ESTORACH Soledad [épouse LEQUENNE]. Pseudonyme : « Maria »

Par Michel Lequenne

Née le 6 février 1915 à Albatarrech (province de Lérida, Catalogne), morte le 14 mars 1993 à Paris ; secrétaire dans le domaine de l’édition, traductrice ; anarchiste, membre de la CNT-FAI, puis militante trotskiste, membre du PCI-SFQI.

Son père, Rafael Estorach, s’était fait instituteur dans le village d’Albatarrech, après une vie aventureuse, mais il y restait d’autant plus étranger qu’il était athée. Enfant, Soledad Estorach eut une avance physique et intellectuelle sur ses compagnons et compagnes, qui l’appelaient « fantôme », parce qu’en plus de son irréligion, elle était blonde aux yeux bleus dans une population de bruns aux yeux noirs. En butte à leur hostilité, elle partit à quinze ans pour Barcelone, où elle entra comme ouvrière dans une usine. Ayant protesté contre une injustice faite à un compagnon de travail, un vieil ouvrier lui conseilla de se syndiquer à la CNT-FAI, ce qu’elle fit immédiatement. Elle fut encore dans ce milieu d’hommes un cas exceptionnel, mais, à l’inverse du village, de façon positive : elle sera la Niña de la section de Barcelone, à qui Durruti pinçait l’oreille à chaque rencontre. Après le travail, elle passait ses soirées à étudier à l’Ateneo, le centre culturel anarchiste, et une grande partie de ses nuits à la lecture.

Le premier jour de riposte au coup d’État de Franco, elle combattit dans Barcelone, en particulier en participant à l’attaque d’un couvent d’où les religieux tiraient sur les ouvriers, allant sous les balles en asperger les murs d’essence et les incendier. Durant toute la guerre, elle participa à de nombreuses activités : de la tentative (largement manquée) de suppression de la prostitution par le rassemblement des filles dans des ateliers de fabrication d’uniformes des miliciens, au sauvetage des trésors d’art des églises (qu’on accuse les anarchistes de brûler) et à l’organisation de communes paysannes en arrière du front. Elle fut bien vite du groupe d’animation des Mujeres Libres (Femmes libres) de Catalogne, sous la conduite de celle qui sera l’amie de toute sa vie, la grande intellectuelle, plus tard amie de Picasso, Mercedes Guillen (épouse, en exil, de l’ouvrier Baltasar Lobo, qui en France devient sculpteur).

La défaite lui réserva en France l’accueil d’un camp de concentration, puis d’une prison à Orléans. Des anarchistes français organisèrent sa fuite, et ce fut une première vie clandestine jusqu’à l’invasion allemande, qui l’incita à rentrer en Espagne par la montagne, et où elle vécut pendant toute la guerre une seconde et plus dure illégalité. Mais elle y rencontra un compagnon, Andres, un trotskiste qui lui éclaira la lutte qu’elle avait vécue. Les vainqueurs de la Guerre mondiale ayant arrêté la lutte contre le fascisme à la frontière des Pyrénées, Andres et Soledad la repassèrent clandestinement. La France n’était guère plus accueillante aux Espagnols anti-franquistes qu’en 1939 : aucune légalisation possible pour les nouveaux arrivants ! Le couple fut intégré dans le groupe des anciens immigrés trotskistes de la guerre civile qui formèrent la section espagnole de la IVe Internationale. Le retour d’Andres en Espagne, sous une fausse identité, aux fins de regroupement d’un noyau clandestin, fut organisé. Comme plus tard Munis et ses compagnons, il fut vite arrêté. Sa famille bourgeoise parviendra à le faire libérer, mais dans des conditions qui mirent fin à sa vie militante.

De son côté Soledad Estorach, quoique vivant misérablement de petits secours, trouva le moyen de prendre en charge une jeune Juive roumaine, Rosika, dont toute la famille disparut à Auschwitz (et qui épousa Arsène Lecoq, recruté au trotskisme dans les Auberges de la jeunesse). Seule nouvelle recrue du groupe espagnol, Soledad fut envoyée à l’école internationale de cadres, où 14 sections avaient envoyé un ou deux de leurs jeunes dirigeants. L’école se tenant en France, la section française eut le privilège de sélectionner trois élèves : Émilienne, secrétaire dactylographe du BP (qui deviendra la femme de Michel Deutsch, l’éminent traducteur de science-fiction), Daniel Renard* et Michel Lequenne*. Soledad Estorach se lia avec ce dernier. La rumeur courant que les réfugiés espagnols allaient être expulsés vers leur pays, ils décidèrent de se marier.

Leur compagnonnage devint vite collaboration journalistique, car si le travail politique de Soledad Estorach parmi ses compatriotes était délicat, son passé anarchiste la faisant considérer par eux comme une renégate, ses liens avec des femmes de sa Catalogne lui permettaient d’apporter à La Vérité, l’organe du PCI-SFQI français, des informations sur la situation de l’Espagne et du franquisme. Elle signa enfin de son pseudonyme de Maria un bel Appel d’Espagne, auquel Marcel Gibelin, alors responsable du journal, donneront une place d’honneur. Ses liaisons féminines espagnoles lui permirent aussi d’établir le réseau d’information et de soutien des emprisonnés du groupe Munis. Elle étudia, avec une grande passion pour les langues, le français à l’école Berlitz. Son premier travail de traduction fut celui des Contes catalans, recueillis par le vieux folkloriste Joan Amades, pour les éditions Érasme, dirigées par Jean Paquie. Merveilleusement illustré par un artiste, lui aussi Catalan, José Bartoli, l’ouvrage fut sans doute la plus belle réussite de la collection de ces « Contes des cinq continents ». Soledad devint la secrétaire des éditions Érasme. La petite entreprise étant logée dans l’île de la Cité, elle y rencontra Daniel Guérin* qui y habitait et qui répondit à son besoin de trouver une conciliation du marxisme avec l’esprit libertaire.

Dans la crise de la IVe Internationale du début des années 1950, Soledad, militante de la section française, resta dans la majorité de celle-ci avec Michel Lequenne, après la scission de 1952. Trois ans plus tard, et Pierre Lambert* ayant pris la direction de ce PCI hors Internationale, l’exclusion de la tendance dirigée par l’ancien leader Marcel Bleibtreu amena la fin de l’activité trotskiste de Soledad qui ne suivit pas Michel Lequenne dans la formation du Groupe bolchevik-léniniste. En revanche, une autre activité commune allait encore les lier : la traduction des écrits de Christophe Colomb pour le Club du Meilleur Livre. Mené à bien, ce travail énorme n’en resta pas moins inédit du fait du dépôt de bilan de ce club. Ce n’est que vingt-cinq ans plus tard que deux volumes en furent publiés par François Maspero comme ouverture de la collection « Découvertes », le troisième et dernier en 1992, fermant la collection dont le nom était devenu celui de la maison d’édition après sa vente par Maspero.

Entre-temps, le couple avait divorcé, mais sans que cela interrompe leur collaboration pour les œuvres de Colomb et ses entours. Alors qu’elle était devenue française par son mariage, la justice de la République retrouva, après le divorce, la coupable de l’évasion de la prison d’Orléans et lui enleva cette nationalité. Même quand ce furent des socialistes qui furent au pouvoir, aucune intervention ne parvint à faire revenir sur cette ignominie. Elle réussit toutefois à travailler comme vacataire dans les services médicaux de l’Éducation nationale. En marge de son activité professionnelle, elle accumula des notes sur l’activité féministe dans la révolution espagnole, auxquelles elle n’eut pas le temps de donner forme. En même temps elle approfondit l’étude de l’Espagne des XVe et XVIe siècles et, toujours en collaboration avec Michel Lequenne, donna une version française intégrale de la pièce écrite par Lope de Vega sur Christophe Colomb, puis la première traduction française du Livre des Prophéties de celui-ci. Elle avait commencé la traduction, elle aussi première, de la relation par Gaspar de Carvajal de la première descente de l’Amazone, quand elle mourut le 13 mars 1993, après deux mois le coma, des suites d’une opération risquée de l’aorte abdominale.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article23866, notice ESTORACH Soledad [épouse LEQUENNE]. Pseudonyme : « Maria » par Michel Lequenne, version mise en ligne le 9 décembre 2008, dernière modification le 23 décembre 2008.

Par Michel Lequenne

ŒUVRE : Traduction des Contes catalans, recueillis par le folkloriste Joan Amades, éditions Érasme. Traduction des écrits de Christophe Colomb, Maspero puis La Découverte. — Version française intégrale de la pièce écrite par Lope de Vega sur Christophe Colomb, puis la première traduction française du Livre des Prophéties.

SOURCE : Témoignage de Michel Lequenne.

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