SERRES Antoine

Par Gauthier Langlois

Né peut-être le 15 avril 1809 à Apchon (Cantal), mort le 12 mars 1895 à Saintes (Charente-Maritime) ; célibataire et marchand de parapluie ambulant ; de passage à Moissac (Tarn-et-Garonne) lors du coup d’État du 2 décembre 1851, il fut exilé comme opposant à Jersey.

Le marchand de parapluie (estampe de 1842)
Le marchand de parapluie (estampe de 1842)
(Source : Les Français peints par eux-mêmes : encyclopédie morale du dix-neuvième siècle, tome 4, Paris, Léon Curmer, 1842.). En ligne sur Gallica.

La date et le lieu de naissance d’Antoine sont déduits de son dossier de demande de pension mais l’acte de naissance n’est pas présent sur les registres d’Apchon. Il est dit originaire d’Auvergne, sans autre précision, dans les actes de la Commission mixte de Tarn-et-Garonne et son acte de décès affirme qu’il est natif d’Apchon, sans préciser le nom de ses parents ni sa date de naissance. Ces imprécisions trahissent de la part d’Antoine une méconnaissance de son propre État civil. Cependant, s’il affirmait être natif d’Apchon, c’est que sa famille était probablement originaire de cette commune ou tout au moins qu’il y avait vécu dans son enfance. On y relève en effet la naissance de plusieurs enfants portant son nom de famille dans la première quinzaine du XIXe siècle. Ce sont les enfants d’Antoine Serres et de Catherine Mourcel, cultivateurs ou du bouvier Jacques Serres et son épouse Antoinette Berq habitant la ferme de la Montagnoune. Sans doute est-il le fils d’un de ces deux couples, né dans une autre commune ou non déclaré.

Si la filiation d’Antoine Serres reste inconnue, son milieu d’origine peut être précisé. Apchon est une commune située dans les monts du Cantal. L’altitude, supérieure à 1000 mètres, induit un climat froid avec une température moyenne annuelle d’environ 7°. Malgré le climat rude la densité de population est, dans la première moitié du XIXe siècle, assez élevée, autour de 80 habitants/km. Mais la terre ne semble pas suffisante pour faire vivre correctement toute la population. En témoignent, dans les registres d’État civil, une mortalité infantile et l’analphabétisation élevées, signes d’une grande pauvreté. Les morts de nourrissons sont si habituelles que l’officier d’État-civil se contente, en guise d’acte de décès, d’inscrire la date de décès en marge de l’acte de naissance. Par exemple 14 des 30 enfants nés au cours de l’année 1809 sont décédés avant leur premier anniversaire, soit une mortalité infantile effrayante de 467 pour 1000. C’est très largement au dessus de la moyenne française de la première moitié du XIXe siècle, inférieure à 200 pour 1000. L’analphabétisation est tout aussi effrayante. Sur la même année 1809 le maire signe seul les deux-tiers des actes : « aucun des déclarants et témoins n’ont su signer » écrit-il. Et sur le tiers restant, les actes comportent rarement plus d’une signature supplémentaire. Ces chiffres sont très bas sachant que dans la première moitié du XIXe siècle, la moitié des hommes et le tiers des femmes savent signer leur acte de mariage.

Dans ces conditions les jeunes voulant échapper à la misère n’avaient souvent d’autre solution que d’émigrer, se faire colporteur ou se louer comme saisonnier dans d’autres régions, situation assez commune en Auvergne à cette époque. Ce contexte permet d’expliquer la situation personnelle et professionnelle d’Antoine. Il ne connaissait pas son État-civil parce qu’il était analphabète. Voulant échapper à la misère il se fit colporteur, une situation difficilement compatible avec le mariage expliquant qu’il resta célibataire. Mais avant, il avait peut-être été ouvrier dans un atelier ou une usine de parapluies comme celle qui ouvrit en 1844 à Aurillac, non loin de chez-lui. En effet, il est qualifié sur son acte de décès d’ancien « ouvrier » colporteur de parapluies, ce qui suppose qu’il fabriquait une partie de ce qu’il vendait. Devenu colporteur, il a sans doute fait des aller et retour entre le Cantal où il devait s’approvisionner, et le Midi de la France où il vendait sa marchandise. Comme nous l’apprend la Commission mixte (voir plus loin), il profitait de sa situation pour faire le relai entre les « sociétés secrètes », c’est à dire les groupes républicains passés dans la clandestinité suite aux lois restreignant la liberté d’expression, qui se réunissaient souvent dans des cafés ou auberges tenus par l’un des leurs. Quand le coup d’État du 2 décembre 1851 le surprit à Moissac, il logeait précisément dans le lieu de réunion des républicains de la ville, le café La Montagne, tenu par Jean Bousquet, chef local des socialistes montagnards. Il s’y trouvait avec quelques autres militants dont Jean Courtès, réunis pour mener une action contre le coup d’État.

Opposant au coup d’État, il fut condamné, par la commission mixte de Tarn-et-Garonne à l’éloignement du territoire. Cette condamnation était motivée par le commentaire suivant : « Il a été vu au café de la Montagne le 3 décembre au soir. Il faisait partie de ceux qui se précipitèrent sur le commissaire de police et le frappèrent. Le même soir, vers dix heures, il est rentré chez lui armé d’une grosse barre de fer et il a dit qu’il sortirait à deux heures du matin. Il est sorti en effet et n’est rentré qu’à cinq heures. La barre de fer n’a pu être retrouvée. Démagogue subalterne, ses voyages habituels dans une partie du Midi le rendent très utile aux sociétés secrètes. Sa réputation est celle d’un homme dangereux. »

Avec Jean Bousquet et Jean Courtès, il s’exila en Belgique puis à Jersey. Il participa aux activités politiques des proscrits et notamment à une déclaration publique datée de Saint-Hélier, 9 avril 1853, signée également par Félix Mathé, Prosper Jeannin, Constantin de Vallerot, François Bourachot et Grand. Après la mort de Bousquet en 1853, et le départ de Jean Courtès pour les États-Unis en 1854, il fit sa soumission au gouvernement dans l’espoir de bénéficier d’une grâce. Les autorités, doutant de la sincérité de sa soumission et le considérant encore comme dangereux, ne lui attribuèrent qu’une grâce partielle : son éloignement fut commué en internement c’est à dire en assignation à résidence. On l’envoya alors loin de sa région, à Saintes (Charente-Maritime), pour le couper de ses relations politiques, même si le sous-préfet de Moissac se déclarait très réticent à ce choix car cette résidence avait déjà été choisie pour deux autres internés moissagais, Antoine Racio et Guillaume Castera.

Il ne semble plus avoir fait parler de lui par la suite, demeura dans cette ville même après l’amnistie de 1859 et reprit son travail de marchand de parapluies. Suite à la loi de réparation nationale de 1881, il obtint, l’année suivante, une pension de 800 francs. Il exerçait toujours à Saintes comme marchand de parapluie. Il mourut célibataire en son domicile au 60 rue Arc de Triomphe à Saintes.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article235377, notice SERRES Antoine par Gauthier Langlois, version mise en ligne le 29 décembre 2020, dernière modification le 1er janvier 2021.

Par Gauthier Langlois

Le marchand de parapluie (estampe de 1842)
Le marchand de parapluie (estampe de 1842)
(Source : Les Français peints par eux-mêmes : encyclopédie morale du dix-neuvième siècle, tome 4, Paris, Léon Curmer, 1842.). En ligne sur Gallica.

SOURCES : Archives du Cantal, Registre d’État-civil d’Apchon. — Archives de Charente-Maritime, Acte de décès. — Archives nationales F/7/*/2594 (liste générale), BB/30/402 (Département du Tarn et Garonne. Commission départementale instituée par l’instruction collective du 3 février 1852), BB/30/476 (dossier de grâce), F/15/4090 (dossier de pension). — La Petite Gironde, 18 octobre 1882. — Denise Devos, La Troisième République et la mémoire du coup d’Etat de Louis-Napoléon Bonaparte : la loi de réparation nationale du 30 juillet 1881 en faveur des victimes du 2 décembre 1851 et des victimes de la loi de sûreté générale du 27 février 1858 : F15 3964 à 4023, Paris, Archives nationales, 1992, p. 473. — Sylvie April, « "La prison agrandie". La pratique de l’internement aux lendemains du coup d’État du 2 décembre 1851 », Revue d’histoire moderne et contemporaine, tome 46, n° 4, octobre-décembre 1999, p. 667. — Jean-Claude Farcy, Rosine Fry, « Serres - Antoine », Poursuivis à la suite du coup d’État de décembre 1851, Centre Georges Chevrier - (Université de Bourgogne/CNRS), [En ligne], mis en ligne le 27 août 2013. — Le journal d’Adèle Hugo : 1853, Paris : Lettres modernes : Minard, 1968, p. 482.

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