CORBEL Joseph, Louis, Marie

Par Delestre André

Né le 11 février 1937 à Spézet (Finistère) ; journalier agricole, opérateur puis chef de poste dans la chimie ; syndicaliste CFDT ; CHSCT ; Mutuelle d’entreprise ; guerre d’Algérie ; CCFD ; Pastorale des migrants ; DDEN.

Les parents tenaient une petite ferme familiale, vivant quasiment en autarcie autour du jardin et de l’élevage. Régulièrement, pour subvenir aux besoins de la famille composée de deux filles, Yvette née en 1934, Annie née en 1940 et trois garçons, Etienne né en 1942 et François né en 1944, le grand-père et le père partaient vendre leurs bras, selon les besoins, aux Aciéries de Grand-Couronne (Seine-Inférieure, Seine-Maritime).
Joseph Corbel obtint son certificat d’étude en fréquentant l’école publique. Les filles étudièrent chez les religieuses. Jusque dix-huit ans, il aida à la ferme familiale et travailla comme journalier agricole. En décembre 1955, avec son beau frère, ils quittèrent Spézet (Finistère) pour travailler en usine « vers un avenir meilleur ». Ils furent accueillis chez un oncle, employé à la SONOPA (Société nouvelle de papeterie), situé à Grand-Couronne sur le site des Aciéries fermées en 1926. Le logement, rue de l’église était tout petit. Après quelques jours dans un casse auto, en quête d’un travail en usine, ils sillonnèrent à pied les industries jalonnant la rive gauche de la Seine en remontant vers Rouen. Au poste de garde de Kuhlmann à Petit-Quevilly, usine d’engrais chimique, sans formalités, avec l’aide de Jean Préreira, opérateur de service, originaire du Sénégal, qui les guida vers les bureaux, ils furent embauchés. Dès le 26 décembre 1955, Joseph Corbel cousait les sacs de 100kg après que son beau frère les eut remplis de granulés. En janvier 1956, ils trouvèrent une chambre à Grand-Quevilly qui permit à Yvette, sa sœur de rejoindre son mari. En mai 1956, celui-ci partit en Algérie laissant son épouse enceinte. Avec une aide de la mairie très insuffisante, le salaire de Joseph Corbel contribua à subvenir aux besoins de la famille, y compris ceux restés en Bretagne.
En mai 1957, après un conseil de révision passé à Rouen puis Cambrai, il fut envoyé en Algérie. Après quatre mois de formation à Oran, il fut affecté au 2e Régiment des Tirailleurs Algériens, basé à Rélizane, nœud routier et ferroviaire sur la route d’Oran. Inapte à la marche pour malformation au pied, il fut chauffeur puis responsable du parc automobile. Sous-officier, il resta en opération jusque juin 1959, 18 mois de service légal et 6 mois de service maintenu obligatoire.
Il évoqua, en février 2021, des faits qu’il avait enfoui dans sa mémoire : la grande misère des enfants algériens allant à l’école pieds nus dans le froid, l’accès à l’eau pénible, le berger allemand du capitaine de la section lâché sur un enfant jouant dans la rue d’un village afin d’obtenir la localisation des parents, la femme venue se plaindre des exactions des autorités militaires auprès de la gendarmerie, arrêtée plus tard et basculée dans un trou servant de grenier à blé, avant d’être abattue par un homme du rang désigné. De retour d’expédition, les corps des fellagas étaient accrochés aux ridelles des camions comme trophées et présentés à la population, dénommé action psychologique. Et la déception des soldats du régiment quand il n’y avait pas de butin ! L’infirmerie servit de salle d’interrogatoire avec l’usage des électrodes et de la magnéto sur une femme nue, suspendue à des crochets, l’infirmier algérien à la manœuvre. Les jours de marché, sur la place centrale, un supplicié était lié à un poteau et le peloton d’exécution désigné. Les balles, distribuées aux douze hommes choisis, n’étaient pas toutes réelles afin de dédouaner la responsabilité de chacun. Et le coup de grâce devant les habitants contraints à y assister, pour l’exemple.
Peu de réactions affichées, individuelles ou collectives. Il se souvint de communistes qui protestaient. « C’était la guerre. Nous étions contaminés, au cœur d’un milieu inconnu et hostile ». Ce vécu et les lectures d’Albert Camus, Jean Jaurès et d’autres auteurs l’ont nourri d’une critique sévère de la colonisation, de l’exploitation capitaliste et de la domination en pratiquant une philosophie de vie altruiste, frugale. « Aller vers les autres avec curiosité et connaitre », disait-il. Plus tard, il refusa toutes les initiatives individuelles ou collectives de valorisations, de commémorations et d’associations autour de cette période bouleversante de combattant.
En juin 1959, il retourna à l’usine. Afin de progresser, il demanda à être affecté à la conduite des engins. Simultanément, il passa des tests pour une formation professionnelle accélérée d’électricien. Il n’y donna pas suite, la direction lui proposant une promotion comme chef de poste à la fabrication des granulés d’engrais. Dans la même période, il se maria le 1er juillet 1961 avec Monique Huet, mécanographe à la Coopérative d’Exploitation et de Répartition Pharmaceutique, localisée à Saint-Étienne du Rouvray. Elle y travailla jusqu’en 1968. Le couple eut trois enfants, Philippe né en 1965, Brigitte née en 1968 et Anne née en 1973.
Le jeune couple fut accueillit dans la famille à Grand-Quevilly. En mars 1968, ils obtinrent une maison de l’usine, rue Jean Renoir à Petit-Quevilly. Logé à proximité immédiate du travail avait beaucoup d’avantages, aussi bien pour le patron que pour les employés. Ils en devinrent propriétaires en 1976 lorsque Kuhlmann vendit son patrimoine.
Il connut les changements de noms de l’entreprise au gré des restructurations, fusions et acquisitions. En 1965, Kuhlmann fusionna avec la Compagnie Bordelaise. Puis, en 1972, Rhône Poulenc acheta les deux usines. Il y fut muté dans l’usine proche, dénommée Rouen B. Il côtoya Claude Collin, secrétaire général de la CGT qui, devant le patron, fut un débatteur efficace au service des travailleurs de l’usine. Le travail de production en poste, à feux continus, en 3X8 était rude. Le bruit des broyeurs et engins de toutes sortes étaient permanents. Les vapeurs d’ammoniaque obligeaient le port du masque et les lunettes de protection. Lors d’incidents, il fallait intervenir rapidement, les conséquences pouvant être graves. La solidarité était de mise dans une entreprise ou les travailleurs venaient du Portugal, d’Algérie, du Sénégal, du Mali, de Bretagne… Interpellé par son collègue Mendy sur sa carte syndicale, il passe par FO, mais rejoignit la CFDT rapidement. Il s’investit totalement dans le Comité Hygiène et Sécurité, plus tard devenu Conditions de travail. Il intervint pour exiger une salle de repos propre et aérée. Il fallut dix ans pour l’obtenir. Le syndicalisme défend des valeurs qu’il retrouva dans la responsabilité de trésorier de la Mutuelle d’entreprise, devenus ensuite Mutuelle des pétroles puis Humanis. Le président était Gérard Couillet, de la CGC et le secrétaire était Gérard Lasne, représentant CGT. Celui-ci refusa toute promotion afin de rester avec les siens. Joseph Corbel apprécia le contact avec les familles autour du bien commun que sont la santé et la sécurité sociale.
En mai 68, l’usine Kuhlmann fut bloquée et occupée trois semaines dans l’unité syndicale. Le cadre social de l’entreprise s’en est trouvé amélioré avec les nombreuses luttes qui marquèrent cette période. Le communiste et syndicaliste CGT de l’usine, André Metzger, qui habitait dans sa rue lui racontait celle de 1953. Lors des longues de nuit de surveillance, il le consacra à la lecture, devenant un autodidacte en philosophie, en science humaine et en histoire.
Quand il cousait les sacs, il était intrigué par le symbole et la phrase en latin « Nec Pluribus Impar - A nulle part pareil », devise du roi Louis XIV, le roi soleil. Dans cette période, Saint Gobain fut créé pour la fabrication du verre pour Versailles. En 1966, à l’occasion du tri centenaire de la fondation du groupe, les salariés de l’usine reçurent une prime.
En 1994, à cinquante-sept ans, il fut licencié pour raison économique dans le cadre d’un Fond National de l’Emploi. Après une tournée d’adieu dans les ateliers, il eut le sentiment fort d’une libération.
Le couple s’investit dans la paroisse (catéchuménats, animation des cérémonies..) et l’action catholique. Il fut trésorier du Comité Catholique contre la Faim et pour le Développement-Terre Solidaire à Petit-Quevilly. Et soutint la Pastorale des Migrants dans l’accueil des étrangers. Il participa au dialogue inter religieux.
Personnalité reconnue et écoutée, personnalité ressource de l’école républicaine, il devint Délégué départemental de l’éducation nationale à Petit et Grand-Quevilly pendant huit ans.
Son épouse fut assidue à la chorale municipale animée par Jean-Claude Flahaut, directeur de l’Ecole de musique et de danse de Petit-Quevilly. Elle décéda d’un cancer en 2010 à l’âge de soixante-quatorze ans.
Abstinent volontaire de tout alcool depuis 1967, il accompagna nombre de malades dans l’usine ou le quartier vers des soins, en lien avec la clinique des Essarts animée par la famille Cadet. Pour Joseph Corbel, se débarrasser des addictions fut un élément essentiel de la liberté. Il vécut avec mesure pour limiter son empreinte écologique.
Approché par le PS, ouvert aux militants communistes qu’il côtoyait, il resta attentif à une gestion communale solidaire et citoyenne. L’exemplarité par le témoignage fut le fil rouge de sa parole et de son action.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article239251, notice CORBEL Joseph, Louis, Marie par Delestre André, version mise en ligne le 2 avril 2021, dernière modification le 2 avril 2021.

Par Delestre André

SOURCES : entretiens avec l’auteur. — Alain Alexandre et Michel Croguennec, Histoires d’usines, 180 ans de vie industrielle dans l’agglomération rouennaise, Éditions l’Écho des Vagues.

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