LINARÈS René [LLINARES René, Joseph]

Par Daniel Le Blay, Josette Ueberschlag

Né le 20 mars 1923 à Saint-Denis-du-Sig (Algérie, actuel Sig, département d’Oran) ; mort le 4 décembre 1995 à Cannet-Rocheville (Alpes-Maritimes) ; instituteur ; militant syndicaliste du SNI, socialiste SFIO, franc-maçon ; militant de la LDH, la LICRA et de la protection de l’enfance, secrétaire de la FIMEM à Cannes (Alpes-Maritimes) (1966-1978).

René Linarès
René Linarès
A Bouguirat en 1960

René Linarès était issu d’une famille d’origine espagnole ayant émigré au XIXe siècle en Algérie dans l’Oranie. Son père, Juan Llinarès (1892-1968), était contrôleur sur la ligne de chemins de fer « PLM Oran-Saint-Denis-du-Sig », sa mère, Vicenta Llored (1892-1970), était sans profession. René était le cadet d’une fratrie de trois garçons. L’aîné, Jean, né en 1920, militaire au 10e régiment de tirailleurs marocains qui perdit beaucoup d’hommes dans les combats sur la Somme en mai 1940, mourut des suites de ses blessures, le 6 novembre 1941 à Relizane (département d’Oran) et fut déclaré mort pour la France. Le plus jeune, Joseph, né en 1926, lui aussi militaire, décéda à 92 ans, en juin 2018 à Cournon d’Auvergne (Puy-de-Dôme).

Après le brevet élémentaire (1939), René Linarès aurait souhaité faire des études de médecine, mais y renonça pour des raisons financières, et s’orienta vers l’enseignement. Il réussit en 1942 le concours d’entrée à l’École normale d’instituteurs d’Oran, rouverte après le débarquement allié de l’opération « Torch ». Sa promotion ne comptait que cinq élèves-maîtres. Il fut mobilisé à deux reprises : du 31 janvier au 1er mars 1943 dans une unité non combattante, puis, juste après l’obtention du baccalauréat philosophie, du 6 août 1945 au 27 juin 1946. Ayant refusé de porter les armes, il fut un temps enfermé à la caserne de la citadelle El Mechouar de Tlemcen.

Libéré de ses obligations militaires, il se maria un mois plus tard, le 20 juillet 1946, à Relizane, avec Louise, Adrienne Giovannetti (1925-2018) (surnommée « Adri »), née à Toulon (Var), sans profession, fille d’un couple d’origine corse, Charles Giovannetti (1892-1975), sergent dans l’infanterie coloniale, et de Brigitte Albertini, sans profession. Ils eurent deux fils : Jean-Charles, né le 21 mars 1954 à Mostaganem, et René-Pierre, né le 3 septembre 1960 à Oran.

Nommé à Clinchant (département d’Oran) à la rentrée 1946, René Linarès mit en pratique les techniques pédagogiques de Freinet prônées par René Ciépy, directeur de l’école annexe de l’École normale d’Oran. Le journal scolaire de sa classe, titré « Les silos », fut imprimé à l’aide d’une petite presse Freinet ou d’un limographe de sa fabrication. Muni de son CAP obtenu le 24 janvier 1947, il donna des cours aux adultes, anima des œuvres post ou périscolaires et encadra des colonies de vacances. Il prit conseil auprès des sections techniques (UFOLEA, UFOVAL, UFOLEP) de la Fédération des œuvres laïques (FOL) d’Oran, dont le président était l’inspecteur d’académie Max Marchand. Les stages qu’il suivit aux CEMÉA (Centres d’entrainement aux méthodes d’éducation active), lui permirent d’obtenir le brevet de moniteur de colonies de vacances en 1950, ceux de directeur et d’économe en 1951.

René Linarès approuvait les analyses et positions de deux dirigeants de la FOL, Max Marchand et Allal Saadoun, militant algérien naturalisé français, opposés aux mots d’ordre d’Albert Bayet, alors président de la Ligue de l’enseignement, contre les lois Marie-Barangé. Ces derniers reprochaient à la Ligue d’exporter un standard d’éducation inadapté à l’Algérie, imposant les valeurs soi-disant « universelles » de la France laïque. Au congrès de la Ligue à Bordeaux, en juillet 1954, ils dénoncèrent « [ce] mépris à l’égard des populations indigènes, poussé à la hauteur d’une institution », aussi bien dans le domaine scolaire et social que politique et religieux ; ils en concluaient que « l’égalité n’exist[ait] pas en Algérie ». Malgré les applaudissements qui saluèrent leurs interventions, aucune dénonciation du système colonial ne fut votée par l’assemblée.

En 1951, René Linarès fut promu directeur d’une école à six classes à Bouguirat (département d’Oran). Il travailla avec des instituteurs adjoints pratiquant déjà les méthodes Freinet. L’école entreprit aussitôt une correspondance avec le groupe scolaire de La Maladière à Dijon (Côte-d’Or) dirigé par Henri Coqblin. Surtout, les instituteurs de Bouguirat redonnèrent vie, dès 1952, au groupe oranais d’École moderne qui sommeillait : René Linarès y fut désigné délégué de la CEL (Coopérative de l’enseignement laïc de Freinet), tandis que René Ciépy en devint le président. Dans cette décennie 1950, ils diffusaient la pédagogie Freinet auprès de leurs collègues ; les réunions tenues dans des salles municipales pouvant accueillir plusieurs centaines de personnes, étaient relayées par l’inspecteur de l’enseignement primaire de la circonscription, assuré du concours du SNI (Syndicat national des instituteurs) dirigé alors par des militants socialistes ou proches de la SFIO où René Linarès militait lui-même.

Il représenta l’Oranie aux congrès de l’ICEM (Institut coopératif de l’École moderne) tenus durant les vacances de Pâques : Rouen (1953), Chalon-sur-Saône (1954), Aix-en-Provence (1955). Il appréciait ces grands rassemblements dont « la véritable caractéristique est cet esprit particulier qui anime tous les travailleurs soucieux avant tout de la meilleure formation de l’homme de demain ». Cependant à Aix-en-Provence, peu après le déclenchement de l’insurrection algérienne de la Toussaint 1954, il ne cacha pas sa grande inquiétude devant une situation devenue hautement préoccupante : « Parler des événements d’Algérie, c’est inutile. Tout le monde est au courant. La terre a bougé à 0rléansville et les hommes remuent eux aussi. C’est grave ! Le rôle de l’éducateur moderne est capital en ce moment. Encore plus que jamais, il est urgent de penser à la jeunesse [en vue de] former des hommes, et des hommes capables de se conduire comme des hommes ».

Dans cette optique, parrainé par son collègue Pierre Ramonigno, il formula le vœu d’être accueilli comme apprenti à l’atelier « Union africaine » affilié à la Grande Loge de France. Mais c’est seulement après la fin de la guerre qu’il y fut initié compagnon, le 20 juin 1965.

René Linarès se retrouvait en 1955-1956 dans les positions défendues par Joseph Begarra, secrétaire fédéral de la SFIO à Oran, instituteur lui-même, demandant de « profondes réformes spectaculaires » pour permettre l’égalisation des droits politiques de tous les habitants de l’Algérie et rattraper le lourd retard économique des départements algériens.

À la rentrée 1956, il fut détaché à l’école de garçons de Sainte-Barbe-du-Tlélat, à 27 km d’Oran. Max Marchand avait besoin de lui pour installer en Oranie des centres sociaux éducatifs (CSÉ). Initiatrice de ces centres, Germaine Tillion, à la suite d’une mission dans les Aurès en novembre 1954, avait constaté l’effondrement socio-économique et la « clochardisation » de la population « indigène ». Quatre enfants sur cinq n’avaient pas été scolarisés : « Ils passaient, sans armure, de la condition paysanne (naturelle) à la condition citadine (moderne). » Les CSÉ, créés au dernier trimestre 1955, étaient censés apporter « une éducation de base à tous, afin de permettre aux filles et aux garçons qui le voulaient d’accéder [à un haut niveau d’enseignement] et à ceux qui ne le voulaient pas, d’avoir un métier. » À la fin de l’année 1961, quelques mois avant l’indépendance, il y avait 35 CSÉ dépendant de l’inspection académique d’Oran pour un total de 117 en Algérie. Ce service ne fut pas reconduit par l’Algérie indépendante.

René Linarès est toujours resté discret sur ses positions et ses relations avec son parti entre 1956 et 1962. S’il était du côté de ceux qui dénonçaient les violences illégales, on ne sait pas précisément s’il suivit la majorité de la fédération d’Oran dans son soutien jusqu’au bout de la politique de Guy Mollet et son approbation du retour au pouvoir du général De Gaulle en 1958. Ni à partir de quand, il se retrouvait dans la minorité de ceux qui auraient voulu reconnaître « le fait national algérien », porte ouverte à l’indépendance, se distinguant ainsi de la position de Begarra qui, en 1960, semblait envisager la séparation des deux communautés, en faisant de la France le « suprême recours et la suprême protection » pour la population européenne.

Dans une atmosphère de violence croissante, notamment à Oran au début de l’année 1961, René Linarès ne pouvait que s’opposer aux objectifs et aux pratiques de l’OAS dont il devint une des cibles. Pourtant, présent de nouveau au congrès de l’ICEM à Saint-Étienne (Loire) à Pâques 1961, il gardait bon espoir d’une solution prochaine : « La guerre d’Algérie s’achève, le colonialisme a vécu, la République algérienne verra le jour. Et l’on pourra compter sur ceux qui ont toujours œuvré pour le triomphe de la paix, de la justice et du respect de la conscience humaine. » Mais le 15 mars 1962, à quatre jours du cessez-le-feu, Max Marchand, Mouloud Feraoun et trois autres collègues, réunis au siège du service des CSÉ, furent abattus à Alger par l’OAS. De son côté, René Linarès échappa miraculeusement par deux fois à une tentative d’assassinat. Aussi, à l’ouverture du congrès de Caen, en avril 1962, Freinet, d’un ton grave annonça aux congressistes : « Notre délégué départemental algérien n’a pu à la dernière minute, se rendre à notre congrès. […] Pour des raisons que vous comprenez, nous jugeons plus prudent de dire seulement à notre camarade et à ses collaborateurs combien nous sommes tous de cœur avec lui, en attendant que la vraie paix que nous souhaitons prochaine permette à nouveau notre travail fraternel. »

Après l’indépendance, René Linarès souhaita continuer à apporter son soutien au peuple algérien et à la nouvelle république. Les techniques Freinet ne pourraient-elles pas être des outils pour une école nationale, algérienne, ouverte à tous les enfants du peuple ? De surcroit il avait noué de fortes relations d’amitié dans ce pays où il était né. Aussi demanda-t-il à rester en Algérie en bénéficiant des accords de coopération franco-algérienne. Rattaché administrativement au département de l’Isère, il obtint la direction de l’école pilote de Bousfer (département d’Oran), localité dans laquelle la France avait conservé un détachement militaire.

Le groupe oranais des enseignants qui avait travaillé pendant toute la période de la guerre, chercha à s’allier à des collègues du Maghreb. Deux rencontres en 1962, l’une en août à La Foux d’Allos (Alpes de Haute-Provence), l’autre en décembre à Tunis, permirent de mettre sur pied un congrès panafricain de l’École moderne. Ce congrès, dont René Linarès assura l’organisation matérielle, eut lieu à Oran du 25 au 31 décembre 1963. Il fut aussi l’occasion de créer une nouvelle revue, L’Éducateur maghrébin dont la responsabilité fut confiée à Jacques Caux*, instituteur à Tiaret dans le sud algérien.

À l’instar de Freinet, René Linarès était adepte d’un matérialisme pédagogique pour renouveler la forme scolaire. Il présenta, lors de ce congrès, les bandes enseignantes et les fichiers auto-correctifs édités par la CEL, pour faire face aux classes surchargées de 50 à 60 élèves. Il avait imaginé dans son école de Bousfer, un système de rotation des élèves : dans une grande salle sous la surveillance d’un moniteur, un nombre important d’élèves exécutaient des travaux individualisés avec les outils de la CEL, pendant que d’autres, en groupes restreints d’une quinzaine d’élèves, approfondissaient un sujet avec leur maître. Les participants au congrès panafricain, en visite à l’école Freinet de Bousfer, assistèrent à un conseil de coopérative dirigé par les élèves et filmé par Michel Tabet. Plus tard en 1965, ce document filmique, présenté au congrès de Brest de l’École moderne, amorça un débat sur l’autogestion. Le groupe algérien, pour la première fois composé d’une vingtaine de personnes, était le plus nombreux parmi les délégations étrangères. Deux inspecteurs primaires en faisaient partie, en particulier Ahmed Bentouati de la circonscription de Sig, qui avait succédé à René Ciépy à la présidence du groupe oranais.

En Algérie, René Linarès, outre son travail de directeur d’école, de militant au sein de la FOL d’Oran, de membre de l’Union africaine et d’un engagement dans la coopération à l’école (OCCE), déploya une activité militante au sein de la Ligue des droits de l’homme (LDH), de la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (LICRA) et de l’association de protection de l’enfance. Il fut aussi visiteur de prison.

Au printemps 1966, gravement malade, il dut rentrer en France pour subir une lourde intervention chirurgicale à l’hôpital Lariboisière à Paris. Sa famille le suivit à l’été de la même année. Dès lors, commença pour René et sa famille, une vie complètement différente. Diminué par les conséquences de la maladie, il ne se remit jamais de son départ de sa terre natale et de sa séparation de ses compatriotes musulmans, de sorte que pour celles et ceux qui l’avaient connu auparavant, il ne fut souvent que l’ombre de lui-même.

Freinet lui aménagea un poste à Cannes avec la mission de coordonner les relations de la FIMEM (Fédération internationale des mouvements de l’école moderne) avec les groupes départementaux de l’ICEM. Assuré de percevoir le traitement d’un instituteur, il prit alors une retraite anticipée à l’Éducation nationale à compter du 16 septembre 1966, et devint salarié de l’ICEM, puis de la CEL en 1974. Freinet étant mort quelques jours plus tard, le 8 octobre 1966, il eut seul la responsabilité du secrétariat de la FIMEM jusqu’au 31 mars 1978, date à laquelle, âgé de 55 ans, il se retira définitivement. Son activité professionnelle à Cannes consista aussi à être l’organisateur et l’animateur des Rencontres internationales des éducateurs Freinet (RIDEF) de 1968 à 1975 : Chimay (Belgique, 1968), Montebelluna (Italie, 1969), Bratislava (Tchécoslovaquie, 1970), Beyrouth (Liban, 1971), Hillerød (Danemark, 1972), Carthage (Tunisie, 1973), Edimbourg (Grande-Bretagne, 1974), Tlemcen (Algérie, 1975).

À Cannes, il resta fidèle à ses engagements humanistes antérieurs. Dès le 16 février 1967, il prit contact avec la loge maçonnique « Science et Solidarité » dont il devint frère, puis compagnon le 3 mai 1967, enfin maître le 3 juin 1968. Le 4 juin 1976, naissait la loge « Le Soleil de Lérins » issue de « Science et Solidarité » à laquelle il fut alors rattaché. Il resta également adhérent de la Ligue des droits de l’homme.

Officier des Palmes académiques depuis 1958, René Linarès eut des obsèques civiles au Cannet-Rocheville.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article234118, notice LINARÈS René [LLINARES René, Joseph] par Daniel Le Blay, Josette Ueberschlag, version mise en ligne le 13 novembre 2020, dernière modification le 14 novembre 2020.

Par Daniel Le Blay, Josette Ueberschlag

René Linarès
René Linarès
A Bouguirat en 1960
Réunion de la RIDEF à Montebelluna en 1969
Convalescent en Alsace en juin 1966

SOURCES : Archives nationales d’Outre-mer (ANOM), service de l’état-civil, Nantes. — GODF. — Freinet, L’Éducateur, n°6, décembre 1963, p. 1-6. — Michel Tabet, « De la coopérative scolaire à l’autogestion », film 16 mm. — « Lettres de Freinet, année 1966 », archives privées. — Bulletin des Amis de Freinet, n°92, juin 2010. — Jean-Paul Martin, La Ligue de l’enseignement. Une histoire politique (1896-2016), Presses universitaires de Rennes, 2016, p. 230-234. — Le service des centres sociaux éducatifs en Algérie 1955-1962, brochure éditée par le Musée national de l’Éducation (MUNAÉ), Rouen, 2018. — Claire Marynower, Joseph Begarra, un socialiste oranais dans la guerre d’Algérie, L’Harmattan, 2008, L’Algérie à gauche, 1900-1962, PUF, 2018. — Renseignements fournis par son fils René-Pierre, Abdelkader Bakhti, Luc Bruliard, Claude Guihaumé, Jacques Jourdanet, Claire Marynower, François Perdrial.

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