MERCIER Jeannette [née LAGRAVE Jeanne, Raymonde, dite]

Par Bernard Geay

Née le 20 septembre 1927 à Libourne (Gironde), morte le 5 février 2011 à Nantes (Loire-Atlantique) ; lingère-couturière ; syndicaliste CFTC puis CFDT à la Biscuiterie Nantaise, permanente à l’Union Locale CFDT de Nantes (1979 à 1990).

Jeannette Mercier en 1990 (Photo CHT)
Jeannette Mercier en 1990 (Photo CHT)

Son père, Marcel Lagrave (1890 – 1929) travaillait comme palefrenier-soigneur dans un domaine équestre et viticole en Gironde. Victime d’un accident de sulky, il décéda alors que Jeannette n’avait que dix-huit mois. Sa mère, Marie dite Laetitia Simon (1895 – 1979), était fille de vignerons et fut maitre de chai dans un domaine viticole. Jeanne eut une sœur ainée de dix ans plus âgée, Aurélienne, qui participa à la Résistance et disparut sous l’Occupation dans les maquis de la région toulousaine.
Le destin tragique de sa grande sœur marqua bien sûr Jeannette qui fut également fortement influencée par la personnalité de son grand-père, Jules Simon (1851-1941), car elle fut très tôt confiée à ses grands-parents maternels habitant dans le vignoble du Fronsadais au lieu-dit « La Rivière » près de Villegouge (Gironde), chez qui la famille était venue vivre après le décès du père. Elle développa une relation d’affection et de complicité avec son grand-père, esprit ouvert aux questions économiques, sociales et politiques, qui lui transmit sa passion pour la justice et le débat d’idées.
En septembre 1936, dès l’âge de neuf ans, Jeannette fut mise en pension par sa famille dans une institution religieuse à Libourne, le couvent des Sœurs de Saint-Vincent-de- Paul. Elle y suivit une instruction générale et professionnelle. La discipline rigoureuse qui y régnait contribua à forger son caractère rebelle. Renonçant au noviciat auquel l’institution la destinait, elle en sortit en 1945 à l’âge à dix-huit ans avec un diplôme de lingère et couture « flou » après qu’elle eût rencontré son futur mari, Georges Mercier (1909 – 1975), de dix-huit ans son ainé. Ayant fait des études techniques, celui-ci était entrepreneur en bâtiment et avait des chantiers dans différentes villes. Ce qui l’amenait à se déplacer souvent. L’argent affluait. Le couple vécut maritalement dès 1945. Il sortait beaucoup et menait une vie mondaine qui éblouissait Jeannette tout juste sortie de l’internat. Leur fille Marianne naquit le 30 juillet 1946.
En 1949, Georges Mercier contracta la tuberculose et ses affaires périclitèrent. Le couple vint habiter à Royan (Charente-Maritime), où il se maria le 2 octobre 1950, puis partit s’installer à Nantes (Loire-Atlantique) en 1952. La santé de Georges Mercier continuant de se dégrader, les difficultés de tous ordres s’accumulèrent et le couple se délita progressivement.
A Nantes, Jeannette Mercier prit alors un emploi de couturière à domicile pour une entreprise qui fabriquait des blouses pour les grands magasins Decré. En 1954, elle entra à la biscuiterie Lefèvre-Utile (LU) comme ouvrière spécialisée. Devenue autonome financièrement, elle se sépara de son mari en 1955 et le hasard fit qu’elle vint habiter dans un immeuble appartenant à Georges Cossé, patron de la Biscuiterie Nantaise (BN). C’est ainsi qu’elle fut embauchée à la BN où elle travailla à l’empaquetage des biscuits, qui se faisait manuellement à l’époque. Toujours élégamment vêtue, elle ne passait pas inaperçue parmi les autres ouvrières, à tel point qu’elle était surnommée Grâce Kelly.
En 1961, l’empaquetage des biscuits fut mécanisé. Cela provoqua la mobilisation des ouvrières de la BN qui étaient alors payées au boni et qui risquaient de perdre vingt centimes de l’heure pour un taux horaire de deux francs cinquante. Une réunion fut organisée par la CFTC dans un café proche de l’usine. Jeannette Mercier y participa et reprocha vivement son manque de soutien au responsable syndical présent. En dépit (ou à cause ?) de ce « coup de gueule », Jeannette Mercier fut présentée sur les listes CFTC pour les élections des délégués du personnel, mais à son insu.
Lorsqu’elle découvrit sa candidature, Jeannette Mercier faillit faire un esclandre mais accepta finalement d’être candidate. Elle fut ainsi élue déléguée du personnel en 1962, sans être encore syndiquée. À l’automne suivant, ce fut son premier conflit comme déléguée. Il se termina par un accord que le patron, Georges Cossé, ne voulut signer qu’avec les délégués masculins car, pour lui, « on ne pouvait pas dire OUI à une femme » !
Après cela, Jeannette Mercier prit sa carte à la CFTC et devint rapidement une militante chevronnée. Dès 1964, elle siégea au conseil fédéral de l’Alimentation CFTC puis CFDT. L’évolution et le changement de sigle de l’organisation lui parurent aller de soi. Avec Vonvon Bonin, elle anima la section syndicale CFDT et dut affronter de nombreux conflits sociaux à la BN. Comme la plupart des autres usines nantaises, la BN fut en grève avec occupation en mai-juin 1968. Voici le récit qu’elle en fit dix ans plus tard dans CFDT Magazine de mai 1978 :
« Le démarrage ? Cela nous est tombé comme ça « sur le paletot ». Nous avions un cahier de revendications … mais ça ne débouchait pas. Après le début de la grève à Sud-Aviation [le jeudi 14 mai 1968], cela a été vite fait à la BN. En une heure, les deux usines, celle de Nantes et celle de Vertou, ont été occupées totalement. Cela a duré trois semaines. Les femmes venaient le matin avec leurs enfants et repartaient le soir. Les hommes restaient la nuit. Nous faisions fonctionner la cantine. Il faut dire que, dans la journée, les usines étaient pleines comme si on était en activité et nous tenions des réunions de discussions. Concernant la direction, on laissait rentrer dans l’entreprise uniquement le directeur-général, et seulement s’il venait pour négocier. Au bout de ces trois semaines d’occupation active, l’accord d’entreprise était signé le 5 juin. Nous avons obtenu la préretraite à 60 ans, la reconnaissance de la section syndicale d’entreprise, une augmentation des salaires de 8%, plus 3% au 1er octobre 1968, un minimum de 3,50 F de l’heure [le SMIG horaire passant à 3 Francs après Grenelle], le retour progressif aux 40 heures, l’examen paritaire de la suppression du travail aux pièces (réalisée fin 1968)… Pour le personnel féminin, qui représentait environ 60 % sur un effectif de 1100 personnes, l’accord précisait que le bordereau de salaire serait commun aux hommes et aux femmes. Mais, le plus grand succès n’est pas là. La vraie victoire, c’est la confiance en eux-mêmes que les travailleurs se sont découverts. Une dynamique a été créée, qui s’est poursuivie dans la décennie qui a suivi ».
En 1969 et 1970, Jeannette Mercier fut représentante syndicale CFDT au comité d’établissement BN, avant d’y être élue en janvier 1971 et de devenir secrétaire du CE, succédant à Lucien Perrier dans cette fonction qu’elle occupa jusqu’en 1978. Elle fut aussi déléguée syndicale centrale CFDT pour les trois sites BN de l’époque : Compiègne (Oise), Carquefou et Vertou (Loire-Atlantique). Entre 1969 et 1971, elle conduisit la délégation CFDT lors de la négociation de la convention collective nationale de la Biscuiterie. À partir de 1979, elle siégea également à la commission exécutive de l’Union locale CFDT de Nantes et au conseil de l’Union départementale CFDT de Loire-Atlantique.
En 1974, Jeannette Mercier devint présidente du Fonds d’assurance formation (FAF) des industries alimentaires (Agefaforia), après avoir participé à la négociation de l’accord multi-branches (biscuiterie, charcuterie industrielle, conserverie…) sur la formation professionnelle. Elle participa en 1976 et 1978 à Genève aux séances de l’Union internationale des industries alimentaires (UITA). En janvier 1979, elle devint permanente à l’Union locale CFDT de Nantes, chargée du juridique, succédant à Charles Bolo dans cette fonction. Elle fut la première femme permanente CFDT en Loire-Atlantique. À partir de cette date, elle siégea également à la commission exécutive de l’Union locale CFDT de Nantes et au conseil de l’Union départementale CFDT de Loire-Atlantique.
Au cours de son activité juridique pour laquelle elle put compter sur l’aide précieuse de Hervé Béliard, elle prit en charge de très nombreux dossiers prud’homaux, parfois jusqu’en appel. Excellente à l’oral, ses plaidoiries étaient percutantes et redoutées des avocats adverses.
Jeannette Mercier milita également à l’Action catholique ouvrière (ACO). Bien que de sensibilité de gauche, elle n’eut pas d’engagement dans un parti politique car elle ne voulait pas mélanger les genres. En octobre 1990, elle partit en retraite et André Leray lui succéda au service juridique. Elle continua son activité militante en siégeant au Bureau des retraités de la Fédération générale de l’Agroalimentaire (FGA), et à ce titre, au Conseil fédéral. En 1992, elle fut élevée au grade de chevalier dans l’ordre national du Mérite. Une fois en retraite, elle était venue habiter à Saint-Hilaire-de-Chaléons (Loire-Atlantique) où elle fut enterrée religieusement.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article236218, notice MERCIER Jeannette [née LAGRAVE Jeanne, Raymonde, dite] par Bernard Geay, version mise en ligne le 7 janvier 2021, dernière modification le 4 janvier 2021.

Par Bernard Geay

Jeannette Mercier en 1990 (Photo CHT)
Jeannette Mercier en 1990 (Photo CHT)

Sources : Arch. de la CFDT Loire-Atlantique et de la section CFDT Biscuiterie Nantaise, Centre d’Histoire du Travail, Nantes. — Interview de Jeannette Mercier dans CFDT Magazine n° 17 de mai 1978. — Notes de Marianne Mercier, fille de Jeannette Mercier.

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