FRÉNAY Étienne, Louis [FRENAY à l’état-civil]

Par André Balent

Né le 4 janvier 1928 à Vienne (Isère), mort le 20 octobre 2020 à Perpignan (Pyrénées-Orientales) ; professeur d’histoire et de géographie à Perpignan (Pyrénées-Orientales) de 1957 à 1988 ; militant des Jeunesses socialistes de l’Isère en 1946 ; militant du PCF (1948-1988) de l’Isère, du Rhône et des Pyrénées-Orientales ; historien des Pyrénées-Orientales ; neveu d’Henri Frénay, résistant, fondateur de « Combat ».

Étienne Frénay parmi des élèves d’une classes de seconde au lycée François-Arago de Perpignan, année scolaire 1966-1967. Archives privées.

Étienne Frénay est le fils de Joseph Frénay, né en 1895, industriel puis commerçant, et d’Hélène Mounet, sans profession, fille d’un ingénieur agricole régisseur d’un grand domaine. L’entreprise textile familiale avait été fondée en 1823 et avait pris de l’ampleur après 1895. Au début des années 1930, elle occupait environ 300 ouvriers. Déjà en déclin, victime de la dépression, l’entreprise que dirigeait son père fit faillite en 1936. Étienne Frénay se souvient des grèves qui agitèrent l’entreprise familiale – et la ville de Vienne –, épisodes qui le marquèrent profondément : pendant la grève de 1932, très dure, accompagnée de manifestions de rues, un de ses plus anciens souvenirs, il fut « mis à l’abri » chez ses grands-parents à Sainte-Maxime (Var).

Sa famille était catholique et conservatrice, mais son père s’était détaché de la religion. Pour sa part, Étienne Frénay perdit la foi catholique à l’âge de douze ans mais estime « qu’il est resté sous l’influence de la morale chrétienne ». Il juge avoir eu une « enfance difficile », profondément marquée par l’ambiance familiale et la dépression de sa mère.

Étienne Frénay fut lié à Henri Frénay, fondateur de « Combat », cousin germain de son père dont il pense qu’il l’a aidé, dans une adolescence qui se déroula pendant la Seconde Guerre mondiale, à prendre conscience de ce qu’était la Résistance. Il demeura proche d’Henri Frénay, « le merle blanc » de la famille – qui ne trouva par ailleurs aucun soutien auprès de sa famille viennoise qui avait accepté sans réserves la politique du maréchal Pétain, le père d’Étienne étant « sensible aux critiques fascisantes de la démocratie libérale et au « pacifisme » de certains anciens combattants qui espéraient une « entente » avec l’Allemagne » – jusqu’à son adhésion au PCF en 1948. Étienne Frénay estime que les choix d’Henri, « très tôt clandestin, avaient de quoi exalter un enfant ». Il l’a perçu comme étant un homme de gauche, « socialisant », heureusement influencé par Berthie Albrecht. Il fit sa scolarité secondaire au collège de Vienne. Il explique son intérêt initial pour l’Histoire dans son désir de connaître les origines de la crise de 1929 qui avait provoqué la faillite de l’industrie familiale. Cette période, marquée par l’occupation et la Résistance qu’Henri Frénay avait contribué à créer et à animer au niveau national, fut vécue par Étienne Frénay comme une authentique « révolution » au cours de laquelle basculait une hiérarchie ancienne et qui remettait en cause les élites traditionnelles. Il voulut comprendre ce mouvement qui se développait sous ses yeux et auquel il participa. En effet, il fut, dès l’automne 1943, membre du Front uni des jeunesses patriotiques (FUJP), actif au collège de Vienne, dont l’activité consistait, pour l’essentiel, dans la distribution de tracts. Il ignorait que cette organisation avait été créée par le PC, car chez certains de ses adhérents locaux régnait un fort anticommunisme. La résistance viennoise ayant été décapitée en juin 1944, son père le « mit à l’abri » chez un cousin au Chambon-sur-Lignon (Haute-Loire), village protestant qui recueillit et sauva beaucoup d’enfants juifs. Il se lia à certains d’entre eux, ce qui accentua sa rupture avec « les convictions de son milieu d’origine, entre autres avec l’antisémitisme ».
Après la Libération, alors qu’il était en classe de première, il découvrit Marx et Lénine dans une librairie de la ville qui exposait quelques-uns de leurs livres en vitrine. Leur lecture fut pour lui une « révélation ». En 1946, il adhéra aux Jeunesses socialistes car il se sentait profondément « de gauche ». Ce fut la guerre d’Indochine qui le rapprocha du PCF. Considérant que la SFIO, par ses prises de position, avait « trahi » en soutenant cette guerre, il donna son adhésion au PCF en 1948, « un saut vertigineux, la rupture avec [son] milieu d’origine ». Ayant crié « Paix en Indochine ! » lors d’une visite du président Auriol à Vienne, il fut maintenu quelques heures en garde à vue. Avant son adhésion au PCF, il avait lu la biographie de Staline rédigée par Trotsky, et, momentanément lié à des anarchistes, un récit de déportations d’Ukrainiens à Karaganda. Ce fut finalement la lecture d’Humanisme et terreur de Merleau-Ponty*, dont il ne retint qu’une partie de l’argumentation, qui l’incita à adhérer au PCF. Il fut secrétaire de la section de Vienne-Centre et membre du comité de la section de Vienne. Les adhérents de sa section avaient adhéré pour la plupart après la Libération. En 1948, ils étaient en voie « de dépolitisation avancée ». Mais, simultanément, il fit la connaissance de « militants qui avaient affronté la guerre, les prisons, des hommes comme je n’en avais jamais rencontrés, modestes, généreux, courageux, totalement dévoués dans leur pauvreté. Parmi eux quelques Catalans […]. C’est l’attachement à ces hommes qui m’a lié au parti jusqu’en 1988. Ces hommes représentaient quelques chose d’exceptionnel qui avait peu de précédent dans l’histoire de la société française ».

Marié une première fois en 1950 à Vienne avec Georgette Alaux, étudiante puis professeur dans un centre d’apprentissage, il eut deux enfants, tous deux « de gauche » : une fille née en 1950, enseignante, et un fils, né en 1953, correcteur au Journal officiel. Divorcé en 1956, il épousa à Lyon Paulette Chabrillat, professeur d’histoire et de géographie dont il eut un fils, employé de banque, « peu concerné par la vie politique ».

Étienne Frénay fit des études d’histoire à l’université de Grenoble (Isère), obtint la licence, puis fit une maîtrise sur Les Débuts de la Révolution à Vienne. Il prépara le CAPES qu’il obtint en 1956 à l’université de Lyon (Rhône) où il participa aux activités de la cellule de la faculté de Lettres. Il fut exempté du service militaire du fait de ses charges familiales. Maître d’internat à Grenoble, puis à Chambéry (Savoie) et à Vienne, il fut ensuite répétiteur à Lyon (Rhône). En octobre 1957, il prit possession de son premier poste – qui fut aussi le dernier puisqu’il le conserva jusqu’à la retraite, en 1988 – au lycée « François-Arago » de Perpignan alors que sa seconde épouse était nommée au collège de filles de cette ville devenu par la suite le lycée « Jean-Lurçat ».

Désormais lié à Perpignan, il milita à la cellule du PCF de son lycée. Il adhéra aussi à la section du SNES et participa à toutes les actions de ce syndicat. Toutefois, il n’eut jamais de fonctions dirigeantes au sein du syndicat. Il accepta, dans les années 1960, à la demande de Joseph Albert, secrétaire fédéral, de siéger pendant deux ou trois ans au comité fédéral du PCF. Il participa épisodiquement aux activités du Travailleur catalan, l’hebdomadaire fédéral, lorsqu’il était dirigé par Joseph Pomarède.

Dès avant 1956, Étienne Frénay était au courant de la réalité des procès de Moscou. Le rapport de Nikita Khrouchtchev le confirma dans ses doutes qui furent encore confortés par le soulèvement hongrois et l’intervention armée soviétique qui suivit. Toutefois, il conservait encore des espoirs dans une évolution favorable de l’URSS. Ils furent déçus et disparurent progressivement après l’arrivée au pouvoir de Brejnev. Il mit quelque temps ses espoirs dans la Chine. Adhérent des Amitiés franco-chinoises –association à laquelle adhéra plus tard Suzanne Cymerman, collègue de sa femme –, il participa en 1960 à un voyage en Chine à l’époque du « Grand bond en avant ». Il estime s’être laissé abuser par les Chinois qui lui firent visiter des communes populaires sans qu’il ne puisse, avec ses compagnons de voyage, se rendre compte des ravages causés par la grande famine consécutive au « Grand bond en avant ». Les Chinois pensèrent qu’il était devenu un de leurs partisans français et l’inondèrent de propagande. Il prit donc ses distances avec le maoïsme et la révolution culturelle lui enleva ses dernières illusions. Lecteur du Monde et d’ouvrages critiques dont il se servait pour mettre à jour les cours de lycée sur l’URSS et la Chine, il doutait de la possibilité d’un redressement des pays du « socialisme réel ». Seule la sympathie que lui inspiraient la sincérité et la profondeur de l’engagement des adhérents du PCF qu’il avait appris à connaître et à apprécier l’empêchèrent de rompre avec le parti. La rupture faillit bien intervenir dans les années 1970, lorsque un professeur du lycée Arago, membre du comité fédéral et le secrétaire de la section du SNES de l’établissement, lui-même adhérent du PCF, lui déclarèrent, sans doute par provocation, qu’ils étaient des « staliniens » convaincus. Finalement, après son départ en retraite, Étienne Frénay, lassé et désenchanté, ne croyant plus dans l’avenir du PCF, ne reprit pas sa carte en 1989.

Se détachant progressivement de l’engagement militant, Étienne Frénay devint un des historiens du Roussillon. Il s’intéressa d’abord à l’histoire du mouvement ouvrier, du PCF des Pyrénées-Orientales, des événements de la vie politique et sociale du département aux XIXe et XXe siècles. Il répondait ainsi aux vœux que Georges Cogniot avait formulés lors d’une réunion d’historiens du parti, professeurs de l’enseignement secondaire, souhaitant les voir se consacrer à l’étude systématique des mouvements populaires de leurs régions d’affectation. Le Travailleur catalan accueillit ses premiers articles qui supposaient une collecte de témoignages, la sauvegarde de documents privés et le dépouillement tout aussi nouveau de fonds d’archives publiques peu prospectés jusqu’alors. Ce travail pionnier, bien que marqué par les idées et le langage du PCF d’alors, est d’une grande qualité et sert encore de référence aux historiens d’aujourd’hui. En 1965, il publia « Les débuts du mouvement syndical dans les Pyrénées-Orientales (1894-1914) », un travail plus distancié dans CERCA, la dynamique revue que publiaient alors les Archives départementales des Pyrénées-Orientales sous l’égide de leur conservateur, Jean-Gabriel Gigot. Au début des années 1970, Étienne Frénay devint le responsable du service éducatif des archives et bénéficia à ce titre d’une décharge de son service d’enseignement au lycée. Mais cette nouvelle activité, très prenante, l’amena à abandonner le projet d’une thèse, commencée à la fin des années 1960, sur l’histoire du mouvement ouvrier dans les Pyrénées-Orientales. Il créa plusieurs expositions et publia, dans ce cadre, de nombreux ouvrages. Stimulé par le contact intellectuel fructueux avec les conservateurs qui dirigèrent ce service dans les années 1970 et au début des années 1980 (Francis Denel puis Philippe Rosset), il approfondit et diversifia ses recherches. Rigoureux dans les méthodes, il devint l’un des historiens des Pyrénées-Orientales les plus féconds, couvrant une longue période, depuis la fin des temps modernes jusqu’à l’Époque contemporaine, et, dans ses productions, devint un chercheur de l’histoire sociale et politique du département, explorant de nouvelles pistes. Il fut l’un des maîtres d’œuvre du Nouveau dictionnaire des biographies roussillonnaises (1789-2009) pour lequel il a rédigé de nombreuses notices et qui parut en 2011. Il adhéra, dès sa fondation (1999), à l’Association Maitron Languedoc-Roussillon. Dans les années 2010, l donna quatre notices biographiques au dictionnaire Maitron en ligne, dont deux cosignées.

Il mourut à la suite d’une opération chirurgicale qui s’était pourtant déroulée de façon satisfaisante.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article23996, notice FRÉNAY Étienne, Louis [FRENAY à l'état-civil] par André Balent, version mise en ligne le 27 décembre 2008, dernière modification le 24 novembre 2020.

Par André Balent

Étienne Frénay parmi des élèves d’une classes de seconde au lycée François-Arago de Perpignan, année scolaire 1966-1967. Archives privées.

ŒUVRE CHOISIE [parmi les nombreux articles ou livres publiés] : « Les débuts du mouvement syndical dans les Pyrénées-Orientales (1894-1914) », CERCA, 29, p. 223-242 ; 30, p. 287-307, Perpignan, 1966 [autre édition de cet article dans les Cahiers de l’Institut Maurice Thorez, Paris, 1966]. — « La Commune à Perpignan », Le Travailleur catalan, Perpignan, 26 mars et 2 avril 1971. — « Les débuts de la Résistance à Perpignan », Le Travailleur catalan, Perpignan, 29 mai 1972. — Perpignan à la Belle Époque, Perpignan, Service éducatif des archives des Pyrénées-Orientales, 1979, 34 p. — Avec Francis Denel, Perpignan à la Belle Époque, Bruxelles, Sodim, 1974, 134 p. — Les Cahiers de doléances de la Province de Roussillon (1789), [texte établi, présenté et annoté par Étienne Frénay], Perpignan, direction des services d’archives départementales, 1979, 425 p. — La Seconde République dans les Pyrénées-Orientales (1848-1851), (avec Philippe Rosset et le concours de Lluís Creixell et Yves Pérotin), Perpignan, direction des services d’archives départementales, 1981, 167 p. — L’école primaire dans les Pyrénées-Orientales (1833-1914), Perpignan, Arch. Dép., 1983, non paginé. — Agriculture et subsistances en Roussillon au XVIIIe siècle, Perpignan, Arch. Dép., 1985, publication non paginée. — « L’empreinte durable de la révolution française » [1789-1870] in Jean Sagnes (dir.), Le Pays catalan, t. II, Pau, SNERD, 1985, p. 579-712. — Cinq chapitres (1789-1983), p. 161-237 de Philippe Wolff (dir.) Histoire de Perpignan, Toulouse, Privat, 1985, 296 p. — Arago et Estagel, son village natal, Estagel Mairie, 1986, 130 p. — La Grande Guerre en Roussillon 1914-1918, Perpignan, Arch. Dép., 1989, 159 p. — La Révolution en Roussillon, Perpignan, Centre départemental de documentation pédagogique, 1989. — « Révolution et contre-révolution en Roussillon, l’exemple de Millas », in Jean Sagnes (dir.), La France et l’Espagne à l’époque de la Révolution française (1793-1807), Actes du colloque de Perpignan, 1992, Perpignan, Presses Universitaires de Perpignan, 1993, p. 87-110. — « Essai sur la statistique du département des Pyrénées-Orientales » texte , édité, présenté et annoté par Étienne Frénay, publié sous le titre « Le Roussillon après la Révolution », texte inédit de Jacques Delon, Bulletin de la société agricole, scientifique et littéraire des Pyrénées-Orientales, CI (n° monographique), Perpignan, 1993, 267 p. — « Georges Sorel à Perpignan (1879-1892) », Bulletin de la Société Agricole Scientifique et littéraire des Pyrénées-Orientales, CVIII, Perpignan, 2001, p. 246-271. — Collaboration en cours au Nouveau Dictionnaire de biographies roussillonnaises. — Deux biographies dans le Maitron en ligne : (Louis Lliboutry ; Joseph Roig) et deux autres cosignées :Gilbert Brutus (avec Christian Roques), René Horte (avec André Balent)

SOURCES : Le Travailleur Catalan, Perpignan. — Réponse à un questionnaire, 13 novembre 2008. — Autobiographie manuscrite rédigée pour André Balent, Perpignan, décembre 2008. — Entretiens, Perpignan, 13 novembre 2008, 3 décembre 2008. — Souvenirs personnels (André Balent).

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