GILLES Christiane [née PLATON Christiane]

Par Slava Liszek

Née le 1er avril 1930 à Vincennes (Seine, Val-de-Marne), morte le 29 octobre 2016 ; employée de banque ; syndicaliste CGT, militante communiste et féministe, secrétaire confédérale de la CGT (1969-1981), responsable du secteur « femmes salariées », directrice du mensuel Antoinette (1975-1981) ; conseillère technique au cabinet ministériel des Droits de la Femme (1981-1985), responsable du Bureau emploi, formation et égalité professionnelle au service des Droits des femmes (1988-1995).

Christiane Gilles
Christiane Gilles

Les parents de Christiane Platon étaient d’origine paysanne : son père venait de la Loire, sa mère de la Côte-d’Or. Lui travaillait dans les chemins de fer, comme contrôleur, elle dans l’hôtellerie, comme femme de chambre. Politiquement, ils étaient « communisants ». Christiane était fille unique. Après le certificat d’études primaires, elle poursuivit des études au cours complémentaire, mais les arrêta à seize ans, après l’obtention du brevet élémentaire, pour raisons financières, et se fit embaucher aussitôt comme employée au siège central du Crédit Lyonnais à Paris. Affectée au service des titres, elle trouvait son travail sans intérêt. Puis, il y eut une grève : la grande grève de la profession bancaire de 1947, qui dura quinze jours, toutes portes fermées. Christiane Platon rencontra alors le syndicat à dix-sept ans.

À la CGT, elle se montra très vite très active notamment sur les problèmes de la jeunesse, déployant toute l’énergie que son travail laissait inexploitée. Elle eut des responsabilités dès qu’elle en eut l’âge. À vingt-et-un ans, elle était sur la liste des délégués. Elle fut élue déléguée du personnel et, en alternance, déléguée au comité d’établissement. Elle devint secrétaire du syndicat CGT du Crédit Lyonnais. Elle milita pour la réduction du temps de travail, les samedis matin libres, les jours pour garder les enfants malades ; et aussi pour les salaires, quoique les femmes se battaient davantage pour le temps de travail. Mais les grèves concernaient plutôt les salaires, et les femmes étaient en général plus combatives que les hommes. Grignotant quart d’heure par quart d’heure,les syndicats finirent par obtenir la suppression du travail le samedi matin pendant six mois par an, les mois d’été. Ce fut une grande victoire. Une autre grande victoire concerna les jours de garde pour enfant malade. Au Crédit Lyonnais, les mères de famille avaient droit à cinq jours par an quel que soit le nombre d’enfants et quel que soit leur âge. C’était insuffisant et injuste. Christiane alla voir le professeur Paul Milliez qui, à la fin des années 1950, venait d’être nommé chef du service médical de l’entreprise. Il fut réceptif et proposa de demander cinq jours pour une maladie contagieuse et quinze jours pour la coqueluche qui, à l’époque, faisait des ravages. Dix jours après, il annonça à Christiane Platon que la direction donnait son accord.

Selon son témoignage, les syndicats étaient respectés par le personnel. Chaque fois que les délégués redescendaient de la direction et annonçaient un succès, ils étaient fort bien accueillis. Il y avait une bonne commission féminine au Crédit Lyonnais, dont Christiane fut bientôt l’animatrice. Les militants diffusaient Antoinette, le mensuel féminin de la CGT, et un bulletin interne assez régulier. Les questions féminines, le droit au travail, l’égalité professionnelle lui semblaient aussi importants que les autres revendications. À chaque fin d’année, quand la direction publiait les tableaux d’avancement, à la commission féminine on faisait le compte : tant d’hommes promus, tant de femmes, et les résultats étaient diffusés.

En 1952, « dans le prolongement de l’action syndicale », elle adhéra au Parti communiste. Là encore, elle prit vite des responsabilités : secrétaire de cellule puis secrétaire de section et, entre 1962 et 1965, membre du bureau de la fédération du PCF de Paris. D’une certaine façon, ses nouvelles responsabilités politiques lui posèrent des problèmes car, ne pouvant tout cumuler, elle dut renoncer à ses fonctions de secrétaire du syndicat, et le contact avec le personnel s’en trouva modifié, ainsi que la connaissance au jour le jour des questions syndicales.

En 1957, elle eut un premier enfant, Marie-Christine, issu de son mariage avec Philippe Vernoux qu’elle avait épousé à Maisons-Alfort (Seine, Val-de-Marne) en juin 1955 et dont elle divorça en 1962. En 1967, elle donna naissance à sa deuxième fille, Agnès, après son remariage avec Joël Gilles à Paris (XVIIIe arr.) en août 1965.

Entre-temps, en 1965, le service dans lequel elle travaillait fut déménagé à Levallois-Perret (Seine, Hauts-de-Seine). Des actions nombreuses, massives – et la plupart victorieuses – marquèrent ce transfert : réduction du temps de travail, création d’une crèche dans l’entreprise, accès au jardin d’enfants du quartier, foyer de jeunes, coopérative, achat par l’entreprise de logements dans une résidence proche. Christiane Gilles, quant à elle, prit contact avec l’Union locale CGT et accepta de participer à son secrétariat. En 1967, sur la demande d’Edmond Amiable*, secrétaire général de l’Union départementale, elle devint permanente au secrétariat de l’UD et responsable de la main-d’œuvre féminine. L’année suivante, la grève de 1968 fut pour elle une initiation accélérée aux réalités du département, le troisième de France par le nombre de salariés. Elle se donna à fond dans l’action, transformant notamment les réunions prévues pour la Fête des mères dans les entreprises occupées en débats sur les inégalités professionnelles.

Son activité pour les femmes au sein de l’UD des Hauts-de-Seine l’amena à rencontrer Madeleine Colin, venue assister à l’une de ses conférences. La secrétaire confédérale, responsable des femmes et directrice d’Antoinette, qui avait dépassé les soixante-cinq ans et demandait depuis un moment déjà à être déchargée de ses fonctions au bureau confédéral, apprécia le travail de Christiane Gilles et proposa sa candidature pour la remplacer. Quand on lui en fit la proposition, Christiane ne fut pas enthousiaste. Elle se plaisait dans les Hauts-de-Seine. Mais elle accepta et, en 1969, fut élue au bureau confédéral et, simultanément, à la commission exécutive confédérale.

Finalement, le travail au bureau confédéral s’avéra moins difficile et surtout moins contraignant qu’à l’UD où il y avait souvent des réunions le soir. Diriger le secteur féminin confédéral ne posait guère de problèmes non plus : Madeleine Colin laissait un service bien rôdé et, tout d’abord, Christiane Gilles ne changea rien. D’ailleurs, Madeleine Colin était encore très présente et Christiane Gilles ne prit sa succession comme directrice d’Antoinette que cinq ans plus tard. Mais on était dans les années 1970, et, en ce qui concernait les femmes, les choses bougeaient dans la société. La montée du féminisme avait des répercussions dans les entreprises et ébranlait les militantes de la CGT, selon Christiane Gilles qui était sensible aux approches nouvelles de la question féminine. À juste titre, selon elle qui était très sensible à ces nouvelles idées. Contrairement à certains, notamment au Parti communiste, ça ne la gênait pas que celles-ci soient portées par d’autres. « Au Parti, on n’admettait pas que d’autres que nous s’occupent des femmes » écrit-elle. Étant données ses responsabilités syndicales nouvelles, elle avait abandonné son mandat politique dans les Hauts-de-Seine, mais elle était, en tant que dirigeante de la CGT, traditionnellement invitée aux travaux de la commission nationale des femmes du PCF. Au sein de celle-ci, elle avait, comme Madeleine Colin avant elle, de fréquents accrochages, notamment avec la responsable Madeleine Vincent. Le mensuel Antoinette, dont elle était désormais directrice, organisait des colloques avec la participation de personnalités extérieures, et, sous l’impulsion de sa rédactrice en chef, Chantal Rogerat*, il prit une liberté d’expression sur de nombreux sujets d’actualité sensibles aux femmes.

En 1973, Christiane Gilles fut élue à la présidence nationale de l’Association France-URSS et y siégea jusqu’en 1983. Responsable de la commission féminine nationale, elle y anima rencontres et colloques franco-soviétiques et conduisit une délégation de cent femmes françaises en URSS en 1975, l’année internationale de la Femme.

Dans la CGT, l’effervescence aboutit, en mai 1977, à la mémorable 6e conférence des femmes salariées qui permit aux militantes des différentes régions et des différentes branches professionnelles de dire tout ce qu’elles avaient sur le cœur en tant que femmes et qu’elles n’avaient jamais osé dire jusque là, hormis entre elles, dans les commissions féminines. L’événement fit du bruit dans la CGT et au-delà. Mais il suscita aussi, à la fin des années 1970, un repli sur des bases traditionnelles de la part des militants les plus conformistes, confortés par l’hostilité du PCF à l’égard du mouvement féministe organisé.

Comme représentante de la CGT, Christiane Gilles participa aux initiatives de la Fédération syndicale mondiale (FSM) concernant les travailleuses : 3e conférence syndicale internationale de la FSM, missions en Amérique latine (Uruguay, Argentine, Chili, Pérou, Colombie, Venezuela) ; en 1979, à Chypre, elle représenta la CGT à la préparation de la 4e conférence internationale de la FSM sur les femmes.

En septembre 1977 se produisit un nouveau séisme : la rupture du Programme commun de la Gauche. Pour Christiane Gilles et pour un certain nombre d’autres dirigeants de la CGT, il fallait à tout prix préserver l’organisation syndicale des affrontements entre communistes et socialistes et donner quelques chances au changement tant attendu. À l’issue du 40e congrès confédéral, en décembre 1978, l’unité de la CGT sembla sauvée. Elle restait la maison commune, ouverte aux militants des diverses tendances de la gauche. Toutefois, les discussions sur la réactualisation du Programme commun, sur le nombre de nationalisations à prévoir, sur l’intervention soviétique en Afghanistan alourdissaient le climat à l’intérieur de la CGT. Certaines résolutions votées au congrès étaient contournées. Sur de nombreux points s’affirmait une nouvelle ligne proche de celle du PCF. Exprimer un avis contraire devenait difficile. La méfiance, la suspicion gangrenaient les rapports humains.

Après mai 1981 et la victoire de la gauche aux élections, le climat de malaise persistait dans la CGT. Toutefois, pendant les six mois qui suivirent, Christiane Gilles continua à assumer ses fonctions de secrétaire confédérale. Ainsi, elle se rendit à la tête d’une délégation de militantes et responsables fédérales porteuses de revendications, au tout nouveau ministère des Droits de la Femme. Mais, dans la CGT, elle était mal à l’aise. Elle était habituée à exprimer des désaccords sur des points particuliers, mais là il s’agissait de la ligne générale et elle se sentait paralysée. Elle savait qu’il était vain de s’opposer à la nouvelle orientation rampante, interne et externe, qui s’imposait à tous les niveaux de l’organisation, les divergences se situant ailleurs, à savoir au sein de la direction du Parti communiste. Pour finir, ne voulant pas « perdre son âme », elle donna sa démission du bureau confédéral, pour désaccord sur l’orientation générale de la CGT, conjointement avec Jean-Louis Moynot*, en octobre 1981.

Elle fut alors contactée par Yvette Roudy*, ministre des Droits de la Femme qui lui proposa de faire partie de son cabinet comme responsable de l’emploi et de la formation. Christiane Gilles, qui y vit l’occasion de traduire sur le plan politique son acquis syndical concernant les femmes dans le monde du travail, accepta. Elle s’investit totalement dans l’élaboration de la loi sur l’égalité professionnelle qui fut votée en 1983 et s’impliqua dans les modifications nécessaires du Code du travail et du Code pénal. Elle assura l’application de la loi sur le terrain, par l’élaboration des plans d’égalité dans les entreprises. Elle participa aussi étroitement au nouveau statut de la Fonction publique (loi de 1983).

En décembre 1985, Christiane Gilles réintégra le Crédit Lyonnais, comme cadre à la formation. Puis, après les élections législatives de 1988, Michèle André, secrétaire d’État socialiste aux Droits des Femmes, lui confia la responsabilité du Bureau emploi, formation et égalité professionnelle. Devenue contractuelle de la Fonction publique, Christiane Gilles y resta sept ans, jusqu’à l’ouverture de ses droits à la retraite.

En 1982, elle avait rejoint l’organisation des Communistes démocrates unitaires (CDU), animée par Henri Fiszbin, ancien secrétaire général de la fédération de Paris du Parti communiste. En 1984, elle se présenta aux élections européennes, sur une liste CDU-PSU. Elle n’avait pas repris sa carte du Parti communiste depuis 1983 et elle adhéra au Parti socialiste (PS) en 1988, avec vingt-huit autres communistes démocrates unitaires. Elle quitta le PS en 1995. En revanche, elle ne quitta pas la CGT où elle adhérait toujours en 2008, au syndicat des retraités du Crédit Lyonnais.

Elle fut associée à l’élaboration, par la Communauté européenne, des textes concernant les femmes et participa également à des rencontres de travail internationales : colloque franco-suédois sur l’égalité professionnelle en 1983, 3e conférence mondiale des femmes organisée par l’ONU à Nairobi en 1985, 4e conférence mondiale des femmes organisée par l’ONU, qui se tint à Pékin en 1995.

Adhérente de la Ligue des droits de l’Homme (LDH) et membre de sa commission nationale des femmes, Christiane Gilles participa en 1990 à la préparation du congrès national consacré au thème « Les femmes et les droits ».

À la retraite près d’Orléans, elle fut sollicitée par la déléguée aux droits des femmes de la préfecture de région pour reconstituer un Centre d’information sur les droits des femmes et des familles (CIDFF) dans le Loiret. Christiane Gilles en assuma la présidence de 1995 à 2004, et continue à s’y investir depuis en tant que vice-présidente.

En 1986, elle fut décorée de la Légion d’Honneur (chevalier) et fut promue officier en 1996.
Décédée le 29 octobre 2016, elle fut inhumée dans l’intimité familiale au cimetière de Chécy le 3 novembre 2016.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article23638, notice GILLES Christiane [née PLATON Christiane] par Slava Liszek, version mise en ligne le 8 novembre 2008, dernière modification le 25 février 2017.

Par Slava Liszek

Christiane Gilles
Christiane Gilles

SOURCES : Simonne Inglin, Au Crédit Lyonnais, des femmes dans la CGT, brochure polygraphié, 1999. — Plusieurs entretiens téléphoniques de Slava Liszek avec Christiane Gilles en juin-juillet 2008. — Notes de Christiane Gilles. — Le Monde, 4 novembre 2016

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