LORIETTE Yves, Silvio, Charles

Par Bernard Thiery

Né le 24 juillet 1936 à Paris (XVe arr.) à l’Institut prophylactique près de la Porte de Vanves ; ouvrier opticien ; militant des JC, du PC à Paris (XIIIe arr.), à Vitry-sur-Seine, président de la fédération du MRAP du Val-de-Marne ; défenseur des roms, militant du Cndh Romeurope dont il est membre fondateur ; à l’origine du comité ATTAC de Vitry-sur-Seine ; artiste amateur.

Sa mère, Madeleine Roux, était née le 7 janvier 1908 à Paris, dans une famille parisienne depuis quatre générations. Elle fut secrétaire, comptable. Son père, Armand Loriette, naquit le 10 janvier 1914 à Hirson (arr. de Vervins, Aisne). Il fut d’abord « groom » puis comptable, et fondé de pouvoir dans une petite banque. La famille de son père, très pauvre, habitait Éragny (arr. de Pontoise, Val-d’Oise.). Le grand-père maternel, Charles Roux, était un artiste sculpteur-céramiste. Charles avait eu deux frères ; Henri mourut à la guerre de 14-18 et Maurice des suites de celle-ci. L’arrière grand-oncle était un graveur sur camées qui avait fait son « tour d’Europe » juste avant la guerre de 1870. À cette époque les compagnons faisaient leur tour de France et quand ils le pouvaient, l’élargissaient à certaines villes européennes. La famille du père d’Yves était constituée d’ouvriers nombreuses vivant aussi et en même temps d’un peu d’agriculture. Yves Loriette vécut son enfance dans une ambiance familiale lourde. Ses parents restaient parfois des semaines sans se parler.
Yves Loriette fit un court séjour dans un établissement de la congrégation des Frères des écoles chrétiennes ; ce fut un échec complet. En 1943, immédiatement après, il entra à l’école communale de la rue Antoine Chantin (Paris XIVe arr.) où il put s’épanouir. En 1948, il fit sa première communion. Yves Loriette voulait devenir missionnaire avec son cousin Pierre. En pleurs, il supplia sa mère d’accepter qu’il entre aux scouts, ce qu’elle n’accepta jamais. En 1950, il entra en classe de sixième au cours complémentaire du 93 rue d’Alésia (Paris XIVe arr.), en classe d’allemand et passe le certificat d’études. En 1951, il passa de justesse en classe de cinquième. Ses parents le persuadèrent alors qu’il n’était pas doué pour les études, si bien qu’il choisit le Centre d’apprentissage (CA) d’optique du Boulevard Pasteur (Paris XVe arr.) en vue d’obtenir un Cap d’opticien lunetier. Dans son CA, des enseignants communistes retinrent son attention si bien qu’il commença, dira-t-il, « à transfuser sa foi catholique dans l’idéal communiste. » Tout au long de la dernière année du CA, les cours furent transférés à plusieurs reprises d’un centre à un autre pour finir à celui de Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis) ; probablement, pensait Yves Loriette, parce que la direction du CA trouvait qu’un centre d’apprentissage n’était pas digne d’être hébergé dans les locaux du prestigieux Institut supérieur d’optique. Lorsqu’un vent de révolte souffla sur le CA, Yves ne se priva pas d’attiser les braises. Première lutte, première déception. Pas un parent, pas un professeur ne vint à la réunion qu’il avait pourtant bien organisée dans l’arrière-salle d’un café du XVe arr. de Paris. L’année 1954, celle de ses dix-huit ans, fut celle où il vit son père partir avec sa secrétaire, qu’il perdit la foi de son enfance, qu’il gagna son CAP d’opticien et gagna sa carte au PCF. Il adhéra à la cellule de son professeur de gymnastique dans le Ve arr. Puis, il fut muté dans une cellule près de chez lui dans le XIVe arr. Pendant deux années, les semaines d’Yves Loriette furent ponctuées par la vente à la criée de l’Humanité-Dimanche et de l’Avant-Garde, à la sortie du métro de la Porte d’Orléans. Ce furent aussi les luttes contre la guerre d’Indochine, puis contre la guerre d’Algérie.
Au début du mois de novembre 1956, Yves Loriette fut appelé sous les drapeaux. Son incorporation eut lieu quelques jours avant que les troupes soviétiques n’entrent dans Budapest et n’écrase dans le sang le soulèvement du peuple hongrois contre le régime stalinien. Cette intervention fut approuvée par le PC et donna à l’extrême-droite le prétexte d’attaquer le 7 novembre le siège du Comité central alors situé rue Le Peletier. Bien qu’il fasse partie de militants que cette intervention soviétique laisse perplexes, Yves, s’il n’avait pas été à l’armée, aurait sans hésiter contribué à la défense des locaux du PC. L’une des dernières actions politiques d’Yves Loriette, avant son incorporation avait été la confection et le collage d’affiches de l’Union des jeunesses républicaines de France (UJRF) qui condamnaient l’intervention des troupes franco-israélo-anglaises en Égypte, et notamment le débarquement franco-anglais du 5 novembre pour tenter de s’opposer à la nationalisation du canal de Suez décidée le 26 juillet par le colonel Nasser raïs de l’Égypte. Yves Loriette fit ses classes à la base aérienne d’Orléans-Bricy (Loiret) dans l’armée de l’Air et en janvier fut envoyé comme dactylographe en Algérie à la base aérienne de Blida située à moins de 50 km d’Alger. À Blida, dans un premier temps, tout se passa tranquillement. Au fond d’un bureau, Yves Loriette tapait des rapports parfois ultra secrets portant sur les moteurs d’avions. Puis au printemps 1957, il fut détaché à Alger à la base d’Hussein Dey, avec une dizaine d’autres « gonfleurs d’hélices », selon l’expression par laquelle était alors désigné le personnel non volant de l’armée de l’air. Les matinées étaient dévolues à la frappe des paperasses dans les bureaux ; l’après-midi il assistait aux cours de perfectionnement à l’École Pigier, en compagnie de charmantes dactylos à peine moins âgées que lui. Ce changement d’avec l’uniformité kakie et masculine de la caserne n’était pas pour lui déplaire.
Il resta un jeune communiste, « bêtement zélé à suivre les consignes que le Parti lui avait données avant son départ », dira-t-il, à savoir que Lénine aurait exigé qu’un jeune communiste à l’armée devait tout faire pour organiser les autres soldats autour de lui afin de contrecarrer politiquement les consignes de l’État-Major. Ce qu’il analysera plus tard comme une vieille théorie des bolcheviks datant de 1917, il l’appliquait avec tant de naïveté qu’il fut vite dénoncé par l’un de ceux qu’il devait convaincre. Celui-ci fut aussitôt promu caporal et rapatrié en France tandis qu’Yves fut embarqué un beau matin à la Direction de la surveillance du territoire (DST) située à la Bouzaréah sur les hauteurs d’Alger et de ses geôles. Il fut d’abord accueilli par un tabassage relativement modéré puisque la tête fut épargnée, puis il fut interrogé pendant quatre jours, de jour comme de nuit. Ensuite, il ne fut plus frappé, mais on lui rappela à chaque instant qu’il allait « passer au trapèze », expression élégante signifiant qu’il allait passer à la torture par l’électricité. Dans la cellule de la prison, il retrouva des militants algériens du Front de libération nationale (FLN) qui, eux, avaient été torturés et en restaient complètement brisés. Yves Loriette se souvient surtout d’un prisonnier, qui avait subi « la bouteille » et qui ne pouvait plus ni se tenir debout, ni rester allongé, tant il souffrait. Yves Loriette était terrorisé, et ce d’autant plus qu’il n’avait rien de compromettant à dire. Il raconta sa vie depuis la maternelle. Yves soupçonne les deux flics de la DST qui l’avaient interrogé de ne pas s’être acharnés sur lui. L’un des deux, sans raison apparente, lui avait même un jour montré sa carte du syndicat FO. Il pensa qu’ils avaient compris qu’ils ne tireraient rien d’intéressant de lui mais qu’ils devaient faire leur petit boulot de fonctionnaires. Au cinquième jour de détention, il fut remis entre les mains des autorités militaires avec, comme on dit à l’armée, « un motif » très compromettant où se trouvaient, entre autres allégations, l’introduction de journaux interdits dans la caserne, la démoralisation des troupes et la propagande communiste. Il aurait pu passer au « falot » c’est-à-dire au tribunal militaire. Il s’en est tiré avec trois mois de prison dont soixante jours en cellule, grâce à l’intervention d’un général de réserve, ami de son oncle. Après un an à la base aérienne de Paul Cazelles - Aïn Oussera - base dite de Détachement en territoire opérationnel, où il resta dactylo, Yves Loriette eut droit à un retour en permission en France métropolitaine. Pendant cette permission, la direction des Jeunesses communistes (JC), le convoqua au local parisien, rue du Mail (IIe arr.). S’y trouvaient trois de ses dirigeants dont Jean Gajer et André Sibaud. Ils évoquèrent l’idée que Yves Loriette déserte et que sa désertion soit médiatisée par eux. Pour des raisons familiales, Yves refusa. Au terme de vingt-sept mois de service militaire, il fut libéré après avoir assisté à Alger à la prise de pouvoir de De Gaulle, et à son plébiscite en 1958. Il ne fut pas fier d’avoir refusé de déserter, mais Maurice Sicard de la direction des JC, qui deviendra plus tard président de la Fédération des anciens combattants en Algérie-Maroc-Tunisie (Fnaca), le rassura en l’informant que déserter n’était pas conforme à la ligne politique communiste. C’est à cette époque qu’il rencontra Monique, une camarade de l’Union des jeunes filles de France (UJFF).
Monique et Yves se marièrent en juin 1960 et pendant deux ans militèrent ensemble dans le XIIIe arr. de Paris où ils rencontrèrent le conseiller de Paris André Voguet. C’était le temps des derniers soubresauts de la guerre d’Algérie. Dans cet arrondissement, ils habitaient un deux pièces vétuste. Ils étaient entourés de familles immigrées, en particulier algériennes, dont beaucoup étaient membres du Front de libération nationale (FLN) et d’autres du Mouvement national algérien (MNA). Le gouvernement de De Gaulle avait poursuivi et amplifié la politique de ses prédécesseurs en ce qui concerne les harkis, supplétifs algériens de l’armée française. Certains étaient basés dans un local de la rue Harvey (XIIIe arr.) près de la place Nationale. Plusieurs fois, Yves et Monique furent les témoins rapprochés d’accrochages mortels entre les hommes du FLN et la police ou entre le FLN et le MNA. Le 17 octobre 1961, lors de la manifestation organisée par le FLN, ils assistèrent au massacre d’algériens perpétré par la police sous le commandement du préfet Maurice Papon. Yves Loriette participa à la manifestation pacifique intersyndicale du 8 février 1962 à Charonne où il y eut neuf morts dont huit communistes. À cette manifestation, Monique n’avait pas pu accompagner Yves en raison de la naissance toute récente de leur premier enfant, Yann. L’îlot insalubre où habitaient Monique et Yves étant appelé à être démoli, il leur fut proposé un appartement neuf à Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne) situé dans la Cité verte de la Régie immobilière de la ville de Paris (RIVP) au quartier du Fort. Yves Loriette n’était pas enclin à quitter Paris mais, sur la pression de Monique, ils l’acceptèrent. L’espoir d’une vraie salle de bains, d’une cuisine spacieuse ont vite eu raison de ses réticences. Vitry-sur-Seine faisait partie de la « ceinture rouge » qui constituait encore un phare pour un jeune qui restait communiste.
S’il vécut à Vitry-sur-Seine, le cœur communiste d’Yves Loriette resta à Paris ; il continua de militer dans le XIIIe arr. où ses camarades lui demandèrent de prendre la direction de la section de la gare. En janvier 1962, ce fut le grand baroud de l’Organisation armée secrète (OAS) avec l’attaque le 4 du siège du PC ; à partir du 17, les nuits bleues succèdent aux nuits bleues avec les explosions dans Paris. Yves Loriette et ses camarades passèrent de nombreuses nuits à monter la garde dans les escaliers des personnalités communistes particulièrement visées par l’OAS. Les JC du XIIIe arr. eurent la charge de protéger Bernard Jourd’hui, sénateur communiste de l’arrondissement. Quelquefois ils étaient aussi de garde au local du comité d’arrondissement en face de la mairie du XIIIe arr. À Vitry-sur-Seine, Monique et Yves se retrouvèrent dans leur cité HLM avec beaucoup d’anciens du XIIIe arr., des ouvriers de chez Panhard, des personnels de l’Assistance publique des hôpitaux de Paris (APHP), des agents de police et des familles d’employés de la Ville de Paris, souvent immigrés. La loi supprimant le département de la Seine et celui de la Seine-et-Oise et créant le département de Paris et sept nouveaux départements, entra en vigueur au 1er janvier 1968. Vitry-sur-Seine avait fait partie du département de la Seine qui construisait ces grands ensembles d’habitat social, par les municipalités et les anciens habitants, en périphérie des villes de banlieue sur des terrains lui appartenant encore. Yves Loriette et d’autres habitants en majorité venant du XIIIe arr. créèrent la cellule Marc Lanvin, du nom de ce militant communiste qui, à l’âge de dix-huit ans, le 29 juin 1968 lors d’un collage d’affiches, fut assassiné par deux membres du Service d’action civique (SAC), hommes de main du candidat gaulliste aux élections législatives. Souvent les initiatives d’Yves Loriette et de ses camarades proches étaient mal reçues par la section du PCF de Vitry-sur-Seine qui semblait leur reprocher de faire passer la politique d’union avant celle du Parti. Pourtant ils menaient la vie dure à un petit groupe de sociaux-démocrates qui voulaient s’emparer de l’amicale des locataires qu’Yves et ses camarades avaient créée.
En 1968, Yves Loriette et ses camarades du parti restèrent « l’arme au pied ». Il apprit que le Maire de Vitry-sur-Seine avait pourtant fait don aux étudiants qui se battaient sur les barricades d’un important stock de pansements et de matériel de première urgence.
Sa fille Sylvie naquit en mai 1967 ; sa deuxième fille Angélique viendra dix ans plus tard. L’autre évènement important d’alors fut l’obtention de son Brevet de technicien supérieur d’opticien qu’il décrocha grâce à des cours du soir. Ainsi s’ouvrit pour lui le droit de s’installer à son compte, à condition de disposer des fonds nécessaires. Avec l’aide de son oncle qui le recommanda auprès d’une banque, il acheta un fonds de commerce, fermé depuis cinq ans ; il était situé dans la rue Pradier, petite rue du XIXe arr., en plein Belleville, non loin des Buttes-Chaumont, au milieu d’un îlot insalubre en pleine rénovation. Yves Loriette rejoignit le PCF parisien alors en pleine ébullition. Henri Fiszbin, secrétaire de la fédération de Paris, développait une politique d’ouverture à gauche qui ne plaisait pas au Comité central. Il demanda à Yves Loriette d’essayer de rassembler les commerçants du bas du quartier Belleville. Yves organisa quelques réunions plus ou moins réussies et obtint un assez bon score aux élections consulaires de 1975. Mais ce rôle de ne lui plaisait guère. Yves Loriette, sans grande conviction mais séduit par son esprit d’ouverture, soutint Fiszbin dans son combat d’émancipation à l’égard du Bureau politique. Yves Loriette préférait consacrer l’essentiel de son temps à la défense des habitants du bas de Belleville. Il restait là un îlot de vieilles maisons souvent habitées par des personnes âgées et des familles immigrées menacées par des expulsions locatives ; cet habitat devait être détruit pour faire place aux immeubles de grandes sociétés immobilières. Entre 1975 et 1977, Yves Loriette et ses camarades formèrent un « comité de défense des habitants du Bas Belleville » où l’on retrouvait aussi bien des communistes que des catholiques, quelques anars, et aussi quelques socialistes. Comme dans tous les collectifs dont il faisait partie, Yves Loriette retrouva là une ambiance humaine chaleureuse où chacun, tout en restant fidèle à son idéal, était plus ou moins à distance de sa « hiérarchie » et teintait son action militante d’une bonne dose d’anarchie. Ils formèrent un groupe très uni qui obtint quelques résultats. Giscard d’Estaing, président de la République, organisait tous les ans l’arbre de Noël à l’Élysée ; y était traditionnellement invitée une représentation d’élèves parmi les plus méritants ». L’année où une classe du XIXe. arr. fut choisie, Yves et ses camarades s’arrangent pour que ce soit Samia, élève dont la famille est menacée d’expulsion, qui soit envoyée à la fête. Ce fut Madame la femme du président qui reçut les enfants un par un. Quand vint le tour de la petite Samia, celle-ci lui remit une lettre où était expliquée la situation de sa famille ; elle était accompagnée d’une pétition que les militants avaient fait signer à la population du quartier. Cette lettre fut-elle lue ? Se serait-elle perdue dans les méandres administratifs ? Qu’à cela ne tienne, le lendemain de la fête à l’Élysée, Yves Loriette et ses camarades faisaient parvenir son contenu à la presse. Et c’est ainsi que les habitants de ce groupe de maisons insalubres purent obtenir très vite un logement dans une HLM neuve. Devant la lenteur des relogements des plus pauvres, Yves Loriette et ses camarades décidèrent un jour d’occuper symboliquement un logement neuf de la rue Rébeval dans le quartier Belleville. Après avoir alerté la presse, ils y passèrent un jour et une nuit dans une étrange ambiance de fébrilité et d’inquiétude, dans l’attente de ces messieurs de « la tour pointue », la préfecture de police. La police ne vint pas mais, par voie de presse, la veille d’Yves Loriette et de ses amis alertèrentla population parisienne sur le sort qui était celui des familles bellevilloises. Henri Fiszbin les a beaucoup aidés dans ces moments difficiles, mais les velléités d’indépendance de la fédération de Paris n’ont guère plu à Georges Marchais, si bien que leur ami et camarade « s’est mis de lui-même en dehors du Parti », selon la formule consacrée du PC à l’époque.
C’est à cette époque, qu’ayant décidé de militer à Vitry-sur-Seine, Yves, Lotiette d’abord comme patient, fit la connaissance d’un couple de médecins du quartier qui militait activement à la LCR. Ils sympathisent vite car dans la salle d’attente de leur cabinet, au lieu des habituelles revues qu’Yves trouvait niaises, étaient mis à disposition des tracts, brochures, et affiches du mouvement ouvrier. Leur relation de plus en plus étroite fut concrétisée par des actions en commun qui déplaisent à ceux qu’Yves Loriette qualifiait de « petits marquis dirigeant le PCF de Vitry-sur-Seine ». Avec les Docteurs Danièle Ducas qui deviendra Danièle Poupardin et Didier Poupardin*, Yves, Monique et quelques habitants créèrent l’association de quartier Réflexion, action, santé (RAS) qui organisa des débats d’éducation sanitaire, de protection sociale et aussi des fêtes. En outre cette association appela à une action d’une cinquantaine de cabinets médicaux en France pour transformer l’exercice médical libéral en partie prenante de cabinets multidisciplinaires où les professionnels de santé seraient salariés et non plus payés à l’acte, où seraient prises en charge les activités de prévention et de dépistage précoce. Le nom de ces cabinets fut Unités sanitaires de base (USB). Ces projets furent encouragés par les ministères du début de la présidence de François Mitterrand. Les militants porteurs de ces projets furent, à plusieurs reprises, convoqués pour étudier leurs budgets. Le résultat, en juillet 1983, fut que sur cinquante dossiers, un seul fut accepté, celui de l’USB de Saint-Nazaire, regroupant des soignants de trois cabinets. Mais elle ne vécut que trois ans en tant que telle, puisqu’elle fut sabordée en 1986 sous le gouvernement Chirac. À cette même période, de nombreuses fêtes furent organisées en lien avec le Comité de quartier où se retrouvaient les militants catholiques, communistes, LCR, quelques socialistes et des parents d’élèves ; ce comité inclut aussi les résidents du foyer de travailleurs immigrés de la place de la Liberté proche du cabinet médical des Poupardin. Ce foyer fut au centre de leurs actions : vaccinations « sauvages » dans le foyer de travailleurs immigrés, défense des résidents contre leur logeur, contre les descentes de police, et aussi contre certains riverains électeurs du Front national. Dans le même temps, ils développèrent un comité du MRAP à Vitry-sur-Seine. Ceci n’arrangea guère leurs rapports avec la Municipalité, en particulier lors de la fameuse affaire dite du "Bulldozer de Vitry-sur-Seine" à la veille de Noël 1980,
Dans les années 2000, les rapports des militants du MRAP avec les municipalités du Val-de-Marne, communistes ou pas, n’avaient fait que s’envenimer avec l’arrivée des familles roms venues essentiellement de Roumanie. Dès leur installation, à quelques exceptions près (Bonneuil, Sénart), ces familles en errance qui s’installaient là où elles le pouvaient, faisaient la quasi-unanimité contre elles. Peu nombreux étaient alors ceux qui s’impliquaient dans leur défense contre les expulsions sauvages, pour leur droit à un logement, leur droit à la santé, à la scolarité, au travail et le droit au respect de la dignité humaine. Aux côtés du MRAP se trouvaient la Ligue des droits de l’homme (LDH) et Médecins du monde. À force de se battre avec d’autres organisations de gauche, ces trois associations finirent par intéresser le Conseil général (CG devenu Conseil départemental-CD-en 2015) alors à majorité de gauche, et en particulier son président communiste Christian Favier. Il leur ouvrit la porte des directions départementales concernées, celle de l’Aide sociale à l’enfance, celle de l’Habitat et celle de l’Éducation. Elles obtinrent du CG la mise à disposition provisoire pour des familles roms de pavillons de voirie en bon état mais destinés à la démolition. Un bon nombre de familles ont ainsi pu enfin vivre dignement et, pour la plupart, s’intégrer dans leur environnement.
Pour reloger une autre partie des familles, ils mirent sur pied une opération d’occupation d’un terrain situé dans la localité de Saint-Maur-des-Fossés mais propriété du CG. L’exécutif du CG autorisa l’action sans pour autant l’assumer publiquement. À l’occasion de cette occupation se firent jour les prémices de l’association Romeurope qui rayonna sur la France entière et devint le principal collectif réunissant de nombreuses associations de défense des familles roumaines. Au départ, ils n’étaient que quelques militants comme Malik Salemkour qui, plus tard, deviendra président de la LDH, Michel Fèvre compagnon très charismatique, Michèle Mézard de Médecins du monde et Yves Loriette pour le MRAP. Après l’année 2000, la principale activité militante d’Yves Loriette fut centrée sur la défense des Roms. En qualité de représentant du Mrap et de Romeurope, il participa aux premiers travaux du groupe interministériel chargé de l’éradication des bidonvilles au sein de la Délégation interministérielle à l’hébergement et à l’accès au logement des personnes sans-abri ou mal logées (Dihal) créée sous le gouvernement de François Hollande. Yves Loriette était membre du groupe de travail de la Dihal en charge de l’occupation et des opérations d’évacuation des campements illicites. Il y faisait régulièrement des interventions. La Dihal est administrée dès sa création en 2008, par le préfet Alain Régnier. Yves Loriette et ses amis furent scandalisés par les politiques hypocrites menées à l’égard des roms. D’un côté, pour satisfaire les riverains apeurés étaient ordonnées des actions répressives absurdes et très dures, consistant à les faire expulser par les forces de l’ordre d’un bidonville à un autre et de squat en squat. D’un autre côté, afin de rassurer la partie la plus humaniste de la population française, les autorités s’appuient sur ce groupe de travail de la Dihal au sein duquel se créèrent des sous-groupes qui essayaient de courir après des financements tels que les fonds européens du Feder, permettant de monter des projets. Quelques opérations se réaliseront dans le Val-de-Marne telles que le village d’Orly et à Ivry-sur-Seine en 2007, le Village de l’Espoir constitué de trente bungalows qui accueillent un peu moins de soixante personnes pour la plupart expulsées du campement du canal Saint-Martin à Paris. Jean-Louis Borloo, alors ministre du logement, promit que cette réalisation serait étendue aux cent départements français. Il n’en fut rien. La Dihal, dépourvue de moyens à la hauteur de la situation, apparut aux militants comme un cache-misère, à tel point que le préfet Alain Régnier, démissionna de son poste en 2014. Pendant plus de vingt années, Yves et les associations de défense des roms eurent le sentiment de s’épuiser dans la lutte sur trois fronts. Contre l’inconséquence des gouvernements successifs, contre la plupart des élus locaux de toutes couleurs politiques et contre les groupuscules d’extrême droite. Ces derniers noyautent et influencent les riverains qui étaient souvent très proches socialement des roms et politiquement très fragiles. Toutefois, à Ivry-sur-Seine la municipalité et le CD, dont les exécutifs étaient communistes, ont pris en charge de nombreuses familles qui résidaient sur le territoire. Malgré les efforts d’Yves Loriette et de tous ces militants, bien que leur nombre n’eût pas augmenté en France, les familles roms continuaient d’être chassées et marginalisées par les pouvoirs publics. Yves Loriette dressa le constat amer que bien que les familles qui avaient bénéficié d’une prise en charge (relogement, scolarisation, travail) se fussent parfaitement intégrées à la société française, l’image négative que la population avait d’eux subsistait. Il mena aussi une autre bataille avec les Poupardin au sein du Mrap au début des années 2000. Un lourd débat se fit jour durant cette période ; une grande partie des militants constataient que le Président Mouloud Aounit prenait souvent des positions qui ne leur semblaient pas conformes aux valeurs universalistes et laïques du mouvement. Ce fut particulièrement le cas lors de la publication des premières caricatures du prophète Mahomet dans le journal danois, reprises dans Charlie Hebdo, puis ultérieurement par d’autres journaux. Mouloud Aounit avait condamné ces caricatures et avait porté plainte en particulier contre France Soi. Les militants qui contestent les prises de positions du président du Mrap représentaient un tiers du Conseil d’Administration dont Didier, et Danièle Poupardin et Yves Loriette étaient membres. Ces prises de position du président avaient pour conséquence de privilégier le racisme antimusulman ; de plus, Mouloud Aounit se présenta aux élections municipales en Seine-Saint-Denis sur une liste communautariste. D’autres qui avaient pris du recul vis-à-vis du Mrap comme Didier Daeninckx (1949-) avaient également dénoncé ce qu’ils considéraient comme une déviance. Le débat, parfois violent, a duré plusieurs années. Au décès de Mouloud Aounit une commission de conciliation a été créée dont Yves Loriette faisait partie, afin de représenter les contestataires regroupés au sein de Mrap-pluraliste. Finalement un accord informel est intervenu qui donnait satisfaction au groupe Mrap-pluraliste ; il n’avait donc plus lieu d’exister. L’assemblée générale des 8 et 9 janvier 2011 confirma cette orientation. À sa suite Didier, Danièle Poupardin et Yves Loriette furent élus au nouveau Conseil d’Administration du Mrap. Yves souhaitait que la relève vienne en particulier pour la présidence du Mrap du Val-de-Marne. Il garda toujours des relations d’amitié avec les Poupardin, et fut douloureusement touché par le décès brutal de Didier le 5 juillet 2015.
En 2006, Yves Loriette avait été le fondateur du Comité ATTAC de Vitry-sur-Seine auquel se joignirent André Dillinger et Gérard Coulon. Yves Loriette, longtemps, comme tant d’autres, avait cru, dira-t-il, « au paradis soviétique ». Les révélations du XXe Congrès du PCUS eurent raison de ses illusions ; elles s’effondrent « comme un beau château de sable sanguinolent ». Et pourtant, à 85 ans, il constate qu’il restait « accroché au PCF comme une huître à son rocher » dont il fut un vétéran avec soixante ans d’adhésion. Peut-être, dira-t-il, parce qu’il lui devait beaucoup dans son éducation humaniste et politique. « Qui sait ce que je serais devenu si je ne l’avais pas rencontré. L’adolescent perturbé que j’étais, serait peut-être devenu un sale réac ou pire encore » disait-il volontiers. Yves Loriette était aussi membre de l’association des Amies et amis de la Commune de Paris tant restait pour lui toujours présente l’empreinte de cette tentative inédite et audacieuse de pouvoir populaire.
À sa retraite Yves Loriette passa davantage de temps dans la maison familiale de Monique à Pranal près de Bromont-Lamothe (Puy-de-Dôme). Il adhéra à la « Gouttelle demain » groupe républicain progressiste animé par Jean Sanitas, résistant, journaliste, écrivain dont la femme Marcelle, communiste avait été elle aussi résistante. Ils fêtaient le 14 juillet républicain chaque année avec un grand nombre de personnes, ce dont le journal La Montagne se faisait l’écho. Yves Loriette adhéra aussi à l’association des Mines de Pontgibaud (Puy-de-Dôme) qui fut à l’origine de la création d’un musée de la mine installé dans le Château de Pontgibaud. Sa présidente, Mme De Germiny, en était la châtelaine. L’association réalise un gros travail de reconstitution du travail, des outils, du milieu géologique, des mineurs, du travail des enfants, des maladies et organise des échanges avec d’autres sociétés de mineurs dans l’hexagone ou à l’étranger. Dans cette association où se côtoient entre autres des gens aussi différents que Mme de Germiny, son époux le Comte de Germiny, Jean Sanitas et Yves Loriette.

Yves Loriette militant politique est aussi un artiste. Il est peintre, poète et comédien amateur. Le MRAP publia en 2012 un recueil de poèmes sous le titre « Des mots pour les roms » qui fut vendu au profit des familles roms qui vécurent cinq ans dans le bidonville de la rue Truillot à Ivry-sur-Seine. Dans les fêtes de quartier, il lisait ses poèmes notamment ceux qui évoquent la situation des roms tel que « L’enfant Rom 2002 » : « …Les braves gens Les honnêtes gens N’ont pas regardé tes yeux Ils n’ont vu que la crasse Que la misère Que la violence Et les rats qui te faisaient cortège… ». Yves Loriette avait écrit ce poème après l’expulsion des roms de la voie des roses à Choisy-le-Roi. L’abbé Pierre était venu les soutenir tandis que le président Sarkozy avait assuré le maire communiste de l’époque « qu’il le débarrassera de toute cette racaille ». Ce recueil comporte aussi « Stefan et Francesca » poème écrit en la mémoire de deux très jeunes enfants roms qui périrent dans l’incendie de leur baraque à Orly (Val-de-Marne) le 18 février 2010. Il comprenait aussi « Le bulldozer écrit en 2011 à la suite de l’expulsion filmée par des militants, film montrant les objets personnels laissés sur le terrain parmi lesquels des cartables et un ours en peluche. D’autres circonstances motivent l’écriture par Yves de poèmes. Ainsi, lorsque Sohane Benziane, le 4 octobre 2002, à l’âge de dix-huit-ans fut brûlée vive par machisme, il écrivit « Pour Sohane ». Il réalisa aussi « Marion et Valentine » en hommage à deux jeunes collégiennes âgées de 14 ans qui, le 23 septembre 2005 se jetèrent du 17e étage d’une tour d’Ivry-sur-Seine, leurs mains liées ensemble, après avoir laissé sur un message « que la vie ne valait pas le coup ». Il participe plusieurs fois à la Biennale des poètes du Val-de-Marne animée par Francis Combes (1953-) dont la scène ouverte des poètes contre racisme, en avril 2017. Il ne fait pas que des œuvres sur des sujets politiques. Il survola d’autres thèmes comme ceux de « l’éloge de la lenteur », la mathématique « folles équations ». Il fut aussi lauréat d’un concours de la ville de Vitry-sur-Seine sur le thème de l’amour, avec son poème intitulé « le croqueur de nombril ». Il participa aussi aux ateliers organisés à Vitry-sur-Seine dans le cadre de l’Urbaine de poésie qui produisait des recueils trimestriels.
Comme comédien amateur, il fréquenta pendant de nombreuses années des ateliers théâtre dans le XIIIe arr. de Paris et aussi dans le Val-de-Marne à Ivry-sur-Seine et Villejuif. Parmi ses rôles les plus marquants, il joua « Bidochon » dans les “Bidochons”, pièce réalisée dans le cadre des ateliers de théâtre du XIIIe arr. et qui dans les années 90 fut jouée avec succès dans plusieurs centres de vacances. Il incarna aussi Dom Juan vieillissant dans « Don Juan » de Molière, donnée au théâtre du Proscenium à Paris du 24 au 28 avril 2006. Il joua aussi dans « Ça se passera au bord de la mer » les 10 et 11 juin 2006 à gare au théâtre de Vitry-sur-Seine. En 2007, il eut le privilège de se produire avec cent deux autres amateurs, dans la cour d’honneur du Palais des Papes, au Festival d’Avignon, et d’y déclamer l’un des « Feuillets d’Hypnos », de René Char, mis en scène par Frédéric Fisbach (1966-). Le 26 mai 2018, il se produisit sur la scène du théâtre d’Ivry-sur-Seine dans « un set de Shungu ».
Il présenta ses tableaux dans de nombreuses expositions telles que pendant dix ans celle annuelle de Vitry-sur-Seine intitulée « Peintres à Vitry ». Du 23 novembre au 1er décembre 2012, le Centre culturel de Vitry-sur-Seine lui consacra « une carte blanche » sur le thème « Errance » où ses peintures et poèmes furent présentés. Il participa au Salon des Arts Plastiques à Pontgibaud et La Gouttelle organisé chaque année en juillet et août par Jean Sanitas avec lequel Yves Loriette a entretenu longtemps des liens d’amitié. En 2012, au 17e salon du château de Pontgibaud il présenta une exposition de reproduction de « Portes palestiniennes » en taille réelle ; cette exposition, bien que se référant à des orientations politiques éloignées de celle du public de ce salon, connut le succès. Yves Loriette mit très souvent ses talents de dessinateur au service du PCF, et d’association de Vitry-sur-Seine notamment de l’amicale des locataires, de l’association RAS, d’ATTAC, du MRAP pour l’illustration de leurs tracts et affiches. Il écrivit plusieurs articles dans les publications du MRAP, dans la presse départementale, régionale et nationale, organisa de nombreux débats et contribua à la création d’une exposition sur la situation des roms.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article236602, notice LORIETTE Yves, Silvio, Charles par Bernard Thiery, version mise en ligne le 16 janvier 2021, dernière modification le 9 février 2021.

Par Bernard Thiery

Dans une manifestation contre les atteintes aux régimes de retraite.

ŒUVRE :
Nombreux poèmes tels que dans le recueil Des mots pour les roms, 2012, MRAP ; nombreuses œuvres picturales et dessins telles que présentées à Errance, exposition des tableaux et des poèmes d’Yves Loriette à Vitry-sur-Seine, 2012 ; participation à la représentation théâtrale les feuillets d’Hypnos, de René Char, 2007 ; prix sénior du concours de la Saint-Valentin-Vitry-sur-Seine, 2014 ; nombreux articles dans Différences, journal du MRAP notamment « Corvée d’eau pour les roms »-juillet-août-septembre 2011, contribution au dossier « Un siècle de fichage des nomades aux roms »-mars 2013 , contribution au spécial Différences des 70 ans du MRAP-avril-mai-juin 2019 , nous ne mourrons pas du Coronavirus mais de faim-automne 2020 ; article dans Le Parisien, édition 94 sur l’inscription des premiers roms sur les listes électorales pour les municipales-19 mars 2014 ; contribution individuelle au débat du Congrès du PCF « L’importance des migrations des travailleurs »-juin 2016 ; Présentation du militant du Mrap (YL) dans « le Relais » revue de Vitry-sur-Seine- février 2017 ; plusieurs interventions dans des comités du Mrap de Province ; conférence de presse à Marseille le 10 octobre 2012 à la Maison des Droits de l’Homme ; article dans la Marseillaise le 11 octobre 2012 ; conférence de presse en 2006 à l’Assemblée nationale, à l’initiative du sénateur Michel Billout ; contribution au dossier « Roms en France » de Témoignage Chrétien n°3482-1er mars 2012 ; au mois de mars, pendant de nombreuses années, interventions à la semaine contre le Racisme dans des établissements scolaires du Val-de-Marne ; participation à la création d’une exposition pédagogique itinérante sur les roms « Qui sont-ils : préjugés, discriminations ».

SOURCES : documents fournis par Yves et Monique Loriette et par Danièle Poupardin. — romeurop.org. — dihal- compte rendu de la réunion du 24 juin 2014. — Le Parisien, 27 novembre 2004, 28 décembre 2004, 25 juin 2006, 6 mars 2012, 19 mars 2014, 2 février 2017, 16 mars 2017, 19 avril 2017 . — archives du MRAP, revue Différences n° 39-novembre 1984, n° 257-janvier 2006, n° 277- janvier 2011, n° 279-juillet 2011, n°285-Janvier 2013 ; Archives du MRAP, dossier thématique « L’Europe forteresse-10 octobre 2019 »).

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