SOLER CRIVELLÉ Evaristo, Adolfo

Né le 18 octobre 1887 à la Torre de l’Espanyol (province de Tarragone, Catalogne, Espagne), mort le 15 juillet 1944 à Castelnau-Durban (Ariège) ; ouvrier du Bâtiment à Barcelone, puis concierge du local barcelonais de la CNT (Confédération nationale du Travail) ; exilé en France après la Retirada (1939) ; habitait en 1944 à La Labastide-de-Sérou (Ariège) ; victime de la tuerie de la Casace (commune de la Castelnau-Durban) le 15 juillet 1944 par des guérilleros de l’Agrupación de guerrilleros españoles (AGE)

Evaristo Soler, fils de Pedro Soler et de Josefa Crivellén était originaire de la Torre de l’Espanyol (province de Tarragone), village de la rive gauche de l’Èbre, au sud de la Catalogne. Ouvrier du Bâtiment, établi à Barcelone, il milita activement, avant la guerre civile (1936-1939), dans le syndicat de cette branche professionnelle. Il fut aussi pendant quelques années concierge du grand local confédéral de la rue des Mercaders (Marchands) de Barcelone : cette fonction indiquait qu’il était un homme de confiance de la direction de la CNT chargé de filtrer les entrées dans le local de la confédération.

Après la Retirada (février 1939), il avait fini, en juillet 1943, par s’installer en Ariège, à la Bastide-de-Sérou, chef-lieu de canton sur la route nationale (aujourd’hui départementale) 117 reliant Foix à Saint-Girons. Il fréquentait visiblement les réfugiés anarchistes du Couserans et aidait sans doute la Résistance française. Comme la majorité des libertaires de l’Ariège, il refusait d’intégrer les rangs des organisations de résistance dépendant du Parti communiste d’Espagne (PCE). Le jugement du tribunal civil de première instance de Foix (requête du 2 septembre 1954, jugement du 9 septembre 1954) précise aussi qu’ « en raison de la présence dans cette localité [La Bastide-de-Sérou], il quittait son domicile en juillet 1944 (..) ». Il était un ami de Ricardo Roy Escribano (1902-1944) et fut, à ce titre, invité à participer le 15 juillet 1944 à une fête familiale organisée pour célébrer la naissance, une semaine plus tôt de la seconde fille de ce dernier, Isabelle. Après cette fête, et jusqu’en 1954, il ne reparut plus à son domicile.

La femme de Ricardo Roy, sa belle-mère, ses deux filles et d’autres amis de la famille étaient présents. Ricardo Roy, s’étant sans doute attardé au travail, n’était pas encore rentré lorsque fut perpétré le massacre au cours duquel périrent quatre membres de la famille et des amis, dont Evaristo Soler, qui s’étaient rendus chez lui pour se joindre à la fête familiale.

En début de soirée des communistes espagnols armés demandèrent à entrer dans la maison. Ils furent invités à participer aux réjouissances. Ils purent certes constater l’absence de Ricardo Roy qu’ils venaient « liquider » car considéré comme un « traitre » pour son refus d’intégrer les organisations de résistance de la mouvance communiste. Pourquoi décidèrent-ils d’exercer leur vengeance sur la famille et les amis de Ricardo Roy ? Vers 22 heures et demie, après avoir éteint brusquement la lumière, ils tirèrent à l’aveuglette dans la pièce des rafales d’armes automatiques.

Ils mirent ensuite le feu à la maison. La réalité du massacre est établie par divers témoignages, dont celui d’une voisine, recueilli dans les années 2010 par Ángel Carballeira (op. cit., 2020). Les décès des victimes de la tuerie, dont Evaristo Soler ne furent pas consignés sur le registre de l’état civil de Castelnau-Durban. Soler fut, comme les autres victimes enterrées dans le cimetière de Castelnau-Durban. José Arisó (1910-1998) a témoigné en 1984 (op. cit., 1984), de la présence de sa tombe dans ce cimetière. Il expliqua que son fils s’y était rendu à la fin de 1944 ou au début de 1945 armé d’un revolver afin de rendre hommage à son père. Il aurait crié, tirant un coup de feu en l’air : « je le [mon père] vengerai ». Les tombes de la tuerie de la Casace ont dû disparaître et les dépouilles des victimes ont sans doute été placées dans la fosse commune.

Dans son enquête des années 2010, Ángel Carballeira (op. cit., 2020) a noté une trace écrite du décès d’Evaristo Soler en marge de l’état civil de La Bastide-de-Sérou. Cependant, il ne donne pas l’intégralité du jugement du tribunal civil de première instance de Foix. Celui-ci se prononça le 9 septembre 1954 à la requête du procureur de la République de cette ville. En effet, comme les autres victimes de la tuerie de la Casace, le décès de Soler n’avait pas été enregistré par l’officier de l’état civil de Castelnau-Durban. Le tribunal prit acte d’une décision du ministre des Anciens combattants et victimes de guerre prise du 4 août 1954 qui constatait que Soler n’était pas revenu à son domicile de La Bastide-de-Sérou depuis juillet 1944 et que « au vu des renseignements recueillis au cours de l’enquête il est à présume que se trouvant chez des compatriotes dans la maison Estaque, hameau de Cazas (sic), commune de Castelnau-Durban (Ariège) il a péri avec six d’entre eux au cours de l’incendie allumé par un autre groupe d’Espagnols qui a consumé cette maison le 15 juillet 1944. » Le tribunal conclut que « le sieur Soler Crivellé (...) est décédé le quinze juillet mil neuf cent quarante quatre à La Cazace (sic) commune de Castelnau-Durban (Ariège). Dit et que le présent jugement tiendra lieu d’acte de décès. »

Le tribunal ordonna curieusement que le jugement fût transcrit sur le registre l’état civil de sa dernière commune de résidence, La Bastide-de-Sérou, et non celle du décès dont il venait de constater qu’il avait eu lieu à Castalnau-Durban. On constata aussi, que ce jugement se fondait sur une enquête qui ne faisait état que de la mort des victimes par le feu. Il ne fait pas allusion à la mort par balles expliquée par des survivants et des témoins. Il comptabilise six victimes dont il est rappelé dans l’exposé du procureur de la République que l’incendie avait été allumé par « un autre groupe d’Espagnols. »

Il est curieux de constater qu’un autre Soler Crivellé (Pere/Pedro), combattant de l’AGE d’obédience communiste (un frère ? un apparenté à Evaristo ?) fut tué le 22 août 1944 lors du combat victorieux, à Castelnau-Durban de l’ensemble des groupes armés de la Résistance ariégeoise contre le Marschgruppe allemand et turkestanais. Claude Depla indiqua dans ses notes manuscrites que ce guérillero portant aussi le patronyme de Soler Crivellé fut tué près du hameau de la Casace, plus d’un mois après la tuerie qui anéantit la famille Roy et ses amis. Mais ce Pedro se confondait-il avec Evaristo ? Certains indices pourraient, sans absolue certitude, militer en faveur de cette thèse

En effet, nous remarquons aussi que, dans une autre de ses notes manuscrites (mais peut-être ancienne dans la chronologie de ses recherches), Claude Delpla, mentionne un tué à la Casace nommé « Soler Crivillé », sans prénom et sans date. Fait-il allusion à Evaristo Soler ? Il ignorait visiblement alors ce qui s’était passé dans une maison de ce hameau le 15 juillet 1944. Mais, dans sa communication au colloque de Pau (op. cit., 2006), il avait su qu’une « liquidation », au moins, avait eu lieu à la Casace.

Voir Castelnau-Durban (Ariège), La Casace [Casasse], massacre d’Espagnols adultes de la mouvance anarchiste et d’enfants par des « guérilleros » (15 juillet 1944)

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article237900, notice SOLER CRIVELLÉ Evaristo, Adolfo, version mise en ligne le 1er février 2021, dernière modification le 28 mai 2021.

SOURCES : Arch. dép. Ariège, 107 W 91, requête et jugement du tribunal civil de première instance de Foix, 2 et 9 septembre 1954. — Arch. Dép. Ariège, 64 J 23, fonds Claude Delpla, fiches manuscrites, note concernant Pedro Soler Crivellé ou Soler Crivellé sans prénom. — Esteve Ballester, Martine Boury, Marcel Gélis, Marcel Langand, Henri Melich, Edward Sarboni, Carolina Benito, Amapola Gracia, Dominique Grein, 1944. Les dossiers noirs d’une certaine résistance. Trajectoires du fascisme rouge, Perpignan, Cercle d’études sociales, 1984, 239 p. [Témoignage de José Arisó, p. 102]. — Ángel Carballeira, « La tuerie de Lacazace en juillet 1944 », Les cahiers du CTDEE, Centre toulousain de documentation sur l’exil espagnol, 14, décembre 2020, p. 25-39. — Claude Delpla, « Les origines des guérilleros espagnols dans les Pyrénées (1940-1943) », in Jean Ortiz (dir.), Rouges. Maquis de France et d’Espagne. Les guérilleros, actes du colloque des 20 et 21 octobre 2005, université de Pau et des pays de l’Adour, Biarritz, Atlantica, 2006, p. 153-209 [p. 163].

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