Société des Amis du Peuple, il a dit avec geste que le régicide est quelquefois utile. En voilà assez pour qu’on le garde en prison, et en vérité je me demande de quoi il se plaint), mais je dois dire comment les manuscrits s’égarent le plus souvent dans les cartons de MM. les Membres de l’Institut (…). » (É. Galois, Préface pour « Deux mémoires d’analyse pure », dans René Taton, article cité.) À un paragraphe ironique, dans lequel il se justifiait d’un style de rédaction de ses démonstrations tendant à la simplicité exprimée sans fioritures, Galois ajoutait, plus sérieux : « On doit prévoir que traitant des sujets aussi nouveaux, hasardé dans une voie aussi insolite, bien souvent des difficultés se sont présentées que je n’ai pu vaincre. Aussi (…) trouvera-t-on souvent la formule "je ne sais pas". La classe des lecteurs dont j’ai parlé au commencement ne manquera pas d’y trouver à rire. C’est que malheureusement on ne se doute pas que le livre le plus précieux du plus savant serait celui où il dirait tout ce qu’il ne sait pas, c’est qu’on ne se doute pas qu’un auteur ne nuit jamais tant à ses lecteurs que quand il dissimule une difficulté. Quand la concurrence, c’est-à-dire l’égoïsme, ne règnera plus dans la science, quand on s’associera pour étudier, au lieu d’envoyer aux Académies des paquets cachetés, on s’empressera de publier ses moindres observations pour peu qu’elles soient nouvelles et on ajoutera : "Je ne sais pas le reste." »

Il y avait aussi, dans cette préface qui sonnait comme un programme de réforme de la science, ce coup de pied de l’âne : « Le premier mémoire n’est pas vierge de l’œil du maître ; un extrait, envoyé en 1831 à l’Académie des sciences, à été soumis à l’inspection de M. Poisson, qui est venu dire en séance ne point l’avoir compris. (…) Si, avec aussi peu de chances d’être compris, je publie, malgré tout, le fruit de mes veilles, c’est afin de prendre date pour mes recherches, c’est afin que les amis que j’ai trouvés dans le monde avant qu’on m’enterrât sous les verrous, sachant que je suis bien en vie, c’est peut-être aussi dans l’espérance que ces recherches pourront tomber entre les mains de personnes à qui la morgue stupide n’en interdira pas la lecture et les diriger dans la nouvelle voie que doit, à mon avis, suivre l’Analyse. » (É. Galois, Préface pour « Deux mémoires d’analyse pure », dans René Taton, article cité) La question méritait bien d’être posée d’autant, comme le soulignait René Taton, que le froid accueil réservé aux travaux de Galois, fait de négligence, d’hostilité ou d’incompréhension, pouvait aussi trouver ses racines dans les préjugés d’un Cauchy ou d’un Poisson, « royalistes convaincus, partisans de l’ordre », vis-à-vis d’un « non-conformiste qui leur apparaissait comme un agitateur, un esprit subversif dans tous les domaines ».

Le jeune homme qui, à 18 ans avait formulé une théorie des équations, qui avait publié son premier mémoire (« Démonstration d’un théorème sur les fractions continues périodiques ») dans le Cahier des Annales de Mathématiques, de Gergonne, t. 19, 1er mars 1828), mémoire que Cauchy avait accepté de présenter à l’Académie des sciences (Comptes rendus des séances de l’Académie des sciences, séance du 25 mai 1829), et qui n’avait que 19 ou 20 ans lorsqu’il développa, tout particulièrement au cours de son long séjour en prison, certaines des idées qui ont assuré sa réputation posthume, qui a fiévreusement couché sur le papier, la nuit précédant sa mort, les idées mathématiques auxquelles il tenait le plus (« Mon cher Ami, écrivit-il au destinataire de ces feuilles, j’ai fait en analyse plusieurs choses nouvelles, les unes concernent la théorie des Équations, les autres les fonctions Intégrales. Dans la théorie des équations, j’ai recherché lesquelles étaient résolubles par radicaux. (…) », griffonnant dans la marge de ce testament scientifique des « je n’ai pas le tems »), qui est mort finalement sans avoir vu reconnu, plus encore que sa « fureur des mathématiques », son « génie », a pu, au contraire de ce qu’il a pu croire en mourant, entrer finalement dans l’Histoire. Les diverses publications faites de son vivant et l’étude des nombreux papiers, brouillons et projets qu’il a laissés derrière lui, ont permis, après une dizaine d’années d’oubli, de redécouvrir son œuvre (Évariste Galois, Œuvres mathématiques, 1897, d’abord publiées en 1846 dans le Journal de Liouville, t. 11, pages 381-444, Sceaux, éditions Jacques Gabay, 1989.) Aujourd’hui la « Théorie de Galois », née de ses études des équations algébriques, constitue une des dimensions de l’algèbre moderne, la théorie des groupes, et le place à égalité avec les grands inventeurs de son temps, Lagrange, Cauchy, Abel. Il est devenu une des légendes de l’histoire des mathématiques. (Ehrhardt Caroline, Évariste Galois. La fabrication d’une icône mathématique, Paris, Éditions de l’EHESS, 2011, 300 pages.) « Galois a sans doute des égaux parmi les grands mathématiciens de ce siècle ; aucun ne le surpasse par l’originalité et la profondeur de ses conceptions », écrivait le titulaire de la chaire d’Algèbre supérieure à la Sorbonne, en 1897, Émile Picard, membre de l’Académie des sciences. (Œuvres mathématiques d’Évariste Galois, publiées sous les auspices de la Société mathématique de France, avec une introduction de M. Émile Picard, Paris, Gauthier-Villars, 1897, 61 pages.).

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article233657, notice GALOIS Évariste (parfois orthographié GALLOIS dans la presse) par Michel Pinault, version mise en ligne le 2 novembre 2020, dernière modification le 6 novembre 2020.

Par Michel Pinault

Évariste Galois âgé de 15 ans, dans sa tenue d’élève,
dessiné par sa sœur Nathalie-Théodore, exposé à la mairie de Bourg-la-Reine.
(Héliographie de Dujardin).

ŒUVRE : Œuvres mathématiques, publiées dans le Journal de Liouville, t. 11, pages 381-444, Sceaux, éditions Jacques Gabay, 1846. — Œuvres mathématiques d’Évariste Galois, publiées sous les auspices de la Société mathématique de France, avec une introduction de M. Émile Picard, Paris, Gauthier-Villars, 1897, 61 pages. — « Préface de Galois pour "Deux mémoires d’analyse pure" (décembre 1831) » et autres écrits, René Taton, « Les relations d’Évariste Galois avec les mathématiciens de son temps », Revue d’histoire des sciences et de leurs applications, Paris, Armand Colin, vol. 1, no 2,‎ 1947, p. 114-130. — Écrits divers d’Évariste Galois dans la presse : Gazette des Écoles, La Tribune des départements, Le Globe.

SOURCES : Presse parisienne, 1830-1832. — Joseph Bertrand, « Vie d’Évariste Gallois, par P. Dupuy », Le Journal des savants, Paris, Hachette,‎ juillet 1899, p. 389-400. — Jean-Claude Caron, « La Société des Amis du Peuple », Romantisme, 1980, n° 28-29. — « Mille huit cent trente », pages 169-179 — Auguste Chevalier, « Nécrologie. Évariste Galois », Revue encyclopédique, n° 165, septembre 1832, pages 744-754. — André Dalmas, Évariste Galois, révolutionnaire et géomètre, Paris, Fasquelle, 1956, 175 pages. — Paul Dupuy, « La vie d’Évariste Galois », Annales scientifiques de l’École normale supérieure, Paris, Gauthier-Villars, 3e série, vol. 13,‎ 1896, pages 197-266, et La vie d’Évariste Galois, préfacée par Jules Tannery, Paris, Cahiers de La Quinzaine, 1903, 104 pages. — Caroline Ehrhardt, Évariste Galois. La fabrication d’une icône mathématique, Paris, Éditions de l’EHESS, 2011, 300 pages. — Henri Gisquet, Mémoires de M. Gisquet, ancien préfet de police, écrits par lui-même, Paris, Marchant, t. II, 1840. — François-Vincent Raspail, Lettres sur les prisons de Paris, Paris, Tamisey et Champion, 1839, 448 pages. — « La Société des amis du peuple (1830-1832) », dans Les Révolutions du XIXe siècle, vol. II, Paris, EDHIS, 1974, 675 pages.

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