JOUVET Thierry (Michel Rovère)

Par Jean-Paul Salles, Bernard Thièry

Né le 13 mars 1952 à Paris (XVIIIe arr.), mort le 22 septembre 2004, journaliste à Rouge et à Inprecor, spécialiste des questions internationales, membre du CC de la LCR ; ouvrier à Rhône-Poulenc à Vitry-sur-Seine, militant syndicaliste à la CGT ; consultant auprès des Comités d’entreprise.

Thierry Jouvet est né à Paris (XVIIIe arr.), son père était comptable et sa mère directrice d’école. Il avait une sœur. Pensionnaire dans un établissement secondaire à Grenoble puis élève au Lycée Saint-Louis à Paris (VIe arrondissement), il rejoignit la Ligue communiste dans les mois qui ont suivi Mai 68. Il fut étudiant à l’École supérieure de Journalisme de Paris, puis plus tard reprit des études d’histoire à la Sorbonne. Engagé dans les mobilisations antifascistes, il manifesta notamment le 21 juin 1973 avec ses camarades de la LC contre le meeting anti-immigrés d’Ordre Nouveau à la Mutualité.

Journaliste à Rouge (hebdomadaire et quotidien), envoyé spécial au Portugal, il couvrit les développements de la révolution portugaise. Par exemple, deux ans après le 25 avril 1974, dans Rouge quotidien (n° 39, 23 avril 1976), il s’interrogeait sur l’évolution du Premier Ministre socialiste Mario Soares, « pressé par la bourgeoisie portugaise d’ouvrir son gouvernement à la droite ». Plus tard, du 15 au 20 octobre 1977 (numéros 476 à 480), il enquêta sur le Portugal après une année de gouvernement Soares, s’efforçant également de comprendre « l’effondrement de l’extrême gauche ». Puis il s’intéressa aux crises et aux tensions de la transition post-franquiste en Espagne. Il avait écrit aussi sur la Chine en 1975 au moment de l’arrivée au pouvoir de Deng Xiaoping. Puis il écrivit sur l’Afghanistan (Critique communiste n° 3, nouvelle série, décembre 1981, « Une autocritique nécessaire »), à propos d’une position contestable de la Quatrième Internationale qui venait de rectifier sa position. En effet, elle avait dénoncé sur le moment l’invasion soviétique de l’Afghanistan (fin décembre 1979), mais sans exiger le départ des troupes soviétiques (Salles, 2005, p.268-9).

Envoyé spécial au Pérou en juillet-août 1978, il couvrit le retour d’exil d’Hugo Blanco (militant de la Quatrième Internationale) et de Genaro Ledesma, qui venaient d’être élus députés à l’Assemblée constituante, accueillis en triomphe par les travailleurs à Lima. Mais dans Rouge quotidien n° 709 (28 juillet 1978, p.7), sans langue de bois, il décrivait la faiblesse des organisations d’extrême gauche dans ce pays, dont aucune ne dépassait les 1000 militants, et du Parti communiste péruvien, fort de moins de 1500 militants. Il interviewa également Victor Raúl Haya de la Torre né en 1895, dernier survivant de ces figures mythiques du populisme latino-américain (Rouge quotidien n° 712, 1er août 1978, p. 7). Il venait d’être élu président de l’Assemblée constituante qui rédigea la Constitution de 1978 qu’il signera sur son lit de mort le 12 juillet 1979. Il décéda le 2 août suivant.

À partir de janvier 1979, il se rendit à Téhéran pour Rouge. Il fit découvrir à ses lecteurs la révolution iranienne, comment le Shah dut s’enfuir devant la mobilisation des masses et aussi comment se développèrent les conseils de travailleurs (les chorahs) dans l’industrie pétrolière. Il y revint plus tard pour comprendre comment le clergé chiite prenait le contrôle du processus, les « gardiens de la révolution », en majorité de jeunes chômeurs, voyant en Khomeiny l’incarnation et le symbole de leur identité nationale bafouée au temps du Shah. En même temps, il aida au regroupement des petits groupes trotskystes, issus essentiellement de la radicalisation des étudiants émigrés revenus au pays, confrontés à des événements révolutionnaires vivants, mouvants, si différents de ce qu’ils avaient appris dans les livres.

Tenter de comprendre avant d’agir plutôt que se limiter à décliner « la ligne juste » du parti, telle était sa volonté. Il accordait une grande place à la théorie, à la formation, aux discussions. Il participa à la formation des militants de la LCR et de la Quatrième Internationale. De même il était membre actif du groupe de travail économique de la LCR. En 1978, il avait pris la direction d’Inprecor, le bimensuel de la Quatrième Internationale en langue française. Il conserva cette responsabilité jusqu’en 1981. Il impulsa avec Xavier Langlade la professionnalisation du bimensuel et participa au lancement d’International Viewpoint, son équivalent en langue anglaise.

Dans les années 1980, quand la LCR décida d’organiser un mouvement d’embauche dans les grandes entreprises, il répondit présent. Après un passage par la précarité des agences d’intérim, il s’embaucha comme ouvrier à l’usine chimique de Rhône-Poulenc à Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne), où les conditions de travail étaient difficiles (les 4/8). Militant de la CGT, il participa à la vie syndicale de l’entreprise, il fut pendant quelque temps délégué du personnel. Il contribua, avec d’autres camarades établis, à la construction de la cellule Rhône-Poulenc de la LCR et de la Fédération du Val-de-Marne de la LCR. Il continua à exercer des responsabilités importantes à la LCR, étant notamment membre du Comité central. L’embauche lui permettait de toucher enfin un salaire régulier. Dans son petit logement HLM de Vitry-sur-Seine, il avait acquis une chaîne avec des haut-parleurs sophistiqués. Ainsi il pouvait faire partager à ses amis son amour de la musique, faisant par exemple écouter à Jan Malewski le grand chanteur lyrique russe Feodor Chaliapine.

Après plusieurs années d’établissement, il intégra le cabinet Secafi comme consultant au service des Comités d’entreprise (CE), les assistant dans l’analyse de leur entreprise ou de leur groupe, notamment lors des restructurations ou des plans de licenciements, en France et en Europe. Dans la revue Critique communiste, dont il était collaborateur, il écrivit notamment plusieurs analyses sur la restructuration capitaliste. Peu avant sa mort, malgré la maladie, il animait une séance de travail avec Olivier Besancenot, lui fournissant des fiches argumentaires sur l’Europe, en vue des élections européennes de 2004.

En couple avec une enseignante spécialisée puis psychologue de l’Éducation nationale, ils eurent deux filles. Pauline, ancienne élève des classes d’hypokhâgne et de khâgne au Lycée Henri IV à Paris, est professeur d’histoire-géographie en Seine-Saint-Denis et Noémie archéologue. Doctorante en Sorbonne au Centre de recherche sur l’Amérique préhispanique, elle termine une thèse sur les femmes mayas.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article239897, notice JOUVET Thierry (Michel Rovère) par Jean-Paul Salles, Bernard Thièry , version mise en ligne le 8 avril 2021, dernière modification le 9 avril 2021.

Par Jean-Paul Salles, Bernard Thièry

ŒUVRE : Nombreux articles et reportages dans Rouge hebdomadaire, Rouge quotidien (15 mars 1976-2 février 1979), Inprecor, Critique communiste.

SOURCES : -Nos remerciements à son camarade Bernard Galin pour les précisions apportées. — Renseignements d’état-civil fournis par la famille. — François Sabado, « Les Nôtres : Thierry Jouvet dit Michel Rovère », in Rouge n° 2081, 7 octobre 2004. — Jan Malewski, « Les Nôtres. Thierry Jouquet dit Michel Rovère, ancien directeur d’Inprecor », in Inprecor n° 498/499, octobre-novembre 2004, p.56 ou Jan Malewski, www.preavis.org/breche-numerique/ar...
. — Hélène Adam et François Coustal, C’était la Ligue, Syllepse et les éditions Arcane 17, 2019, notamment la page 279. — Salles Jean-Paul, La Ligue communiste révolutionnaire (1968-1981). Instrument du Grand Soir ou lieu d’apprentissage ?, Presses universitaires de Rennes, 2005 (notamment les pages 268-269 sur l’Afghanistan).

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