MARITAN Gabriel, dit le Biel

Par Jean-Michel Steiner

Né le 3 mars 1910 à La Ricamarie (Loire), mort le 5 avril 1992 à Saint-Priest-en-Jarez (Loire) ; ouvrier mineur puis métallurgiste ; syndicaliste CGT et militant communiste ; délégué mineur ; résistant FTPF, camp Wodli ; musicien.

Le 5 mai 1949, G. Maritan sort de prison accueilli par des militantes de l’UFF (AMSE, 5Fi609).

Le père de Gabriel, Jean Maritan, machiniste né le 26 mars 1879 au Chambon-Feugerolles, était lui-même fils d’un mineur et d’une couturière ; la mère, Jeanne-Marie Prudhomme, née en 1880 à Verrières, dans les montagnes du Forez, était fille d’un scieur et d’une ménagère. Chez les Maritan, comme dans nombre de familles du bassin houiller, les hommes descendaient au front de taille tandis que les femmes travaillaient par intermittence dans le textile tout en s’occupant des enfants et de la maison.

Pendant la Grande Guerre, Jean Maritan fut affecté spécial dans les mines de Montrambert et de la Béraudière, pendant que Jeanne-Marie effectuait des travaux de giletière. La famille comptait quatre enfants. Au recensement de 1921, ils étaient cinq : l’aînée Marcelle, née le 16 juillet 1907, était déjà émoucheteuse à l’usine Doron ; Adrien (né le 30 novembre 1908), Gabriel et Paul (né le 26 juin 1914) étaient écoliers. Le 20 mars 1919 naquit Jean.

Le jour de ses 13 ans, Gabriel Maritan descendit à son tour au fond de la mine. Lors du recensement de 1926, il se déclara mineur embauché aux mines de Montrambert-la Béraudière, comme son frère Adrien et son père. Le 16 juillet 1932, au moment de son mariage contracté à La Ricamarie avec Marie-Louise Malacher, Gabriel Maritan, se déclara encore mineur, de même que les deux témoins : Joseph Roure et Jean Brun.

Famille d’ouvriers mineurs, les Maritan étaient aussi une famille de musiciens. Vers le début des années 1930, ils s’étaient installés au 22 de la rue Dorian où la mère tenait un café. Gabriel, « accordéoniste de talent » et ses frères Jean et Adrien animaient les soirées du samedi. Avant et après la Seconde Guerre mondiale, ils « firent les bals », lui comme batteur et accordéoniste. C’était aussi une manière « d’arrondir les fins de mois ». Ils créèrent plusieurs groupes dont le trio « Maritan Jazz » qui eut un certain succès dans la région stéphanoise. Gabriel aimait écrire des textes et composer des mélodies. Son chant « Salut à vous mineurs de France » connut un succès national.

En juin 1936, le jeune couple Maritan s’installa au 28 de la rue Trousseau, à Saint-Étienne, dans le quartier de la Jomayère, où il vécut jusqu’en 1955. Ouvrier engagé, militant à la CGT et au Parti communiste, Gabriel Maritan ne semble pas avoir exercé de responsabilités dans ses organisations avant la guerre. Toutefois le déménagement et le changement de profession furent peut-être consécutifs à un renvoi pour activité syndicale et/ou politique. À Saint-Étienne, il se déclara métallurgiste et travailla notamment comme limeur à la Société de constructions mécaniques de la Loire, rue Gutenberg, du 29 juin 1936 au 5 mars 1937.

Ayant effectué son service militaire d’avril 1930 à avril 1931 dans le 4e régiment du Génie, il fut mobilisé le 2 septembre 1939. Affecté au 7e régiment du Génie le 2 octobre 1939, il stationna dans le Pas-de-Calais jusqu’au 11 mai 1940, participa à la campagne des Flandres en Belgique jusqu’au 20 mai, puis au repli vers Dunkerque. Embarqué le 3 juin pour Douvres, il arriva à Plymouth le 5. Renvoyée à Brest (Finistère) le 6, son unité fit mouvement vers Caen (Calvados) du 7 au 11 juin, puis se replia vers le sud par Alençon (Orne), Le Mans (Sarthe), Tours (Indre-et-Loire), Poitiers (Vienne) pour finir à Montpellier (Hérault) le 16 juin. Démobilisé le 25 juillet 1940, Gabriel Maritan rentra à La Ricamarie, partagé entre la honte et la colère par cette expérience de la débâcle, révolté contre l’armistice et le régime de Pétain.

Dès son retour, il fit partie de l’organisation de résistance de la Fédération nationale des mineurs, dont il diffusa des tracts dans la région stéphanoise. En 1941, il épaula le colonel Guillemot dans la formation des premiers groupes FTPF de la ville, « joua un rôle primordial dans la cellule urbaine de Saint-Étienne, rédigea et diffusa des tracts de son cru. Son appartement de la rue Trousseau se transforma en centre d’élaboration et de diffusion de la propagande écrite dans tout le département, sa cave prit l’aspect d’un petit arsenal ». (René Gentgen, p 136-139). Circulant en vélo, son épouse Marie-Louise allait chercher du ravitaillement tout en passant des messages. Le couple cacha plusieurs militants recherchés. En 1943, Gabriel Maritan aida à la constitution et au ravitaillement du maquis Wodli. Le 6 octobre, il était dans le groupe qui organisa l’évasion de la prison de Bellevue. Recherché, il entra dans la clandestinité le 1er mars 1944, rejoignit les FFI du Rhône au camp de Chamelet le 1er juin 1944 et participa à des opérations dans la vallée d’Azergues. Les 27 et 28 août, il commanda une compagnie FTPF lors de la bataille d’Oullins, puis participa à la libération de Lyon (Rhône). Le 1er septembre 1944, il souscrivit un engagement pour la durée de la guerre plus trois mois. De décembre 1944 à avril 1945, il partit sur le front des Alpes, en haute Tarentaise. Affecté au 1er régiment du Rhône, il fut promu sous lieutenant de réserve d’artillerie le 1er juin 1945, puis au 15e groupe de FTA le 28 août. En octobre, il était dans la zone d’occupation française en Allemagne. Revenu à Lyon, il fut démobilisé le 17 janvier 1946. Revenu à Saint-Étienne, il retrouva un emploi de métallo comme aide trempeur à la société anonyme des anciens établissements J Massardier, rue Dupuytren, du 16 juillet au 23 novembre 1946.

Vers le début de 1947, il reprit une activité aux puits de la Béraudière, rattachés depuis la nationalisation au secteur ouest des Houillères du bassin de la Loire. Le 15 février 1948, il fut élu délégué mineur. Peu de temps après la naissance de sa fille Renée, le 6 septembre 1948, commença la grève générale des mineurs dans laquelle il joua un rôle de premier plan. Intégré au comité central de grève constitué le 4 octobre qui comprenait seize délégués des puits du bassin, il organisa l’occupation et la défense des puits de la Béraudière et s’opposa avec succès, le 19 octobre 1948, à la tentative d’expulsion des grévistes par les forces de l’ordre : une scène immortalisée par plusieurs clichés du photographe Léon Leponce et reprise par la presse. Lorsqu’il fut écroué le 5 novembre, il était secrétaire adjoint de la Fédération CGT des mineurs de la Loire. Révoqué le 19 novembre de sa fonction de délégué mineur, accusé d’avoir laissé ennoyer les puits de la Béraudière, il fut inculpé pour « entrave à la liberté du travail et destruction d’objets d’utilité publique ». Condamné à huit mois d’emprisonnement ferme et 40 000 F d’amende le 17 décembre 1948 par le tribunal de Saint-Étienne, il proclama devant ses juges : « je sortirai d’ici la tête haute car j’ai conscience d’avoir rempli mon rôle vis-à-vis des ouvriers ». Il fut enfermé à la prison de Bellevue où se trouvaient déjà plusieurs dizaines de militants et où il participa au maintien du moral en lançant des chants collectifs qui résonnaient dans les couloirs et les cours de la prison. C’est là qu’il écrivit la chanson Salut à vous mineurs de France qui devint bientôt l’hymne de la Fédération nationale des Travailleurs du Sous-Sol CGT : « Va mineur ! Marche en pleine lumière/ Sur la route de ta belle histoire/ Jalonnée de tant de luttes acerbes/ Fais flotter bien haut ton étendard ! »

Bénéficiant d’une réduction d’un quart de sa peine, Gabriel Maritan fut libéré le 5 mai 1949. À sa sortie l’attendait sa femme et sa fille Renée qu’il avait peu vues depuis six mois. Accompagnée d’une banderole proclamant « Honneur aux mineurs emprisonnés, Honneur à Gabriel Maritan » une importante délégation de mineurs se trouvait également devant la prison, avec des représentants du PCF (le député Marius Patinaud), du syndicat CGT des mineurs (Joseph Sanguedolce et Fernand Barthélémy), du syndicat des métaux (Jean Roussillon), de l’Union des Femmes Françaises (Victoria Flattet, Claudette Laurent), de l’Union fédérale des œuvres laïques (Louis Perrichon) ainsi qu’une délégation du Parti du Travail suisse. De nouveau, Léon Leponce était présent et l’une de ses photographies fut publiée dans Le Patriote le 6 mai 1949. La répression ne s’arrêta pas là. Révoqué de ses fonctions de délégué mineur et de son emploi, Maritan perdit ses grades militaires par décret du 5 mars 1952 en application de l’article 14 de la loi du 8 janvier 1925.

À la fin de l’année 1955, avec son épouse et sa fille, il quitta Saint-Étienne pour s’installer à La Ricamarie, rue Voltaire. Il fut d’abord ambulancier pour la Caisse de secours minière de La Ricamarie. Du 15 novembre 1960 au 10 mars 1963, il travailla comme surveillant d’immeubles pour l’Office HLM de La Ricamarie. Installé à nouveau à Saint-Étienne, dans le quartier de Montplaisir, Gabriel Maritan fut chauffeur-livreur pour l’imprimerie Le Henaff, rue Balaÿ, du 20 novembre 1964 au 9 mars 1970, date à laquelle il partit en retraite.

Il mourut le 5 avril 1992 à Saint-Priest (Loire).

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article233744, notice MARITAN Gabriel, dit le Biel par Jean-Michel Steiner, version mise en ligne le 4 novembre 2020, dernière modification le 22 février 2021.

Par Jean-Michel Steiner

Annonce parue dans le Cri du Peuple en novembre 1937
Annonce parue dans le Cri du Peuple en novembre 1937
Le trio Maritan à la fin des années 1940 (archives R. Luminet)
Entouré des mineurs de la Béraudière, G Maritan face au commissaire Beretti, le 19 octobre 1948 (5Fi387).
Le 5 mai 1949, G. Maritan sort de prison accueilli par des militantes de l’UFF (AMSE, 5Fi609).

SOURCES : Arch. Dép. de la Loire : 47NUM_1R1444, registre matricule, Montbrison, 1899, Maritan Jean, n°1738 ; 47NUM_1R1917, registre matricule, Saint-Étienne, 1930, Maritan Gabriel, vol 3, 1R1908, n°1414 ; 35NUM_184_6M515, commune de La Ricamarie, recensement de 1921 ; 35NUM_184_6M516, commune de La Ricamarie, recensement de 1926 ; 35NUM_184_6M518, commune de La Ricamarie, recensement de 1931 ; 3E184_25, commune de La Ricamarie, mariages 1932 ; 85W203, liste des délégués mineurs révoqués. — Arch. Mun. de Saint-Étienne : 5Fi, fonds Léon Leponce, 5Fi 440, 5Fi 389, 5Fi 430, 5Fi 410, 5Fi 411, 5Fi 379, 5Fi 387, 5Fi 609 ;
État-civil de la ville de Saint-Étienne, acte de naissance n°003170/1948 : listes électorales : 1K23 (1938), 1K29 (1939), 1K46 (1946), 1K54 (1948-1950), 1K93 (1953-1955) ; 1F62, Saint-Étienne sud ouest liste nominative du recensement de 1954. — Arch. privées de Renée Luminet-Maritan : attestations d’activités professionnelles, comptes-rendus manuscrits par Gabriel Maritan de ses activités militaires et résistantes, attestations de chefs de groupes résistants, photographies, partitions et textes de chansons écrites par Gabriel Maritan. — Témoignage écrit de Renée Luminet-Maritan. — Le Patriote de Saint-Étienne, octobre 1948 à mai 1949. —
Joseph Sanguedolce, Le chant de l’alouette, Saint-Étienne, Presse publicité Loire, 1987. — Jean-Michel Steiner, Métallos, mineurs, manuchards … Ouvriers et communistes à Saint-Étienne (1944-1958), PUSE, 2014. — Maurice Bedoin, Jean-Claude Monneret, Corinne Porte, Jean-Michel Steiner (coord.), 1948 : les mineurs stéphanois en grève. Des photographies de Léon Leponce à l’Histoire, Saint-Étienne, PUSE, 2011. — René Gentgen, La Résistance civile dans la Loire. De sa naissance à la Libération, Lyon, ELAH, 1996, 206 p. — Notes de Jean-Pierre Besse.

rebonds ?
Les rebonds proposent trois biographies choisies aléatoirement en fonction de similarités thématiques (dictionnaires), chronologiques (périodes), géographiques (département) et socioprofessionnelles.
Version imprimable Signaler un complément