ARGIOLAS Angelo

Par Renaud Poulain-Argiolas

Né le 2 décembre 1893 à Oniferi (province de Nuoro) en Sardaigne (Italie), mort le 1er décembre 1985 à Port-de-Bouc (Bouches-du-Rhône) ; berger, puis docker et manœuvre ; militant communiste de Port-de-Bouc.

Angelo Argiolas jeune
Angelo Argiolas jeune

Les parents d’Angelo Argiolas, Paolino Argiolas et Pasqua Sanna étaient des paysans, nés eux-mêmes au village d’Oniferi, en Barbagia, région réputée pour son côté sauvage. Le patronyme Argiolas viendrait du sarde "argiola", qui désigne l’aire pour battre le blé. Angelo était le sixième d’une fratrie de neuf enfants et le dernier garçon. _ Indice probable de la dureté des conditions de vie, seulement cinq des enfants seraient arrivés à l’âge adulte (trois garçons et deux filles).

Comme la plupart des jeunes hommes de sa région et de sa condition, il travailla un temps comme berger. Sa famille était catholique pratiquante et traditionaliste, comme le suggérait un commentaire fait par une de ses nièces plus de quarante ans après sa disparition : « C’était un homme bien, mais il était athée... »
Mobilisé pour la Première guerre mondiale à partir de juillet 1915, il combattit dans l’armée italienne ainsi que ses frères Antioco et Salvatore. Envoyé en Serbie, il fut blessé en 1916 et prisonnier de guerre du 26 octobre 1917 au 12 novembre 1918.
Son engagement de soldat lui valut de recevoir la médaille de l’Ordre de Vittorio Veneto.
Il quitta la Sardaigne en 1920 ou 1921, avec, comme beaucoup d’immigrés du Sud de l’Europe, le projet de trouver du travail en France. Son frère Antioco, en revanche, choisit le rêve américain : parti à bord d’un bateau depuis Gênes, le Conte Rosso, il arriva le 21 octobre 1922 à New York. Le nom d’Antioco Argiolas figure à Ellis Island dans la liste des immigrants arrivés sur le sol américain entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe.
Angelo se fit embaucher à L’Estaque, où l’activité industrielle intense attirait de nombreux travailleurs immigrés. Ces derniers avaient formé des communautés selon leur culture d’origine : corse, algérienne ou italienne - et parmi les Italiens un certain nombre de Sardes. Il travailla dans une tuilerie. Au 2, place de l’église, une cantine ouvrière était tenue par d’autres Sardes, les Cesaraccio, qui avaient quatre filles et trois fils. C’est vraisemblablement en venant manger dans cette cantine avec ses compatriotes qu’Angelo rencontra Battistina Cesaraccio, qui travaillait dans la boutique familiale.
Les frères Cesaraccio virent d’un mauvais œil Angelo approcher leur sœur. Ils l’agressèrent pour le garder à distance. Cela n’empêcha pas Angelo et Battistina de se marier en janvier 1922 à Marseille, à la chancellerie du Consulat d’Italie. De cette union naquirent deux fils : Paul Argiolas (1922) et Jean-Marie Argiolas (1924).

Est-ce que ce fut pour s’éloigner des problèmes qui avaient touché la famille Cesaraccio en 1923 que le couple quitta L’Estaque ? La mère de Battistina, Maria, avait en effet été condamnée à deux ans de prison pour une affaire de recel de marchandises volées dans des trains près de la gare voisine. L’affaire avait fait du bruit dans la presse locale, depuis l’échange de coups de feu entre des cambrioleurs masqués et les agents de la police ferroviaire jusqu’à l’inculpation de plusieurs membres de la famille. Une des sœurs de Battistina avait également été impliquée avec son mari avant d’être tous deux relâchés.
Au milieu des années 20, Angelo et Battistina Argiolas s’installèrent près de l’étang de Berre, bassin industriel en expansion, dans le quartier de la Tranchée de Port-de-Bouc, plongeant dans la solidarité qui y soudait la communauté sarde. Dans le quartier, il y avait une de ces cantines tenue par un couple de Sardes, les Santoru, de ces lieux qui contribuaient à fédérer et à intégrer les travailleurs immigrés. Ils s’y regroupaient après le travail, venant y chercher une ambiance chaleureuse et solidaire face à la dureté de leurs conditions de vie. Antoine Santoru, un des fils des patrons de la cantine, raconta sous la plume de Roland Joly que les Sardes se réunissaient parfois à l’écart dans l’arrière salle, une bonbonne de vin sur la table pour organiser des stornelli, séances de poésie traditionnelle improvisée. Ils restaient jusqu’à tard dans la soirée à se houspiller et à se raconter leurs vies.
A Port-de-Bouc, le couple Argiolas eut deux filles : Pascaline Argiolas (1926) et Élisabeth Argiolas (1930).
Selon cette dernière, Angelo travailla à l’usine Kuhlmann située de Port-de-Bouc. Après sa naissance, la famille déménagea dans le quartier des Comtes. Les nouvelles venues reçurent une éducation traditionnelle sévère avec les filles, leur père n’hésitant pas à intervenir dans leurs relations de couple naissantes. A la maison, les parents pouvaient parler sarde, y compris avec leurs enfants.

Peu de temps avant la Seconde guerre mondiale, le 23 juillet 1939, le Journal officiel de la République annonça que tous les membres du foyer étaient naturalisés français.
S’il est difficile de dater avec précision le moment où les Argiolas adhérèrent aux idées communistes, on sait qu’elles se transmirent des parents aux enfants.
Sous le régime de Vichy, leur maison fut perquisitionnée par la police à une période où celle-ci multipliait les descentes chez des militants locaux fichés avant la guerre. Toujours selon les souvenirs d’Élisabeth, les fils Argiolas allaient s’isoler du regard des voisins et des autorités dans le poulailler de leurs parents. C’est là-bas que Paul, l’aîné, rédigea des papillons pour la Résistance tandis que Jean-Marie, le cadet, y cacha des explosifs. En 1943, au moins Paul avait rallié le Parti communiste et lui comme Jean-Marie étaient membres des FTP.
La famille devait être d’autant plus vigilante que les propriétaires de la maison, qui vivaient dans le quartier, ne cachaient pas leurs sympathies fascistes et qu’il y eut à partir de 1943 un grand nombre d’Allemands aux alentours. Paul alla brièvement se cacher chez le cheminot communiste Marius Tassy pour éviter d’être pris. L’armée d’occupation avait installé des batteries de tir à proximité de la maison. Par conséquent les avions anglais et américains venaient régulièrement mitrailler le quartier. Angelo avait creusé un abri dans le sol du jardin. Lorsque les coups de feu ou les sirènes les réveillaient la nuit, la famille allait s’y réfugier.
Selon sa fille, Angelo Argiolas aurait travaillé à l’usine Kuhlmann jusqu’à ce que les Allemands ne fissent des dégâts à l’explosif. Il s’avère que c’est à l’usine Verminck, à deux pas de la première, que les troupes d’occupation firent sauter les quais. Quoiqu’il en soit, les deux usines fermèrent au cours de l’année 1943. Angelo Argiolas travailla par la suite dans le même quartier, en tant que docker au port de Caronte, comme son fils Jean-Marie. Dans l’après-guerre il fut embauché chez Verminck.

En février 1947, le Journal officiel annonçait la mise sous séquestre des « biens, droits et intérêts appartenant directement ou indirectement » à Angelo Argiolas. L’adresse du 2, rue de l’église à l’Estaque était visée par une ordonnance de décembre 1946 décrétant « ennemies » une liste de personnes aux noms étrangers (dont beaucoup d’italiens et de sardes). Il est probable qu’il s’agît des effets de la non-reconnaissance par l’administration française de la co-belligérance de l’Italie auprès des alliés après la chute de Mussolini.
De juin à octobre 1949, Port-de-Bouc et les Bouches-du-Rhône vécurent à l’heure du lock-out des Chantiers et Ateliers de Provence, opposant les ouvriers à leur direction qui voulait réduire les salaires de 20% et casser l’influence du Syndicat CGT des Métaux. La famille Argiolas vécut ce conflit social intensément, Paul faisant partie des responsables syndicaux et Battistina du comité des femmes présentes tous les jours aux côtés des grévistes.
En 1949-50, Angelo Argiolas apprit que Pierre Brocca, fils d’immigrés sardes, faisait la cour à sa fille Élisabeth à travers la fenêtre de la Poste où elle travaillait. La mémoire familiale garde le souvenir d’Angelo voulant soumettre le jeune homme à la bastonnade, comme lui l’avait subie autrefois de la part des frères Cesaraccio. Pierre Brocca faisait pourtant déjà partie de la famille, puisqu’il était le beau-frère par alliance de Paul Argiolas. Pierre, sportif, évita le projectile qui lui était destiné et prit la fuite. Élisabeth Argiolas et Pierre Brocca se marièrent toutefois quelque temps plus tard.
Angelo Argiolas manifesta son goût des traditions sous bien d’autres formes. Dans sa manière de recevoir par exemple. Quelle que fut l’heure de la journée, il accueillait ses visiteurs en leur offrant du fromage de brebis sarde, qu’il sortait d’une niche creusée dans le mur, et du vin rouge, comme on recevait en Sardaigne. Il inculqua à ses enfants l’importance de connaître la nature et ses fruits.
Très attaché au Parti communiste, il se querellait souvent avec son fils Paul, qui avait des vues différentes des siennes. "Son" journal, L’Humanité, était précieux à ses yeux. Dans les années 1960, il partait encore à vélo pour aller le vendre. Pendant sa retraite il consacra beaucoup de temps aux deux jardins qu’il avait, aux Comtes et au quartier Saint-Jean.
Après le décès de sa femme, il retourna à Oniferi en 1982 ou 1983 pour y voir sa sœur qui y vivait encore et dans l’idée d’y rester. Mais la Sardaigne avait bien changé en soixante ans. Il dût s’y sentir étranger et rentra assez vite dans sa maison du quartier des Comtes à Port-de-Bouc.
Il serait mort en lisant L’Humanité. Il repose au cimetière communal, dans une tombe adjacente à celle de sa femme Battistina.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article234046, notice ARGIOLAS Angelo par Renaud Poulain-Argiolas, version mise en ligne le 3 décembre 2020, dernière modification le 30 mars 2021.

Par Renaud Poulain-Argiolas

Angelo Argiolas jeune
Angelo Argiolas jeune
Angelo Argiolas à l’usine Verminck dans l’après-guerre ou des années 1950

SOURCES : Roland Joly, Antoine ou la passion d’une vie : Une histoire de Port-de-Bouc, ville mosaïque, auto-édition, 2005 (p. 9-10). — Jo Ros, René et Élisabeth Brocca, Pierre Brocca partage sa vie et sa passion des boules, auto-édition, 2017. — Articles du Petit Provençal du 6 mai et du 28 novembre 1923. — Journal Officiel de la République du 23 juillet 1939 (71e année, N°172), p. 9363. — Journal Officiel de la République des 3 et 4 février 1947 (79e année, N°30), p. 1207. — Recherches généalogiques sur les familles du village d’Oniferi. — État signalétique (en italien). — Livret de famille. — Propos recueillis auprès d’Élisabeth Brocca (née Argiolas), fille de l’intéressé, et de Brigitte Argiolas, une de ses petites-filles. — Archives Argiolas.

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