TUNICA Y CASAS Jeanne, née BERNARD Jeanne, Juliette

Par Claude Pennetier

Née le 30 décembre 1894 à Graissessac (Hérault), morte le 24 février 1972 à Nouville, à côté de Nouméa ; militante communiste en Nouvelle-Calédonie.

Notice provisoire.

La naissance de Jeanne Bernard fut déclarée à l’état-cil par son grand-père maternel, Jules Fabre, docteur en médecine. L’accouchement avait eu lieu au domicile du grand-père mais les parents habitaient à Paris : Léopold Bernard (1861-1924), commis des télégraphes et Madeleine Fabre (1872-1938). Des articles biographiques confondent parfois le père et le grand-père médecin. Elle eut deux sœurs et deux frères nés à Paris. Son grand-père, médecin protestant des Cévennes aurait séjourné en Nouvelle-Calédonie. Eut-elle une enfance parisienne ou vécut-elle un temps avec ses grand-parents dans l’Hérault ? Elle est présentée comme venant de l’Hérault.
On ne sait rien des études de Jeanne qui écrivait avec facilité et parlait en public avec efficacité.
Jeanne Bernard se maria le 30 janvier 1916 à Nîmes avec Marius, Alexis Durand dont elle divorça le 23 octobre 1931. Le couple avait une fille, Myriam, Madeleine Durand née le 28 avril 1917 à Paris, épouse de René Chabrol, morte le 25 mai 1996 à Moissac-Vallée (Hérault).
Jeanne Bernard fit la connaissance de Francisco Tunica y Casas, un mécanicien espagnol. Ils s’installèrent en Nouvelle-Calédonie en 1929 ou 1930 et elle
épousa Francisco le 16 mars 1935 à Nouméa. Le couple eut un fils en 1936.
Jeanne et Francisco tinrent un garage automobile puis un bar-restaurant à Nouméa.
L’itinéraire intellectuel et militant de Jeanne Tunica y Casas est peu inconnu. Elle était proche du mouvement syndical calédonien dans les années 1930 puis fut favorable à la France libre. Mais surtout elle joua un rôle de premier plan dans le communisme naissant en Nouvelle-Calédonie à partir de l’été 1941. Elle fut secrétaire de l’association des Amis de l’URSS qui récolta des fonds pour les FTP français. Pour le gouverneur, "l’approbation de ce groupement ne saurait entraîner celle d’un parti communiste quelconque".
Jeanne Tunica y Casas participa en janvier 1945 à la création du Comité d’action socialiste et communiste qui la présenta aux élections cantonales. Date de cette époque l’organisation de la "section" communiste vietnamienne et plus tard la "section" des autochtones. Elle écrit : "J’ajoute que loin de négliger les éléments blancs, je tâchais par tracts et par discours de leur démontrer la force formidable qu’ils représenteraient s’ils ne faisaient pas ces distinctions de races et de couleurs »
Elle expliqua plus tard : « Cependant, quelques mois après, étant donné les nouvelles de France, eux-mêmes (Rousseau vint en personne chez moi) me demandèrent d’assister à la première réunion, se tenant à la « Terrasse » afin de discuter les premières assises pour la formation du Parti. Prinet [Pierre Prinet] était l’orateur, et commença par demander à ce que soient alloués au secrétaire (?) Rocher des émoluments de 10.000 Frs par mois : avant la réunion, le bureau avait été déjà formé !! Pierre Jeanson était le Président, Prinet je ne sais quoi et quant à moi ces messieurs avaient décidé que je serai la secrétaire de la section féminine. J’étais un peu étonnée de cette façon de procéder, mais voulant les grouper, je m’abstins de tout commentaire, me refusant cependant à voter les émoluments du dénommé Rocher. Quand tout le monde eut étalé complaisamment, les plus idiots discours que mes oreilles avaient entendus jusqu’à ce jour, je pris la parole sans y être autorisée et demandai ce qu’ils comptaient faire avec les camarades de couleurs ouvriers indochinois et indigènes. Ce fut le commencement de la discorde. Je m’y attendais, ayant quelques mois auparavant essuyé un refus formel de Martinetti et de Paladini lorsque je demandai à ce que les ouvriers du Nickel et des autres entreprises calédoniennes soient admis au Syndicat. Ces messieurs me disant qu’il était impossible de prendre les "Chinois" avec les Européens constituant le syndicat » (citations extraites de la thèse de Kurtovich).
Elle était en correspondance (du moins elle envoyait des messages) à Fernand Grenier et Maurice Thorez.
Le 5 mars 1946, elle adressa une lettre aux "Camarades indigènes" déclarant entre autre : "Le parti communiste seul peut empêcher la honteuse exploitation de l’homme par l’homme que l’on pratique ici en Calédonie sur une grande échelle, dans ce pays qui est le votre. " Voir Florindo Paladini* qui fut dans un premier temps critique de cette politique.
Le 17 mai 1946, le bureau définitif fut élu par une assemblée où les Européens étaient en minorité, grâce au travail de Jeanne Tunica y Casas : « Lors de la création du bureau définitif, les blancs ne vinrent qu’en petit nombre, mais les noirs en quantité (tous sachant lire et écrire, plantons de la poste, du gouvernement, du secrétariat général, etc…) et c’est grâce à eux que je fus élue secrétaire générale ».
Elle poussa le PCC à s’ouvrir largement aux ouvriers indochinois et kanaks.
Dès 1943, son bar-restaurant était le le lieu de rassemblement des sympathisants
communistes à Nouméa. Le 23 mai 1946, le domicile des Tunica fut
la cible d’un attentat à l’explosif non revendiqué et jamais élucidé.
Le couple décida d’émigrer en Australie le 21 août 1946 mais elle y fut dénoncée, jusqu’au parlement, comme un agente du communisme international. La famille partit pour les Nouvelles-Hébrides, sur l’île d’Espirutu Santo, à Lugaville où on lui refusa un emploi administratif en raison de sa fiche de police. Selon Hua Dong Sy (op. cit) elle vécut un temps au camp vietnamien de la Sankara.
Francisco Tunica mourut en 1965. Elle entra en avril 1967 à l’hospice des Petites soeurs des pauvres à Nouméa où elle mourut, oubliée, le 24 février 1972.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article234473, notice TUNICA Y CASAS Jeanne, née BERNARD Jeanne, Juliette par Claude Pennetier, version mise en ligne le 21 novembre 2020, dernière modification le 22 novembre 2020.

Par Claude Pennetier

SOURCES : Archives territoriales de Nouvelle-Calédonie. — Benoit Trépied, "Communisme et situation coloniale en Nouvelle-Calédonie (années 1920-années 1940), in Les territoires du communisme. Élus locaux, politiques publiques et sociabilités militantes, Paris, Armand Colin, 2013. — Ismet Kurtovich, La vie politique en Nouvelle-Calédonie (1940-1953), thèse, Université française du Pacifique, 1998. — Hua Dong Sy, De la Mélanésie au Vietnam : itinéraire d’un colonisé devenu francophile, L’Harmattan, 1993. — Wikipédia, fiche Jeanne Tunica. — Le Cri du Cagou. — Notes de Marie Chabrol.

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