Soueix-Rogalle (Ariège), Kercabanac, civils massacrés par erreur par un groupe de la 3102e compagnie de FTPF de l’Ariège (maquis du col de la Crouzette), 10 juillet 1944

Par André Balent

Des civils de la haute vallée du Salat (Couserans) se rendant au marché à Saint-Girons furent mitraillés par un groupe de maquisards du col de la Crouzette. Quinze d’entre eux furent blessés ; cinq d’entre eux périrent des suites de leurs blessures

La 3102e compagnie des FTPF de l’Ariège et le maquis du col de la Crouzette :

Le 8 juin 1944 au soir, René Plaisant un cadre communiste clandestin de Saint-Girons (Ariège) rejoignit avec une dizaine de Couseranais le maquis de Betchat (Ariège), la 3104e compagnie de FTPF (théoriquement de l’Ariège, de fait de la Haute-Garonne) commandée par Jean Blasco alias "Max" âgé seulement de vingt ans. Ils y furent incorporés le lendemain à 7 heures 30. Le maquis de Betchat fut attaqué le 10 juin par des éléments de la division SS Das Reich. Si le maquis put préserver ses forces en se dispersant, les Waffen SS massacrèrent vingt-sept habitants du petit village de Marsoulas (Haute-Garonne). Le 12 juin, René Plaisant se trouvait du col de la Crouzette, (1244 m) dans le massif pré-pyrénéen de l’Arize où se trouvait un maquis espagnol de la troisième brigade de l’AGE (Agrupación de guerrilleros españoles) et des FTPF de la région. Plaisant prit alors la direction, en tant que commissaire aux opérations, de la 3102e compagnie des FTPF de l’Ariège baptisée « camp Georges-Lassalle », créée le 9 juin, un jour avant le drame de Marsoulas et la dispersion des FTPF de Betchat. Il en devint le chef charismatique. Le maquis des FTPF couseranais devint bientôt le plus puissant des maquis de l’Ariège : il compta 123 combattants homologués et disposait de l’électricité et du téléphone. Il créa même son propre journal, Libération. De concert avec les guérilleros de l’AGE. De son nid d’aigle du massif de l’Arize, dominant trois vallées principales (Arize, Rivérenert, Massat), il multiplia les coups de mains contre les forces d’occupation et les collaborationnistes. Celui du 10 juillet 1944 fut une tragique bavure.

La « bavure » de Kercabanac (10 juillet 1944) :

Une camionnette bâchée remplaçant l’autobus de ligne en panne quitta Seix, bourg de la haute vallée couseranaise du Salat, ayant à son bord des habitants de la localité et des villages voisins qui se rendaient au marché de Saint-Girons, sous-préfecture de l’Ariège et capitale du Couserans. Le véhicule qui tractait une remorque tomba dans une embuscade tendue par un groupe de FTPF , les Lorrains qui s’étaient rattachés au maquis de la Crouzette : implanté à Gabre village du versant nord du Plantaurel un groupe de Lorrains et d’Alsaciens réfugiés avaient créé un petit maquis rattaché à l’ORA commandé par Mitscheller, un Lorrrain et Hentz. Menacé par la Milice le 5 juillet 1944 des Alsaciens-Lorrains quittèrent Gabre et intégrèrent les FTPF à la Crouzette. On leur confia bientôt des missions. Le 10 juillet, ces résistants attendaient le passage d’un véhicule allemand qui devait se rendre à Saint-Girons. Ils connaissaient le passage imminent au lieu-dit des Trois Arches du Kercabanac, dans les gorges de la Ribaouto [ou Ribaute], où la route passe sous un tunnel (commune de Soueix-Rogalle) et marque l’entrée dans la haute vallée du Salat. Nous ignorons comment ils avaient été informés. Le fait est que le passage de ce véhicule allemand coïncidait avec celui, prévu, de l’autobus de ligne reliant Soueix à Saint-Girons, ville où se tenant un important marché.

Les maquisards blessèrent quatorze passagers, trois hommes et deux femmes qui périrent des suites de leurs blessures. Différentes versions, relatant ce qu’il convient d’appeler une "bavure" ont circulé.

Plusieurs versions écrites ou orales de la bavure de Kercabanac :

Dans ses notes manuscrites Claude Delpla, historien de la Résistance ariégeoise a donné les noms de quatre des victimes de l’embuscade de Kercabanac, sur la route, entre ce lieu et Lacourt. Il a donné une version des faits qui est reprise dans son ouvrage posthume (op. cit., 2019, p. 125) qui explique qu’il s’agit d’une méprise qui fit confondre le camion allemand avec l’autobus de ligne. Dans les notes de Delpla que nous avons eu entre les mains, il n’est pas indiqué sur quelles sources il fonde un récit qui se veut précis et que nous faisons nôtre, sauf pour quelques points que nous signalons. La consultation des archives de l’Ariège montrent qu’il a fait sienne une des versions, celle relatée dans la synthèse de la Gendarmerie sur les opérations des "forces de l’Axe" en Ariège (Arch. dép. Ariège, 64 J 203) alors que ses archives renfermaient au moins une version accréditant que le véhicule attaqué était une camionnette.

Les autres versions confortées par des témoignages de personnes ayant survécu à l’embuscade montrent en effet que le véhicule n’était pas l’autobus mais un camion ou une camionnette française bâchée qui tractait une remorque, allemande semble-t-il. Celle-ci aurait dû être initialement tractée par l’autobus, fait que les maquisards qui tendaient l’embuscade auraient de toute façon dû savoir. Pourtant c’est dans les archives du fonds Delpla des archives départementales de l’Ariège (cote 64 J 203) que l’on trouve une copie (non datée) d’un rapport établi par la Gendarmerie qui explique de façon détaillée que la camionnette de Jean Itte, de Saint-Lizier (Ariège) partit de Seix avec une remorque. Le chauffeur du véhicule, un Espagnol du nom de "Jacinto", avait à ses côtés, dans la cabine de la camionnette, Madeleine Rieu, de Seix (Ariège), et un soldat allemand accompagné d’un chien policier. Deux autres Allemands se trouvaient dans la partie bâchée de la camionnette avec des passagers civils se rendant à Saint-Girons, d’autres ayant peut-être, si l’on suit ce rapport, pris place également dans la remorque. Le rapport journalier du 11 juillet 1944, sur la "situation générale" dans la région de Toulouse dressé par la préfecture régionale fait état de la présence d’un Allemand dans la remorque.

Cette version coïncide avec celle de Wikipédia (entrée « Gorges de la Ribaute ») dont l’article fait aussi état du texte de Delpla publié en 2019. Cette version, prenant sans doute appui sur des sources orales, signale que le 10 juillet 1944, un camion allemand transportant des soldats auquel était également attelée une remorque quitta Seix. Comme l’autobus était tombé en panne au même moment à Seix, les Allemands auraient alors proposé aux passagers de prendre place dans le camion. Elle a l""avantage" d’atténuer les responsabilités du maquis en suggérant plutôt une méprise qu’une bavure. Mais nous verrons qu’il n’en fut rien. Des tirs d’armes automatiques surprirent le convoi à la sortie du tunnel de Kercabanac. Le rapport de préfecture régionale indiqua que trois passagers français furent tués et qu’un Allemand et un Français furent blessés. Celui de la gendarmerie signala quatre morts français et plusieurs blessés. L’Allemand "cria" au chauffeur de poursuivre son chemin, tout en se cachant derrière Mme Rieu, la passagère de la cabine. Mais le véhicule s’arrêta bientôt ce qui permit à des passagers indemnes de sortir du véhicule et de porter secours aux blessés. Si les Allemands tirèrent en vain des coups de fusil dans les buissons où ils supposaient que les maquisards étaient dissimulés, ces derniers continuèrent de tirer dans la direction des passagers, n’atteignant toutefois aucun d’entre eux. Le rapport précise que le chauffeur prit la direction de Saint-Girons avec les seuls blessés et morts (ou supposés tels). Les passagers indemnes revinrent chez eux à pied, tandis que les Allemands prenaient la direction de Saint-Girons, également à pied. Quant au maquis, "il traversa le Salat et se dirigea vers les bois".

Jean-Joseph Peyronne, de Saint-Girons, nous a aussi fait parvenir la version suivante, recueillie auprès de témoins ou des enfants des victimes : "Tout aurait commencé à Seix, en ce jour de foire à Saint-Girons. Alors que de nombreux habitants de Seix et des villages alentours, dont Sentenac, attendaient l’autocar pour rejoindre Saint-Girons, on leur annonça que le véhicule était en panne Deux soldats allemands attendaient eux aussi le car. Ils auraient eu l’intention d’accrocher à ce véhicule une remorque allemande bâchée. À l’annonce de la panne du car, un habitant de Seix aurait proposé son camion, lui aussi bâché, pour acheminer les voyageurs vers Saint-Girons. Ce camion français conduit par un français tractant une remorque allemande avec à son bord deux allemands assis au côté du chauffeur s’est retrouvé bloqué par des maquisards de Lorrains et Alsaciens (...). À l’intérieur, certains voyageurs étaient assis mais la majorité d’entre eux se trouvaient debout. Surpris par l’embuscade, les deux Allemands auraient intimé l’ordre au chauffeur de forcer le barrage. Un des deux ayant braqué le pistolet sur la tempe du conducteur. Les maquisards auraient alors tiré sur le camion, faisant plusieurs victimes (...). Les morts furent laissés sur place le long du talus tandis que les blessés furent acheminés vers l’hôpital de Saint-Girons. Considérée comme morte, Paulette fut laissée sur le bord de la route. Elle ne fut acheminée vers l’hôpital bien plus tardivement". Cette version coïncide en grande partie avec celle établie par la Gendarmerie. À noter, aussi, que, selon d’autres sources orales, les Allemands auraient proposé de remplacer l’autocar par un de leurs camions, ce que démentent d’autres sources orales, la note de la préfecture de région du 11 juillet 1944 et la synthèse de la Gendarmerie.

En résumé ce ne fut donc pas un autocar sur lequel les maquisards tirèrent, mais une camionnette à laquelle était attelée une remorque. Le véhicula après avoir tenté de passer en force s’immobilisa. Plusieurs passagers furent atteints par des balles et cinq d’entre eux moururent. Les maquisards ont continué de tirer sur des passagers bien visibles puisque n’étant plus dissimulés par les bâches sans toutefois faire de victimes ; les décès furent établis à l’hôpital de Saint-Girons et enregistrés sur le registre de l’état civil de cette ville.

Un des témoignages en langue occitane (gascon) et traduits en français, publiés en 2019 dans l’ouvrage Les Couserannais racontent 39-45, celui de Jules Duran, de Lacourt, né en 1931 ("Ja las t’i abandonèc, eras bròcas" : "Elle a vite abandonné ses aiguilles à tricoter"), p. 108-109) évoque aussi l’attaque des Trois Arches de Kercabanac, à la limite entre les communes de Soueich et de Lacourt. Cette version indique que les Allemands en question étaient des douaniers de la Grenzschutz. Mais, rapporté par une personne âgée de treize ans lors des faits, elle manque de crédibilité car elle n’évoque ni autobus, ni camionnette, ni remorque, ni passagers français. Les Allemands, au nombre de trois, à vélo, auraient été tués par un maquisard de la Crouzette désireux de s’emparer de leurs armes. Jules Duran se souvenait que, parmi les Allemands, il y avait des "méchants", mais aussi des "gentils". Des douaniers donnaient des bonbons aux enfants de l’école de Lacourt. Ce témoignage montre cependant que le souvenir de l’embuscade de Kercabanac perdura en dépit du silence qui entoura cet événement pendant des décennies. Les faits y sont cependant considérablement transformés, car les victimes ne sont plus françaises...mais allemandes. D’ailleurs ceux qui relatent les faits depuis les informations colportées dans ce village ont pu porter quelque crédit à de fausses rumeurs. Demeure en tout cas présent à Lacourt le souvenir de l’arrivée d’Allemands dans le village après l’attaque : ils venaient téléphoner afin d’informer leur poste le plus proche, provoquant une grande frayeur parmi les villageois.

La bavure de Kercabanac (il vaudrait mieux écrire Quercabanac, autre orthographe de ce toponyme) est rarement évoquée dans les autres récits des activités du maquis de la Crouzette. Il en entache en effet sa réputation.

Claude Delpla a lui aussi écrit qu’il y eut quatre tués dans l’embuscade, deux hommes et deux femmes. De fait ces quatre personnes sont mortes le jour même des suites de leurs blessures à l’hôpital de Saint-Girons comme le montrent leurs actes de décès à l’état civil de cette ville. Peut-être, le personnel de l’hôpital enregistra-il des décès survenus pendant le transport ? En effet, fait troublant, trois des quatre actes indiquent des décès survenus à 9 h du matin dans cet établissement, c’est à dire à leur arrivée présumée. Le quatrième, Henri Chauvel, est déclaré être mort à 3 heures (sans doute de l’’après-midi). D’autres blessés transportés à l’hôpital survécurent. Les passagers de la camionnette, sains et saufs, s’empressèrent de regagner à pied leur domicile.
Claude Delpla ignorait qu’un cinquième blessé, Georges André, un jeune de Salau (commune de Couflens), devait mourir plus tard, en septembre, des suites de ses blessures. Annie Rieu, originaire de Couflens et historienne (avec Claude Delpla et une historienne catalane du Pallars, Noemí Riudor) d’une filière de passeurs du Couserans, nous a signalé son cas.

Les victimes :
Trois d’entre elles sont issues du monde agricole montagnard de cette vallée du Couserans : Georges André, Marie Peyronne, Siméon Rieu. Les deux autres sont : une femme de douanier originaire de l’Ariège, comme son mari (mais pas du Couserans), Denise Carretié, et un cinéaste, Henri Chauvel originaire de Bretagne.

Si André et Chauvel qui résidaient respectivement à Salau un hameau de la commune de Couflens proche de la frontière espagnole et à Engomer, une commune de la vallée voisine du Lez, les trois autres résidaient à Seix, le « bourg » central de la vallée du haut Salat. Mais Chauvel semble avoir eu des liens avec ce village puisque son nom fut inscrit sur son monument aux morts. Chauvel , né à Rennes (Ille-et-Vilaine), s’était établi dans le Couserans (un refuge pendant la guerre ?). Ce fut la seule des cinq victimes dont l’activité clandestine permit la constitution d’un dossier de combattant volontaire de la Résistance, au titre des « isolés ». Mais sa mort des suites tragiques de l’embuscade de Kercabanac justifient de le considérer comme « victime civile » car il ne fut pas tué du fait de ses activités résistantes.

Les dates de naissance des victimes s’échelonnent entre 1886 (Siméon Rieu) et 1927 (Georges André).

Morts à l’hôpital de Saint-Girons des suites de leurs blessures le 10 juillet 1944 :

CARRETIÉ Denise, épouse SOULA
CHAUVEL Henri
PEYRONNE Marie, épouse LUC
RIEU Siméon

Mort à son domicile des suites de ses blessures (Salau, Ariège) le 22 juillet 1944 :

ANDRÉ Georges

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article235563, notice Soueix-Rogalle (Ariège), Kercabanac, civils massacrés par erreur par un groupe de la 3102e compagnie de FTPF de l'Ariège (maquis du col de la Crouzette), 10 juillet 1944 par André Balent, version mise en ligne le 13 décembre 2020, dernière modification le 5 avril 2021.

Par André Balent

SOURCES : Arch. dép. Ariège, 5 W 57, préfecture régionale de Toulouse, rapports journaliers sur la situation générale dans la région de Toulouse adressés aux préfets des départements (rapport du 11 juillet 1944), liasse des rapports de juin et juillet 1944 ; 4 E 6468, état civil de Saint-Girons, registre des décès, 1944 acte de décès de quatre des cinq victimes de Kercabanac [Quercabanac] à l’hôpital de la ville ; 64 J 23, fonds Claude Delpla ; 64 J 203, rapports de gendarmerie originaux ou recopiés par Claude Delpla, ou notes manuscrites à partir de ceux-ci : une note de synthèse tapuscrite sur "Les opérations des forces de l’Axe" [en Ariège] entre 1942 et 1944 rédigée sans doute en 1963 ou 1964, une note tapuscrite intitulée "Attaque du car Itte à Kercabanac". — Claude Delpla, La Libération de l’Ariège, Toulouse, Le Pas d’Oiseau, 2019, 514 p. [P. 111, p. 125, p. 436, p. 444]. — Jean-Paul Ferré (éd.), Les Couserannais racontent 39-45, témoignages recueillis par Eth Ostau Comengès, réunis et présentés par Jean-Paul Ferré, Toulouse, Le Pas d’Oiseau, 2019, 141 p. + CD audio [p. 108-109]. — Wikipédia, article « Gorges de la Ribaute » consulté le 9 décembre 2020. — Sources particulières aux notices de chacune des victimes. — Informations orales et courriels d’Annie Rieu (Toulouse et Couflens, Ariège), décembre 2020. — Courriels de Jean-Joseph Peyronne, 3 et 4 mars 2021.

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