LUCAS Paul, Auguste [Dictionnaire des anarchistes]

Par Guillaume Davranche

Né à Chaville (Seine-et-Oise) le 27 septembre 1852. Tourneur en cuivre. Anarchiste.

Les coups de feu de Lucas au Père-Lachaise.
Les coups de feu de Lucas au Père-Lachaise.
Le Monde illustré, 2 juin 1888.

Fils d’un couple de blanchisseurs, au sein d’une famille nombreuse, Auguste Lucas commença à travailler à l’âge de 8 ans.

Selon Le Ça ira, un de ses frères, ouvrier mécanicien, aurait combattu pour la Commune et se serait ensuite réfugié en Belgique. Selon son ami François Soubrié, durant la Semaine sanglante, Auguste Lucas, aurait vu le colonel Boulanger « à la porte de Neuilly, descendre de son cheval et donner l’ordre de fusiller les femmes et les enfants » (rapporté par L’Intransigeant, 1er juin 1888).

En 1886, il militait dans le mouvement anarchiste dans la capitale. Quand le mineur libertaire François Soubrié eut purgé sa peine de prison suite à la grève de Decazeville et qu’il s’installa à Paris, il fut aidé par Lucas qui lui donna du pain, de l’argent et l’aida à trouver du travail.

En 1888, il habitait au 1, passage Julien-Lacroix, à Paris (XXe) et faisait partie du groupe Les Libertaires du XXe. On le voyait couramment dans les meetings, le dimanche, vendre brochures et journaux anarchistes.

Fortement engagé contre le boulangisme, il participa, le 23 mars 1888, à une action relevant à la fois de l’action politique et de l’escroquerie. Avec plusieurs complices, il colla des affiches annonçant un meeting salle Rivoli en faveur du général Boulanger, avec pour orateurs la fine fleur de ses partisans – Rochefort, Charles-Ange Laisant, Michelin, Laguerre. Le meeting était fictif, mais les complices firent payer l’entrée de la salle (50 centimes) à plus de 200 personnes avant de disparaître avec la caisse. Lucas et trois autres anarchistes – Landriot, Moucheraud et Sureau – furent inculpés et comparurent le 15 mai devant la 8e chambre du tribunal correctionnel. Alors que les trois autres écopaient de peines de prison, Lucas fut relaxé.

Une semaine plus tard, il était l’acteur principal des « événements du Père-Lachaise ».

Le 27 mai 1888, après avoir vendu des journaux le matin, puis pris quelques absinthes, il participa à la manifestation socialiste au mur des fédérés. Il se hissa sur le mur pour que la foule voit bien son drapeau noir frappé de l’inscription en rouge « Libertaires du XXe. Aux martyrs de Chicago ». À ses côtés figuraient deux autres anarchistes, Caramoco et Saulnier, qu’il ne connaissait que de loin. Quand arrivèrent les couronnes funéraires de L’Intransigeant et du Comité révolutionnaire central, des slogans antiboulangistes fusèrent et des bousculades se produisirent au bas du mur. Lucas, qui semble alors avoir donné son drapeau à Saulnier, dégaina un revolver et tira trois balles sur un blanquiste-boulangiste notoire, Rouillon, qui tentait d’accrocher une couronne. Il le manqua et lui cria : « C’est toi que je visais Rouillon. La prochaine fois je ne te manquerai pas ! » Il sauta ensuite de l’autre côté du mur, chuta de huit mètres dans le jardin de la villa Godin (8, rue de Bagnolet) où il se cassa le genou droit, le poignet droit et se blessa à la bouche. Il réussit néanmoins à s’enfuir. Les blanquistes mirent Saulnier à bas du mur et l’auraient molesté sans la protection des militants anarchistes présents.

Rouillon avait été manqué, mais deux blanquistes avaient été blessés par des balles perdues : Joseph Gugemberger (27 ans, menuisier) et Jean-Baptiste Loignon (58 ans, sculpteur).

Lucas parvint à se réfugier chez son camarade Soubrié, passage Notre-Dame-de-la-Croix.

Pendant plusieurs jours, L’Intransigeant dénonça l’acte de Lucas, répandant la rumeur qu’il était un mouchard, puis qu’il était un espion touchant de l’argent allemand.

Du côté anarchiste, l’acte de Lucas provoqua des réactions diverses.

Selon L’Idée ouvrière, une réunion de 300 anarchistes, rue Lachable, approuva majoritairement l’acte de Lucas, tandis qu’une minorité protestait. L’acte de Lucas fut également approuvé par les anarchistes de Lille et de Watreloos (Nord), qui écrivirent à L’Idée ouvrière pour le déclarer.

La Révolte, de Jean Grave, prit ses distances avec l’acte, sans condamner Lucas : « nous ne voyons pas du tout l’utilité qu’il y avait à tirer sur un imbécile de la trempe de Rouillon […] le plus malheureux là-dedans, c’est que ce sont deux pauvres diables qui n’y étaient pour rien qui ont été atteints. »

Dans la même veine, Le Ça ira (voir Émile Pouget) déclara que les ouvriers blanquistes blessés était des « camarades », mais réfuta catégoriquement que Lucas put être un mouchard, car il n’en possédait aucun des traits de caractère : « Il était trop connu par tous. Chacun savait ses qualités et ses défauts, et il avait peu d’influence. Hardi, très dévoué, bon camarade, il était d’une impressionnabilité, d’une mobilité de caractère […] qui engageaient tous les camarades à se tenir sur une réserve prudente à son égard, et lui-même était très affecté de cette froideur. »

Le groupe anarchiste du 13e arrondissement, proche de la Lige cosmopolite (présente au Père-Lachaise), se désolidarisa publiquement de l’acte de Lucas, et alla le soir même remettre à L’Intransigeant une lettre estimant que « si l’action individuelle peut amener un résultat appréciable, exercée contre la bourgeoisie, cette action n’avait pas sa raison d’être, dirigée contre des camarades de misère » et affirma que « non seulement l’anarchie, mais encore la révolution elle-même a été déshonorée » (déclaration cosignée G. Laval, Colliard, Besinge, Buisson, Chateau, Gobeaud, Rollin, H. Delon).

Lucas et Saulnier furent arrêtés par la police. Leur procès se tint le 7 septembre 1888 devant la cour d’assises de la Seine.

L’Intransigeant le décrivit ainsi : « petit homme maigre, à la face en lame de couteau, à laquelle deux yeux hagards donnent une physionomie étrange », les cheveux ras, un début de calvitie. Lucas n’assuma pas ses coups de feu et se défendit d’une voix tremblante. Selon Le Petit Parisien, « il sanglote continuellement ». Il affirma : « J’ai tiré sans vouloir tuer personne. Je n’avais pas ma tête à moi. » Comme pour atténuer sa responsabilité, sa sœur déclarera à l’audience que 13 membres de la famille avaient des troubles mentaux.

Quant à Saulnier, avec une grosse moustache noire et des cheveux bruns, L’Intransigeant le vit « couvert d’une longue blouse blanche tombant jusqu’aux pieds, a l’air énergique et intelligent ».

Saulnier fut acquitté, mais Lucas condamné à cinq ans de prison. Il était alors marié, et père d’un garçon de 5 ans.

Il refit parler de lui dix ans plus tard, pendant l’Affaire Dreyfus. Le 5 décembre 1898, il tenait la billetterie à l’entrée d’un meeting dreyfusard au Concert du Pré-aux-Clercs, quand une manifestation antisémite fit irruption dans la rue, menaçant d’attaquer la salle. Trois coups de feu, qui firent deux blessés légers parmi les antidreyfusards, furent attribués à Lucas. Il fut arrêté et, le 5 janvier 1899, comparut devant la 11e chambre du tribunal correctionnel. Il bénéficia des témoignages à décharge de Charles Chincholle (journaliste au Figaro), de Thadée Natanson (de la Revue blanche) et d’Armand Matha et Broussouloux (du Libertaire) et fut condamné à six mois de prison.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article239101, notice LUCAS Paul, Auguste [Dictionnaire des anarchistes] par Guillaume Davranche, version mise en ligne le 3 mars 2021, dernière modification le 2 juillet 2021.

Par Guillaume Davranche

Les coups de feu de Lucas au Père-Lachaise.
Les coups de feu de Lucas au Père-Lachaise.
Le Monde illustré, 2 juin 1888.

SOURCES : État civil de Chaville. — L’Intransigeant, 16 mai, 29 mai-1er juin 1888, 8 septembre 1888 — Le Cri du peuple, 8 septembre 1888. — L’Idée ouvrière, 9 juin 1888. — La Révolte, 9 juin 1888. — Le Ça ira, 10 juin 1888. — Le Matin, 7 et 8 décembre 1898, 6 janvier 1899. — L’Intransigeant, 8 décembre 1898, 7 janvier 1899.

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