VIGNAUD Jacques

Par Gauthier Langlois

Né le 18 octobre 1802 à Rancon (Haute-Vienne), mort le 3 mars 1871 à Fontevrault (Maine-et-Loire) ; prêtre catholique interdit puis colporteur protestant à la Croix-sur-Gartempe (Haute-Vienne) ; socialiste opposant au coup d’État du 2 décembre 1851, exilé à Jersey.

Jacques Vignaud défraya d’abord la chronique comme prêtre défroqué. Selon un réquisitoire du procureur du roi à Limoges rapporté par la Gazette des tribunaux, il est né « d’une famille dont le chef était tailleur de pierre, suivit d’abord la profession de son père ; mais à l’âge de dix-huit à dix-neuf ans, il annonça l’intention d’entrer dans l’état ecclésiastique, et fut à ce titre admis à peu près gratuitement dans les petits séminaires de Limoges et du Dorat. Admis au grand séminaire de Limoges en 1828, pour y faire ses études théologiques, la régularité constante de sa conduite, jointe à des connaissances qui parurent suffisantes, le fit admettre successivement à tous les ordres. Enfin, le 11 mars 1832, à l’âge de près de trente ans, après douze ans d’épreuves, il fut ordonné prêtre. Attaché comme vicaire à la paroisse de Sainte-Marie à Limoges, aussitôt après son élévation au sacerdoce, le sieur Vignaud ne donna d’abord aucun sujet grave de mécontentement. Seulement des manières peu conformes à son état, et quelques liaisons peu convenables portèrent le curé de Sainte-Marie à solliciter le changement de son nouveau vicaire, qui fut nommé desservant de la commune de Lacroix, arrondissement de Bellac, à la fin du mois d’août 1832. Soustrait à la surveillance et aux conseils de ses supérieurs, Jacques Vignaud tomba bientôt dans des écarts qui compromirent son caractère. Ses désordres furent signalés à M. l’évêque de Limoges, qui était décidé à le suspendre de ses fonctions, lorsque le sieur Vignaud les abandonna volontairement et quitta le costume ecclésiastique qu’il n’a plus repris. (...) De l’aveu de Vignaud lui même, c’est au confessionnal et en abusant de ses fonctions qu’il a séduit la jeune fille nommée Madeleine Bertrand, qu’il veut épouser aujourd’hui. Leurs relations, qui ont duré plusieurs années, et qui ont, disent-ils, donné naissance à des enfants, n’ont d’abord été connues que de leurs voisins (...) ».

Quelques précisions peuvent être apportées par son dossier conservé aux Archives de la Haute-Vienne. Jacques Vignaud s’était enfui le 19 octobre 1838 avec ses affaires personnelles et sa maitresse pour se rendre à Bétète (Creuse) où il avait obtenu du curé du lieu, la somme de 250 francs qui lui permit de vivre un certain temps. Dénoncé, il comparut, le 11 février 1839, devant l’évêque, qui lui signifia sa révocation. Jacques et Madelaine errèrent plusieurs années de ville en ville, avant de se fixer à nouveau à la Croix-sur-Gartempe en mai 1845. Il y fut engagé comme instituteur des garçons tout en tenant une auberge, qualifiée de « maison close » par un inspecteur envoyé par le recteur. Ce qualificatif était sans doute inspiré par le scandale que causait, auprès des autorités et de la bonne société locale, cet ancien curé vivant dans le pêché. Comble de tout, il avait renié la religion catholique pour embrasser la foi protestante, peut-être pour concilier sacerdoce et mariage. De fait, il demanda au maire de le marier. Mais le procureur du roi s’y opposa sur le motif que, en vertu du droit canon antérieur à 1789 reconnu par le concordat de 1801, le vœu de célibat était définitif. Vignaud et ses défenseurs firent valoir le droit révolutionnaire permettant le mariage des prêtres. Au delà d’une question de droit, c’était deux conceptions de la société qui s’opposaient. Pour les autorités judiciaires il s’agissait de garantir l’ordre moral sur lequel la monarchie s’appuyait, en se prévalant de principes conservateurs d’ancien régime. Pour Vignaud, il s’agissait de faire valoir le principe de liberté consacré par la Révolution. L’année suivante, en appel, la cour de Limoges suivit les réquisitions du procureur : elle déclara que même après avoir quitté le sacerdoce, un prêtre catholique ne pouvait jamais être admis à se marier. L’affaire, abondamment rapporté par la presse, fit jurisprudence.

L’échec judiciaire de Vignaud ne l’empêcha pas de continuer à vivre en concubinage et d’avoir un nouvel enfant, Jeanne Félicité, née le 14 février 1846. (Les précédents n’ont pas été identifiés). Ne pouvant régulariser sa situation matrimoniale en France, il se rendit avec sa compagne à Jersey où ils se marièrent, le 22 janvier 1848, en la paroisse de Saint-Hélier. Le même jour il fit légaliser son extrait de mariage par le consul de France. Revenu en France il put présenter ce certificat de mariage lors de la naissance de sa fille Marie Léa, le 3 octobre 1848 à La Croix. Entre-temps il était devenu colporteur évangéliste, c’est à dire qu’il était salarié par une de ces sociétés protestantes évangéliques, financées essentiellement par les anglo-saxons, pour vendre des Bibles et d’autres brochures. Mais grâce à sa formation religieuse il n’était sans doute pas qu’un simple vendeur. C’était sans doute un véritable missionnaire. Son passage à Jersey, terre protestante, n’était peut-être pas seulement motivé par le mariage.

Sur son engagement politique qui motiva son expulsion, nous savons beaucoup moins de chose que sur sa vie privée. Tout au plus peut-on dire que ses liens avec les socialistes ont sans doute été favorisés par ses métiers d’aubergiste et de colporteur, favorisant les contacts, et par un probable rejet commun de l’Église catholique. Il fut condamné, en 1851, à 25 francs d’amende pour outrage. Mais nous ne connaissons pas le détail de cette affaire. En revanche nous savons qu’il tenta de mobiliser les habitants de son village contre le coup d’État du 2 décembre 1851. Pour cette raison il fut condamné, par la Commission mixte de la Haute-Vienne, à l’expulsion. La décision était motivée par les observations suivantes :

« Antécédents déplorables qui le désignaient à la confiance des socialistes. Dans la nuit du 5 au 6 décembre, a parcouru la commune de la Croix en compagnie du nommé Antonin Depeyrat, appelant aux armes tous les habitants de la commune. »

Qualifié, dans son dossier de pension, d’exilé volontaire, il s’était sans doute enfui avant sa condamnation. Ayant déjà séjourné à Jersey, c’est naturellement sur cette île qu’il se réfugia. Il y fit sa soumission au gouvernement et obtint, vers 1853, une grâce qui lui permit de rentrer en France. Il ne semble pas avoir fait parler de lui à nouveau. À sa mort, en 1871, il était gardien à la maison centrale de Fontevrault (Maine-et-Loire), aménagée dans l’ancienne abbaye.

Son épouse, Madeleine Bertrand, obtint une pension au titre de veuve de proscrit, suite à la loi de réparation de 1881.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article235379, notice VIGNAUD Jacques par Gauthier Langlois, version mise en ligne le 27 décembre 2020, dernière modification le 27 décembre 2020.

Par Gauthier Langlois

SOURCES : Archives de la Haute-Vienne, T113 (dossier d’instituteur), Acte de naissance de Jacques Vignaud, Acte de naissance de Jeanne Félicité, Acte de naissance de Marie Léa. — Archives de Maine-et-Loire, Acte de décès. —Archives nationales, F/7/*/2595 (liste générale des condamnés du 2 décembre) ; BB/30/479 (demande de grâce) ; F/15/4111 dossier 34 (dossier de pension). — Service historique de la Défense, 7 J 80 (Travail de la Commission mixte de la Haute Vienne sur les inculpés dans les mouvements insurrectionnels de décembre 1851). — Gazette des tribunaux, 24 janvier 1846, 25 janvier 1846, 26 janvier 1846. — Robert Sinsoilliez, Marie-Louise Sinsoilliez, Victor Hugo et les proscrits de Jersey, Ancre de marine, 2008, p. 115. — Jean-Claude Vignaud, Marceline et les autres. Contes de la Gartempe, Publibook, 2009, p. 83-93. — Jean-Claude Farcy, Rosine Fry, « Vignaud - Jacques », Poursuivis à la suite du coup d’État de décembre 1851, Centre Georges Chevrier - (Université de Bourgogne/CNRS), [En ligne], mis en ligne le 27 août 2013.

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