WALTER Robert, Louis, Hubert

Par Madeleine Singer

Né le 13 février 1906 à Paris (VIIIe arr.), mort le 22 janvier 2005 à Strasbourg (Bas-Rhin) ; professeur agrégé des lettres ; fondateur du Syndicat général de l’Education nationale (SGEN) dans l’académie de Grenoble, puis dans celle de Strasbourg.

R. Walter était le fils cadet d’Auguste Walter, inspecteur de la Compagnie générale des eaux. A sept ans, ayant déjà perdu ses parents, il fut élevé avec son frère dans l’Orne par ses grands-parents, puis à partir de 1918 par un oncle maternel à Paris ; il y fit ses études secondaires au lycée Voltaire. Bachelier à 18 ans, il obtint la licence de lettres en Sorbonne quatre ans plus tard. Elève-officier de réserve à l’école militaire de Saint-Maixent, il en sortit sous-lieutenant en 1930 et enseigna au lycée de Colmar où il obtint l’agrégation en 1932. Il fut alors sur sa demande affecté au lycée de Grenoble, ville universitaire et centre alpestre. Mais les troubles du Front populaire, violents dans cette ville, l’incitèrent à revenir en Alsace : il exerça au lycée Fustel de Coulanges à Strasbourg. Mobilisé comme lieutenant de chasseurs alpins à Grenoble, il fut en 1940 nommé en qualité de professeur « replié » au lycée Champollion de Grenoble. Il reprit en mai 1945 son poste à Strasbourg où il devint en 1948 professeur de lettres supérieures, tout en étant chargé de cours en Faculté. Il prit sa retraite de professeur en 1971, mais resta chargé de cours d’agrégation en Faculté jusqu’en 1979.

À l’automne 1944, il appartenait à la Paroisse universitaire de Grenoble, où l’on décida de préparer l’après-guerre dans les divers domaines (politique, journalisme, littérature, syndicalisme). Il choisit cette dernière tâche dont il ignorait à peu près tout ; il avait seulement été responsable, à Colmar, de la section locale du Syndicat national de l’enseignement secondaire. Il se mit donc en rapport avec la section lyonnaise du SGEN-CFTC qui lui envoya tracts et conseils. Il en tira une conférence qui lui permit de constituer une section académique avec des adhérents du secondaire et du supérieur : au lycée Champollion, « nous faisions, dit-il, SNES et SGEN, nos réunions en commun, dans l’esprit d’Union sacrée qui avait régné à Grenoble pendant la guerre ».

Rappelé à Strasbourg en mai 1945, il décida de poursuivre cette tâche syndicale ; avec une douzaine de participants, il tint le 12 juillet 1945, l’assemblée constitutive du SGEN-Deuxième degré dans l’académie ; la section du Premier degré, dirigée par Gérard Keller, existait déjà. R. Walter se fit alors conférencier ambulant dans les établissements des deux départements alsaciens, la Moselle avec laquelle il prit contact ayant déjà démarré seule. Un an plus tard, le 27 juin 1946, la section académique comptait plusieurs milliers d’adhérents.

Secrétaire académique, R. Walter dut faire face aux problèmes les plus divers. Il y avait d’abord les séquelles de la collaboration, réglées par les comités d’épuration dont la composition intéressait le syndicat. Il fallait aussi lutter contre les prétentions du Ministre des finances qui réclamait le versement des retenues pour la retraite que les fonctionnaires des trois départements de l’Est n’avaient pu effectuer pendant cinq ans. Avec ces derniers le SGEN demandait par ailleurs la création d’une « indemnité de difficultés administratives » que l’occupation avait accrues, vu notamment l’oubli de la langue française par la population. En décembre 1946, Ecole et Education put annoncer que les fonctionnaires des trois départements avaient eu gain de cause tant pour la retraite que pour l’indemnité spéciale.

Dans l’enseignement les difficultés étaient considérables : les professeurs du cadre local, restés en Alsace pendant la guerre, n’étaient plus au courant des programmes français car l’enseignement de la langue et de la culture française avait été prohibé. Certains professeurs, comme R. Walter lui-même, devaient réadapter les « malgré-nous », c’est-à-dire les jeunes alsaciens incorporés de force dans l’armée allemande. En mai 1945, il eut ainsi une classe « transitoire » qui comprenait trente jeunes, ayant de 17 à 20 ans, fraîchement démobilisés du service du travail ou de l’armée allemande. Leur première narration se terminait, dit-il, par « Vive la France ! Vive de Gaulle ! ». Ils avaient transposé la formule « Heil Hitler » qui devait auparavant clore tout exercice scolaire. R. Walter les amena à la première partie d’un baccalauréat « transitoire » qu’ils passèrent dès Noël 1945, les vacances d’été ayant été supprimées pour leur permettre de rattraper leur retard. Ils subirent en juin 1946 les épreuves de la deuxième partie, avec en sus une dissertation française « conforme au programme normal de la première partie ». En 1950 R. Walter évoquait encore dans une réunion départementale la nécessité de défendre l’indemnité locale car la situation n’était toujours pas normale.

Par ailleurs on sait que l’Alsace et la Moselle avaient un statut scolaire particulier que nous avons évoqué à propos de Paul Caspard*. Elu au Comité national dès 1945, R. Walter participa à la séance du 15 juillet 1946 au cours de laquelle fut votée une motion demandant que les modifications de ce statut fussent envisagées « en se plaçant exclusivement au point de vue de l’efficacité de l’enseignement, de la liberté de conscience des maîtres, de la paix scolaire et de l’autorité de l’école publique ». Sans que cela fut dit dans le texte, il avait été entendu que l’objectif était d’obtenir pour les instituteurs la faculté de ne pas enseigner la religion et pour les normaliens celle de ne pas suivre les cours de religion. Aussi lorsqu’en 1947, le ministre de l’Education nationale décida de rendre facultative l’épreuve de religion à l’entrée des Ecoles normales des trois départements, il y eut à Strasbourg une réunion du Bureau académique qui reconnut le bien-fondé de cette mesure « du point de vue de la liberté de conscience des maîtres ». Vu la gravité du problème, P. Vignaux* assistait à cette réunion ainsi qu’une vingtaine d’instituteurs et d’institutrices du Bas-Rhin : ceux-ci avaient été convoqués car, issus d’une population très attachée au statut scolaire local, il fallait les associer aux positions qui seraient prises.

Mais pendant des années, R. Walter dut défendre vis-à-vis des adhérents les positions du SGEN qui furent de plus en plus explicitées. Le bulletin académique de juillet 1950 nous apprend qu’il les exposa le 12 juin devant la Commission parlementaire d’enquête sur la question scolaire dans les trois départements. Peu après, le 22 juin, il rappela à l’Assemblée générale du Bas-Rhin que la seule préoccupation d’un syndicat d’enseignants, c’était de défendre d’une part l’enseignement dans la paix scolaire, d’autre part la liberté de conscience des maîtres et des élèves-maîtres. Aussi, lorsque quelques mois plus tard, à la demande des Conseils généraux des trois départements, le Ministre étendit aux établissements d’enseignement technique le système d’aumônerie en vigueur dans les lycées et collèges, R. Walter assuma la position prise en décembre 1950 par le secrétaire SGEN de l’enseignement technique, Émile Salvaire*, position que nous avons exposée à propos de ce dernier.

En même temps qu’il fallait se démarquer des tenants d’une école confessionnelle, il était nécessaire de lutter contre les « laïcistes » qui, regroupés dans la Ligue de l’enseignement, ne permettaient pas au SGEN de participer à la Quinzaine de l’École laïque. Ceci amena R. Walter à réclamer au Recteur en 1949 la création d’une Commission qui répartirait les fonds recueillis pendant cette Quinzaine, fonds qui étaient alors réservés aux seules oeuvres patronnées par la Ligue. N’ayant pas obtenu satisfaction, il donna aux adhérents la consigne de ne pas vendre les vignettes éditées à l’occasion de la Quinzaine.

Enfin dans les années d’après-guerre, le bilinguisme suscita autant de controverses que la laïcité car dans les trois départements, la presse quotidienne paraissait en allemand, le parler judiciaire était bilingue chaque fois que le justiciable pouvait se présenter sans assistance, etc. En Alsace, les Conseils généraux réclamèrent donc la réintroduction de l’allemand à l’école primaire. Le 19 juin 1950, un certain nombre de députés communistes déposèrent un projet de résolution en ce sens. Auparavant le Bureau académique du 26 mars 1950 avait déclaré que l’effort pédagogique dans les trois départements devait avoir pour but essentiel d’apporter aux enfants une connaissance approfondie de la langue française ; il n’envisageait la réintroduction de l’allemand dans les écoles primaires que « dans le cadre d’une réforme générale de l’enseignement », le plan Langevin prévoyant alors l’introduction d’une langue vivante dans l’enseignement du Premier degré. C’était en fait la reprise d’un texte voté au congrès national SGEN de 1947, à la demande des trois sections départementales.

L’animation d’une section académique, majoritaire en 1948 lors des élections aux Commissions administratives paritaires (CAP), n’était pas une sinécure. Il fallait en outre entretenir une liaison étroite avec l’Union départementale CFTC : sous l’impulsion de R. Walter, le SGEN apporta son soutien aux luttes ouvrières locales ainsi qu’à la formation des militants par la création d’un Institut de culture ouvrière. En 1950 R. Walter se fit donc remplacer au Comité national par un certifié, Maurice Gollé qui était depuis un an secrétaire administratif. Mais au 1° janvier 1952, à bout de forces, il dut faire « place aux jeunes » selon le titre de l’article par lequel il annonçait son départ : tout en restant membre du Bureau, il cédait le secrétariat académique à M. Gollé et annonçait qu’aux prochaines élections, il passerait à Gustave Hentz* son siège à la CAP académique des agrégés. On comprend que le Bureau national ait alors exprimé sa reconnaissance à un militant « qui ne ménagea jamais ni son temps, ni son dévouement pour assurer le rayonnement du SGEN dans une de nos plus importantes académies ».

Dès 1953 R. Walter suscita la candidature de G. Hentz au secrétariat académique car il lui semblait nécessaire qu’après deux catholiques, il y ait à la tête de la section un protestant. Lui-même demeura jusqu’en 1962 au Conseil académique où il était élu depuis 1946. Lorsqu’il eut cessé d’enseigner, il se consacra à l’étude d’un humaniste alsacien, Beatus Rhenanus, dont la correspondance latine (600 lettres) est, dit-il, une source inépuisable de renseignements historiques. De 1978 à 1996, il en tira, outre sa thèse, plus de 25 articles. Il était officier des Palmes académiques, chevalier de l’ordre national du Mérite, chevalier de la Légion d’honneur.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article24019, notice WALTER Robert, Louis, Hubert par Madeleine Singer, version mise en ligne le 28 décembre 2008, dernière modification le 13 mars 2021.

Par Madeleine Singer

OEUVRE : Thèse de doctorat du 3° cycle : Beatus Rhenanus, anthologie de sa correspondance, Strasbourg 1985. « Les Malgré-Nous retournent à l’école », dans Saisons d’Alsace, printemps 1995, ainsi que d’autres articles.

SOURCES : Madeleine Singer, Le SGEN 1937-1970, Thèse Université Lille III, 1984, 3 vol., notamment le ch.VIII, la note p. 784 (pour l’allemand), la lettre de R. Walter du 6.1.1980 avec ses annexes dans le carton n° 25 (Arch. dép. Nord, J1471). Lettres de R. Walter à M. Singer, 20 mai 1995, 21 décembre 1995, 28 avril 1996, 1er juin 1996, 5 juin 1996 (archives privées).

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