La lutte contre le Pacte de Sécurité (Ampō tōsō)

En 1955, le volume de la production industrielle et minière fit plus que doubler par rapport aux chiffres d’avant-guerre ; la balance commerciale avec l’étranger enregistra de larges excédents et l’on entra dans une ère de prospérité ; le capitalisme monopolistique paracheva sa résurrection et s’engagea dans la voie du renforcement, tandis que la classe capitaliste lançait, au nom de l’augmentation de la productivité, une nouvelle politique de rationalisation systématique. Le Congrès général des syndicats (Sōhyō) organisa, pour la première fois cette année-là, une grande campagne centralisée et unifiée de revendications salariales, les « luttes du printemps » : cette offensive printanière devait désormais se reproduire chaque année en prenant une envergure croissante pour se développer ces dernières années en un vaste mouvement unifié couvrant tout le Japon et regroupant plus de 8 500 000 ouvriers non obligatoirement adhérents du Sōhyō. Enfin, le monde politique fut également, en 1955, le théâtre d’une réorganisation très importante puisque, d’une part, les conservateurs divisés en Parti libéral et Parti démocrate s’unirent pour former le Parti libéral-démocrate (Jiyū minshutō) et que, d’autre part, les deux partis socialistes, celui de droite et celui de gauche réussirent leur réunification sous la direction de la tendance de gauche. Au cours de sa VIe Conférence nationale, réunie en juillet 1955, le Parti communiste, de son côté, surmontant une scission de plusieurs années, sut restaurer son unité et ayant procédé à son autocritique sur son « sectarisme » et son « aventurisme d’extrême-gauche », il entreprit de réviser ses relations avec les travailleurs : cette nouvelle prise de position ne manqua pas d’avoir une profonde influence sur l’évolution ultérieure du mouvement ouvrier
Le pacifisme et tous les autres mouvements populaires démocratiques connurent alors également de nouveaux développements.
En effet, les courants pacifistes japonais s’étaient, en 1949, structurés en un mouvement inséré dans le cadre des tentatives mondiales visant à la sauvegarde de la paix : c’est ainsi que 6 400 000 signatures furent recueillies au Japon pour l’Appel de Stockholm (1950) qui réclamait l’interdiction des armes nucléaires et, en 1951, 5 700 000 pour l’Appel de Berlin demandant la conclusion d’un traité de paix entre les cinq grandes puissances mondiales et s’opposant au réarmement du Japon et de l’Allemagne. Sur ces entrefaites survint l’Affaire de l’atoll de Bikini : les marins qui étaient à bord du « Fukuryū maru » se plaignirent d’avoir reçu les « cendres de mort » produites par l’explosion d’une bombe à hydrogène américaine testée dans le Pacifique Sud — cet événement fut ressenti au Japon, après Hiroshima et Nagasaki, comme la troisième série des dommages atomiques dont ce pays était victime. La campagne qui fut alors déclenchée pour l’interdiction des bombes atomiques et thermonucléaires recueillit 32 000 000 de signatures et, gagnant le monde entier, toucha finalement plus de 700 000 000 d’individus. Ce mouvement déboucha sur la formation de l’Association japonaise pour une interdiction des bombes atomiques et thermonucléaires ou Gensuikyō (Gensui baku kinshi nihon kyōgikai) qui organisa le 6 août 1955 à Hiroshima le Premier Congrès mondial pour l’interdiction des bombes A et H. Par la suite, ce mouvement, marqué par les transformations de la conjoncture tant interne qu’internationale et en particulier par la rivalité sino-soviétique qui déchira le mouvement communiste, connut de nombreuses vicissitudes et même des scissions, mais il continue de nos jours à se manifester en tant qu’élément dynamique du mouvement mondial pour la paix.
D’autre part, c’est au mois de juin 1955 que fut célébrée à Tōkyō pour la première fois l’Assemblée de la fête des Mères, dont le slogan était : « Pour des mères qui, ayant créé la vie, la cultivent et la protègent » ; cette manifestation donna naissance à un mouvement populaire original, qui tient congrès depuis lors chaque année.
A partir de 1957, le capitalisme monopolistique favorisa nettement la résurrection du militarisme et amorça sous l’égide du Cabinet de KISHI Nobusuke, une politique de pénétration des marchés étrangers. Lorsque fut mis en vigueur le système de notation obligatoire des enseignants, qui constituait une entrave aux activités de ceux-ci et une mesure visant à faire pencher l’enseignement vers la réaction et le retour au militarisme, dans la mesure où le gouvernement disposait de moyens de contrôle donc d’éventuelle pression, les travailleurs de l’enseignement regroupés dans le Syndicat des enseignants japonais (Nihon kyōshokuin kumiai) résistèrent en organisant des luttes communes avec toutes les couches de la société. Ces conflits, qui s’étendirent sur les années 1957 et 1958, sont connus sous le nom de luttes contre la notation obligatoire (Kinpyō tōsō). En octobre 1958, le gouvernement proposa inopinément à la Diète un projet de la loi visant à modifier la fonction policière, la Loi sur le mode d’exercice des fonctions d’agent de police. Il s’agissait en fait de renforcer les droits des policiers dans une perspective de répression des mouvements populaires, à commencer par le mouvement ouvrier. La classe ouvrière, à laquelle se joignirent intellectuels, étudiants, journalistes et croyants de diverses religions, s’opposa vivement à ce projet de loi au nom de la sauvegarde de la démocratie : un vaste mouvement unifié regroupant également le Parti socialiste et le Parti communiste vit le jour. 529 organisations élevèrent des protestations et on assista à la création de plus de 1 000 comités de lutte commune dans tout le pays, qui agirent de manière concertée. Finalement, sous la pression populaire, le projet de loi fut abandonné. Ensuite, ce furent les opposants à la réforme du Traité de sécurité nippo-américain, dont l’objectif était la réorganisation et le renforcement de l’alliance militaire entre les deux pays, qui se dressèrent en une lutte violente et organisée qui dura plus d’un an et demi. Les participants provenaient de toutes origines : des étudiants, des paysans, des professeurs de l’enseignement supérieur, des artistes, des citadins non politisés. Le noyau dur du mouvement était constitué par la classe ouvrière. C’est ainsi qu’en mars 1959 fut mis sur pied le Conseil national pour l’opposition au renouvellement du Pacte de Sécurité (Ampō jōyaku kaitei soshi kokumin kaigi), auquel s’affilièrent plus de 100 organismes représentant plusieurs millions de membres, dont le Parti socialiste, le Conseil général des syndicats (Sōhyō) et le Syndicat pan-japonais des paysans (Zen nihon nōmin kumiai) ; le P.C. figurait comme « observateur » dans ce mouvement où l’extrême gauche jouait un rôle important. Avec le développement de ce mouvement, on assista à la création dans tous le pays de comités locaux de lutte commune qui furent à un moment plus de 2 000. Entre le mois d’avril 1959 et le mois d’octobre 1960 furent organisées, sur le plan national, des actions unifiées. Cependant, l’aile droite de la social-démocratie se dissocia de ce mouvement pour former à cette occasion le Parti démocrate-socialiste (Minshu shakai tō ou Minshatō).
En janvier 1960, le Premier ministre KISHI se rendit aux États-Unis afin d’y procéder à la signature du nouveau Traité de sécurité. Lors des délibérations de la Diète pour la ratification de ce traité, le cabinet KISHI et le Parti libéral-démocrate majoritaire qui le soutenait mirent une fin brusquée aux débats et firent procéder à un vote forcé dans la nuit du 19 mai. Devant cette violation ressemblant fort à un coup d’État visant à détruire le système démocratique de la représentation parlementaire, de nombreuses protestations se firent entendre ; le mouvement d’opposition unifiée progressa de manière spectaculaire et se déploya sur une très grande échelle. Les bâtiments de la Diète, la résidence officielle du Premier ministre et l’ambassade des États-Unis furent assiégés jour après jour sans interruption par des corps de protestataires provenant de toutes les couches sociales. Les 6, 15 et 22 juin se succédèrent trois grandes vagues de grève générale de protestation déclenchées par les travailleurs des chemins de fer nationaux avec plusieurs millions de participants : ceci constitua l’apogée de la lutte contre le Pacte de sécurité. La visite du Président des États-Unis, Eisenhower, fut annulée par suite des manifestations d’hostilité de la population. Le Traité fut finalement ratifié, mais la situation était telle que le cabinet KISHI dut démissionner. Le résultat le plus important de cette longue lutte fut la prise de conscience par les populations japonaises de la force que constituait un front unifié centré sur la classe ouvrière.
A la même époque, entre janvier et octobre 1960 eut lieu le conflit des houillères de Miike dans l’île de Kyūshū, conflit historique organisé pour lutter contre la menace de licenciements massifs. Reprenant à son compte la politique du capitalisme monopolistique américain de domination de l’industrie pétrolière du Japon, le grand capital japonais s’engagea dans la voie de la « rationalisation » de cette industrie, en proclamant le déclin de l’industrie des houillères au nom de la « révolution dans l’appro­visionnement énergétique, que constituait le passage du charbon au pétrole ». Sous le prétexte principal de « rationalisation » il s’agissait de réduire les effectifs de 7 500 travailleurs et ce furent les ouvriers les plus combatifs qu’on décida de licencier. Le caractère politique des licenciements fut clairement mis en évidence quand 400 employés, militants de base, parmi les 1 200 désignés furent congédiés pour « avoir fait obstacle à la production ». Des ouvriers des autres industries, dans tout le Japon, vinrent à la rescousse des grévistes des mines de charbon de Miike. La campagne de collecte des fonds de soutien à la lutte rapporta deux milliards de yen, y compris les participations en provenance de l’étranger.
Le combat fut mené avec un grand allant au milieu des difficultés dues à la collusion de l’entreprise avec les forces de police, les gangs et les tribunaux, mais se termina par la défaite du mouvement.
Le droit d’intervention des ouvriers sortit très affaibli de ce conflit.
Trois ans plus tard, le 9 novembre 1963, se produisit une très grave explosion dans la mine, due à un coup de grisou ; à cause de la détérioration des équipements de sécurité, 458 ouvriers périrent en un instant.
On peut dire que la lutte contre le Pacte de Sécurité et le conflit de la mine de Miike constituent une sorte de bilan des quinze premières années de l’après-guerre.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article236712, notice La lutte contre le Pacte de Sécurité (Ampō tōsō), version mise en ligne le 29 juillet 2022, dernière modification le 13 juillet 2022.
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