LAVILLE Antoine, Albert

Par François Daniellou

Né le 1er janvier 1934 à Paris (Xe arr.), mort le 28 novembre 2002 à Fresnes (Val-de-Marne) ; médecin, enseignant chercheur en ergonomie ; militant de la JEC ; syndicaliste UNEF ; militant contre la guerre et pour l’indépendance en Algérie ; auteur de recherches à la demande des organisations syndicales ; cofondateur du Centre de recherches sur l’expérience, l’âge et les populations au travail.

Portrait communiqué par Anne Laville.

Antoine Laville était le le dernier d’une famille de trois garçons. Son père, Jean Laville, qui avait été gazé pendant la guerre de 1914, dirigea de petites entreprises, industrielle puis agricole. Sa mère Suzanne Balleux s’occupait de la famille. Après des études au lycée Voltaire à Paris, Antoine Laville commença une préparation au concours d’HEC, mais, dégoûté par l’esprit de compétition, se réorienta vers la médecine. Revendiquant des « convictions chrétiennes sociales de gauche », il s’engagea à la JEC et à l’UNEF. Il s’impliqua dans les actions contre la guerre et la torture en Algérie, et en soutien au FLN.

À la fin de ses études de médecine, il fit fonction d’interne à l’hôpital de Nanterre (Seine, Hauts-de-Seine). Il y découvrit à la fois l’extrême pauvreté dans le bidonville voisin, l’écrasante charge de travail des soignants, et l’absence, dans les études médicales, de tout enseignement sur les liens entre travail et pathologies, pourtant bien visibles chez beaucoup de patients. Il décida de s’intéresser à la santé au travail et contacta Alain Wisner, qui lui conseilla de se rapprocher du laboratoire de physiologie du travail du Conservatoire national des arts et métiers (CNAM), alors dirigé par le professeur Camille Soula. Antoine Laville y fit des vacations d’enseignement de 1957 à 1960.

Son statut de père de deux enfants lui permit d’éviter d’être envoyé en Algérie pour son service militaire. Il fut affecté d’abord dans un centre de recherche militaire, puis comme médecin des pompiers de Paris (quartier Opéra). Il soutint en 1961 sa thèse de médecine au laboratoire du CNAM, alors dirigé par Jean Scherrer. Elle portait sur une mise en cause des « bons gestes » prônés par le taylorisme, à partir d’une étude du coût énergétique du travail statique – sous la direction de Hugues Monod et Simon Bouisset. Il fut recruté dans ce laboratoire au titre du CNRS, et obtint ultérieurement le statut de personnel du CNAM. Conformément à l’orientation de l’époque, il dut d’abord se consacrer à l’expérimentation en laboratoire.

L’arrivée d’Alain Wisner dans le laboratoire, en 1962, et sa nomination comme directeur au départ de Jean Scherrer en 1966, modifièrent profondément le contexte. L’intitulé du laboratoire devint « Physiologie du travail et ergonomie ». Wisner et Laville partageaient la conviction que le travail devait s’étudier en situation réelle et pas seulement en laboratoire. La première occasion leur fut donnée par une sollicitation en 1963-1964 de responsables de la métallurgie CFTC puis CFDT, dont Jean Buet, pour une étude sur les conditions de travail des femmes ouvrières de l’électronique. Sans pouvoir entrer dans les usines, ils firent en 1965-1966 une enquête avec les ouvrières de neuf entreprises, interrogées dans des locaux extérieurs, grâce au soutien des sections syndicales. Cette enquête révéla notamment la durée et le coût de l’apprentissage nécessaire pour tenir la cadence imposée, contrairement aux hypothèses tayloriennes d’un travail simple. Elle déboucha sur des expérimentations en laboratoire sur les liens entre vitesse, précision et posture. Ses résultats furent largement diffusés dans la CFDT.

Outre les collaborations professionnelles, Laville et Wisner partageaient un engagement vis-à-vis des conditions de logement et de formation des jeunes travailleurs, qui étaient une ligne d’action forte de la JOC, avec notamment Alain Letty et Dominique Alunni. Ce dernier, fondateur de l’Institut national de formation d’animateurs de collectivités du Centre de culture ouvrière (INFAC-CCO), sollicita Laville en 1964 pour mettre en place un processus de sélection-orientation des futurs éducateurs et formateurs. Malgré les réticences de l’ergonomie vis-à-vis de la sélection, il accepta et construisit avec Renée Desmaris, psychologue, le dispositif PSYCHOREC, qui multipliait les formes d’interactions avec les candidats, pour dépasser les limites des processus habituels de sélection.

À la suite de la première enquête dans l’électronique et de la diffusion de ses résultats par la CFDT, le syndicat de l’usine Thomson à Angers (Maine-et-Loire) sollicita en 1967 le laboratoire pour analyser les difficultés rencontrées par les femmes sur la chaîne de montage des téléviseurs. La recherche put commencer en 1969, avec Catherine Teiger et Jacques Duraffourg. Cette recherche mit en évidence que les ouvrières à la chaîne, censées répéter constamment les mêmes gestes sans réfléchir, devaient en réalité gérer en permanence des incidents, qui sollicitaient leur cerveau au point de parfois en saturer les capacités. Elle montra que « le travail purement manuel n’existe pas », et contribua à faire de l’analyse du travail une base de l’ergonomie de langue française. Le même type de résultats fut obtenu dans une usine d’habillement en 1973. Laville et Teiger participèrent à de nombreuses formations-actions avec la CFDT, notamment Roger Toutain à la fédération Hacuitex, pour en partager les résultats avec les militants.

La seule recherche d’origine patronale à laquelle participa Antoine Laville à cette époque porta en 1969 sur les problèmes dorsaux des foreurs de pétrole, en Algérie, en Tunisie et au Canada.

En 1976, il rédigea le premier Que sais-je ? sur l’ergonomie. La suite de ses recherches fut marquée par le constat – effectué dans l’enquête électronique et dans les recherches sur le travail à la chaîne – que beaucoup d’ouvrières, devenues incapables de tenir les cadences aux alentours de 30 ans, se retrouvaient exclues de l’emploi. Il fit du lien entre le vieillissement et le travail un thème central de ses recherches. Son hypothèse était que le vieillissement entraîne à la fois un déclin biologique et un développement de l’expérience, dont le bilan global peut être positif à condition que l’organisation du travail permette l’expression des compétences des plus expérimentés. Il développa avec Hugues Blassel* et Catherine Teiger les recherches sur les structures par âge et par profession. Les études sur les conditions de travail, la morbidité et la mortalité des rotativistes de presse menées de 1976 à 1978 à la demande de Lucien Laurancy, secrétaire des rotativistes de presse CGT, avec Catherine Teiger et Monique Lortie ont permis d’approfondir la question des impacts des conditions de travail sur la santé et l’espérance de vie.

Antoine Laville fut nommé sous-directeur du laboratoire en 1979. Dans les années 1980, il participa avec son équipe à une recherche sur la charge de travail dans une raffinerie récemment informatisée, à la conception d’une salle de contrôle dans une usine de chimie (demandes CFDT transmises par Robert Villatte), et à la conception des nouvelles imprimeries du Monde et du Figaro (demandes CGT portées par Lucien Laurancy).

Son intérêt pour les effets des temps de travail sur la santé s’étendit aux horaires décalés, en lien avec les travaux d’Yvon Quéinnec*, à la suite de la recherche sur les rotativistes et d’une demande d’un syndicat d’une usine de chimie lorraine, qui portait sur l’organisation du travail posté (1983).

De 1987 à 1989, il fut président de la Société d’ergonomie de langue française, et s’employa notamment à en clarifier les critères d’admission.

En 1989, il quitta le CNAM pour prendre la direction du laboratoire de l’École pratique des hautes études (EPHE), précédemment dirigé par Jacques Leplat sous l’intitulé « Psychologie du travail », et auquel il donna le nom de « Laboratoire d’ergonomie physiologique et cognitive ». Il y collabora avec Annie Weill-Fassina et Charles Gadbois. Le fil commun était les temps du travail : temps de la pression temporelle, des horaires atypiques, de la construction de l’expérience et du vieillissement. Ce qui conduisit le laboratoire, en 1998, à organiser à Paris, avec le laboratoire d’ergonomie du CNAM, le 33e congrès de la Société d’ergonomie de langue française (SELF), intitulé « Temps et travail ».

À la fin des années 1980, fort de son enseignement des travaux pratiques d’analyse du travail au CNAM, devenus célèbres sous le nom de « TP B », il participa avec François Guérin, Jacques Duraffourg, François Daniellou et Alain Kerguelen à l’écriture de Comprendre le travail pour le transformer, publié en 1991 par l’Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail, puis traduit en anglais, portugais (Brésil) et espagnol, et considéré comme une référence en matière d’analyse du travail.

Il participa à de nombreuses formations syndicales sur les conditions de travail, mises en place notamment par l’Institut pour l’amélioration des conditions de travail de la CFDT dirigé par Robert Villatte.

En 1991, il fonda avec Serge Volkoff le Centre de recherches et d’études sur l’âge et les populations au travail, d’abord sous forme de groupement d’intérêt public, avec Renault, l’Aérospatiale, Usinor-Sacilor, le CNAM, l’EPHE, le CNRS, les ministères de la Recherche et du Travail, l’Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail ; puis en 2001 sous forme d’un groupement d’intérêt scientifique avec de nombreux partenaires (outre les précédents, selon les périodes, EdF, La Poste, Air France, Safran, de nombreuses universités…). Le centre est désormais une composante du Centre d’études de l’emploi et du travail au sein du CNAM. Ses recherches mettent en relation les évolutions démographiques et de santé des populations au travail et les transformations des entreprises, pour permettre des actions anticipatrices de gestion du potentiel humain et de formation.

Antoine Laville contribua en 1981 à la création des Cahiers de la Mutualité en entreprise, avec Jacques Chanut* et Marcel Simonin* de la CFDT – au moment où René Teulade voulait un rapprochement de la Mutualité avec les organisations syndicales – et à leur transformation en 1990 en revue Santé et travail, dont il présida le comité de rédaction à partir de 1991.

En 1992, il prit, avec Yvon Quéinnec, la direction du DEA national d’ergonomie, à la suite de la décision de presque tous les laboratoires de recherche de cette discipline de mettre leurs ressources en commun pour former les futurs doctorants. Il accompagna, notamment avec Annie Weill-Fassina, le travail de thèse de beaucoup de celles et ceux qui devinrent les enseignants-chercheurs en ergonomie en France, au Québec et au Brésil dans les années 1990-2010. Il multiplia les collaborations avec le Québec, notamment avec Luc Desnoyers, et fut nommé conseiller scientifique de l’Institut Robert Sauvé en santé sécurité du travail.

Avant sa retraite, il suggéra en 1998 à la Société d’ergonomie de langue française de créer une commission « Histoire de l’ergonomie », à laquelle il contribua.

Antoine Laville épousa en 1957 Nicole Trinquand, secrétaire à la Sécurité sociale, qui devint, après l’éducation de leurs enfants, aide-documentaliste au centre de documentation du Planning familial (Paris 11e). Ils eurent cinq enfants, Christophe (1958), Anne (1959), Claire (1962), Dominique (1964), Yves (1965).

Il fut toujours engagé dans la vie culturelle et politique de sa commune de Fresnes, notamment au sein de la MJC dont il fut le président. En 1997, il contribua bénévolement à la reconception de la bibliothèque municipale, avec le directeur et historien Thierry Giappiconi et le designer Ronan Bouroullec. En 2004, après son décès, la municipalité lui dédia l’exposition « C’est quoi ton travail ? » à l’écomusée de la ville.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article239580, notice LAVILLE Antoine, Albert par François Daniellou, version mise en ligne le 24 mars 2021, dernière modification le 12 avril 2021.

Par François Daniellou

Portrait communiqué par Anne Laville.

Rapport final de recherche et plaquette illustrée de valorisation. Paris : Laboratoire de physiologie du travail et d’ergonomie du Conservatoire national des arts et métiers et Saint-Avold : CdF-Chimie (111 p. et dépliant). – Avec Catherine Teiger, Expression des travailleurs sur leurs conditions de travail : analyse de sessions de formation de délégués C.H.S.C.T. à l’analyse ergonomique du travail, 1989, rapport n° 100, Laboratoire d’ergonomie du CNAM. – "Vieillissement et travail", Le Travail humain, tome 52, no 1, p. 3-20, 1989 – Avec François Guérin, François Daniellou, Jacques Duraffourg, Alain Kerguelen, Comprendre le travail pour le transformer : la pratique de l’ergonomie, 1991, éditions ANACT. – Avec Serge Volkoff , « Le vieillissement au travail », dans Josiane Boutet, Henri Jacot, Jacques Kergoat, Danièle Linhart, Le monde du travail, 1998, Paris, La Découverte. – Repères pour une histoire de l’ergonomie francophone, Comptes rendus du congrès conjoint SELF-ACE, Montréal 2001 – Les transformations du travail, enjeux pour l’ergonomie. – Avec Serge Volkoff . 9. Vieillissement et travail. Dans : Pierre Falzon éd., Ergonomie (pp. 145-158), 2004. Paris, Presses Universitaires de France.

SOURCES : Antoine Laville, Ronan Bouroullec, Thierry Giappiconi, Création artistique et ergonomie des banques d’accueil et de prêt : le cas de la nouvelle bibliothèque de Fresnes, 1998, en ligne – Catherine Teiger, Entretien avec Antoine Laville, 2000, Commission histoire de la Société d’ergonomie de langue française (SELF). – Esther Cloutier, Raymond Baril et Daniel Drolet, Entrevue guidée avec Antoine Laville, Perspectives interdisciplinaires sur le travail et la santé, 2000, 2-2 2000. – Daniel Drolet, Esther Cloutier et Raymond Baril, Entrevue guidée avec Yvon Quéinnec, Perspectives interdisciplinaires sur le travail et la santé, 4-2, 2002. – Jean-Paul Jacquier et Henri Israel, Antoine Laville, chercheur et militant, 2003, Syndicalisme hebdo n° 2917. – Annie Weill-Fassina et Charles Gadbois, In memoriam Antoine Laville, Le Travail humain, 2003/2, 97-99. – Catherine Teiger avec Liliane Barbaroux, Maryvonne David, Jacques Duraffourg, Marie-Thérèse Galisson, Antoine Laville, Louis Thareaut, (2006). Quand les ergonomes sont sortis du laboratoire : à propos du travail des femmes dans l’industrie électronique (1963-1973). Rétro-réflexion collective sur l’origine d’une dynamique de coopération entre action syndicale et recherche-formation-action. Perspectives interdisciplinaires sur le travail et la santé, 8 (2), en ligne. – CREAPT-EPHE, Age, santé, travail : quelles évolutions ? Quinze ans de travaux du CREAPT, 2007, Rapport de recherche CEE. – Dominique Alunni, Rencontre avec Antoine (Tony) Laville, pp. 105-114, dans Témoignages de pionniers visionnaires de la formation tout au long de la vie. 2011, Coll. Le travail du social, L’Harmattan. – Christian Lascaux, Film Histoires d’ergonomie. Le temps des pionniers (1950-1980), Octarès Editions, 2012. – Eric Brangier et Annie Drouin, Vidéos Histoire(s) de l’ergonomie, Université de Lorraine et Université Ouverte des Humanités, 2013. – Annie Weill-Fassina, Dialogue avec elle-même sur son parcours, 2016, Commission histoire de la Société d’ergonomie de langue française (SELF). – Alain Lancry, Entretien avec Serge Volkoff, 2018, Commission d’histoire de la Société d’ergonomie de langue française.

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