GUÉRIN François, André

Par François Daniellou

Né le 28 janvier 1943 à Marcilly-en-Villette (Loiret) ; mécanicien d’essais aéronautiques, technicien de recherche puis ergonome, ingénieur de recherche au Conservatoire national des arts et métiers ; directeur technique et scientifique (1986-1993) puis directeur général adjoint (1993-2006) de l’Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail ; syndicaliste CGT (1963-1986) ; auteur de la formalisation de méthodes d’intervention en ergonomie, promoteur des démarches participatives de conception industrielle.

François Guérin en 2015, cliché transmis par l’intéressé

Dernier d’une fratrie de trois enfants, il avait une sœur (née en 1922) et un frère (né en 1929), beaucoup plus âgés, ses parents s’étant mariés en 1921. Sa mère, Léontine Fauvet, s’occupait du foyer et faisait des travaux de couture. Son père, Alexandre Guérin, facteur, parti au front à vingt ans, fut décoré de la croix de guerre lors de l’offensive de Champagne en septembre 1918, et participa à la campagne d’Orient avant de rentrer dans sa famille en 1920, atteint de paludisme. Il fut de nouveau mobilisé en 1939, envoyé sur le front belge en 1940, évacué en Angleterre lors de l’opération Dynamo à Dunkerque (Nord). Fait prisonnier lors de son retour en France via Caen (Calvados), il fut interné au camp de Châteaubriant (Loire-Atlantique) et libéré fin septembre 1941.

Après l’obtention du BEPC, François Guérin passa le concours d’entrée au Centre de formation et de perfectionnement de l’aéronautique de Paris à Villebon-sur-Yvette (Seine-et-Oise, Essonne), qui préparait les personnels pour les besoins du Centre d’essais en vol de Brétigny-sur-Orge (Seine-et-Oise, Essonne). Il y intégra la promotion Benjamin Renard (1958-1961), et obtint le CAP de mécanicien en instruments de bord en 1962. Il fut immédiatement recruté au Centre d’essais en vol, où il contribua à des essais en laboratoire et en vol d’instruments de navigation et d’équipements de survie. Il se syndiqua à la CGT en 1963 (il en resta adhérent jusqu’en 1986) et milita activement dans la section syndicale du centre.

Cette période professionnelle fut interrompue de janvier 1964 à février 1965 par son service militaire, qu’il effectua à partir de mars 1964 à Alger, au service des phares et balises du ministère des Travaux publics, ayant été candidat pour servir au titre de la coopération militaire, dans le cadre du protocole d’octobre 1963 entre la France et l’Algérie. Pendant cette période, il participa à la formation d’adultes algériens, en enseignant le français et les mathématiques dans le cadre de l’Ecole du travail, fondée par Pierre Grosz*, l’un des « Pieds-rouges » impliqués dans le soutien à l’Algérie nouvellement indépendante.

De retour au Centre d’essais en vol, il fut repéré en 1966 par un jeune ingénieur des Mines de Nancy qui y faisait son service militaire, Alain Berthoz, futur professeur au Collège de France. Celui-ci lui proposa de le rejoindre au Laboratoire de physiologie du travail du Conservatoire national des arts et métiers (CNAM), dont Alain Wisner venait de prendre la direction, et où il faisait des recherches sur les effets des vibrations. François Guérin y fut recruté à l’été 1967. Sa première tâche dans le laboratoire fut de dépouiller les mesures de vibrations effectuées dans des locomotives, dans le cadre d’une étude demandée par Gaston Bouny*, délégué cheminot CGT d’Ivry-sur-Seine. Les chercheurs fournissaient le matériel, François Guérin formait les conducteurs, et ceux-ci effectuaient les enregistrements clandestinement pendant leurs trajets. La SNCF fit ensuite refaire les mesures pour s’assurer de leur véracité. François Guérin participa avec Alain Berthoz à différentes études sur les vibrations et leurs effets, en particulier dans la sidérurgie et les mines de fer.

Le laboratoire comportait deux pôles : l’un, expérimental, autour d’Alain Berthoz et de Jean Foret ; l’autre, plus tourné vers la recherche sur le terrain, autour d’Antoine Laville. Divers événements contribuèrent, après 1968, à faire passer François Guérin du premier au second : le recrutement par Alain Wisner de Jacques Duraffourg, les recherches menées sur les femmes OS de l’électronique par ce dernier, Catherine Teiger et Antoine Laville, l’évolution d’Alain Berthoz vers la neurophysiologie fondamentale, et les discussions sur la stratégie du laboratoire, situé en pleine rue Gay-Lussac, à Paris (Ve arr.) pendant mai-juin 1968. François Guérin suivit les enseignements du CNAM et obtint le titre d’ingénieur en 1979.

Alain Wisner, convaincu que la pratique de l’ergonomie ne pouvait pas être une simple application des connaissances en physiologie et psychologie du travail, mit en place une « équipe d’intervention », chargée de développer et de formaliser les méthodes de l’intervention ergonomique basées sur l’analyse du travail. Elle comprenait Jacques Duraffourg, François Guérin, Francis Jankovsky et Jean-Claude Mascot. La première intervention marquante eut lieu en 1973, à l’occasion de la construction d’un nouvel atelier d’emboutissage de l’entreprise SEB au Syndicat (commune des Vosges). L’évaluation réalisée en 1975 après le démarrage des nouvelles installations permit aux chercheurs de réaliser que les recommandations formulées avaient été inégalement prises en compte. Les ambiances physiques avaient été améliorées, mais les conséquences de l’automatisation sur les conditions de travail n’avaient pas été anticipées. La pratique réflexive sur cette intervention et les suivantes mit en évidence l’importance des formes de la diffusion des résultats vis-à-vis de l’ensemble des acteurs de l’entreprise. Elle conduisit au développement des « Travaux pratiques B », formation à l’analyse et à l’action de transformation du travail, qui devinrent l’un des enseignements phares du laboratoire.

Ses interventions suivantes portèrent notamment sur le travail de saisie-correction dans la presse après le passage de la typographie au plomb à l’informatique (1977-1978), sur la reconception de la salle de presse de l’Agence France-Presse (1979-1980), sur une usine de ligatures chirurgicales (1981) avec Robert Villatte.

À la demande de Lucien Chavrot, il participa avec Jacques Duraffourg à la réflexion de la confédération CGT sur sa politique revendicative en matière de conditions de travail. En 1981, il s’impliqua, notamment avec Catherine Teiger, dans la fondation du Collectif de recherche et d’intervention contre les atteintes à la santé des travailleurs (CRIAST), qui réunit jusqu’à 300 enseignants-chercheurs et praticiens, dont beaucoup participèrent à l’écriture de l’ ouvrage encyclopédique Les risques du travail, pour ne pas perdre sa vie à la gagner, destiné aux salariés et aux militants, publié en 1985 sous la direction notamment de Bernard Cassou*. À la demande de Michel Le Tron et de Robert Villatte, il participa à la formation de secrétaires de comités d’entreprise de la chimie dans le cadre de l’Institut pour l’amélioration des conditions de travail (INPACT-CFDT). En 1985, après la catastrophe ferroviaire qui fit 43 morts à Argenton-sur-Creuse (Indre),et à nouveau à la demande de Gaston Bouny, il mit en place un groupe de chercheurs auprès du Comité central d’entreprise de la SNCF pour aider les cheminots à analyser les mécanismes de cet accident.

En 1986, Pierre-Louis Rémy, directeur général de l’Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail, recruta François Guérin comme responsable du département Conception des systèmes de travail, puis le nomma directeur technique et scientifique. Dans le cadre du principe de « modernisation négociée » mis en avant à l’époque, il s’employa à développer l’intervention de l’ergonomie dans les projets de conception, en participant avec des collègues du CNAM, de l’École pratique des hautes études et de l’ANACT à la conception des nouvelles imprimeries du Monde (1987-1988) et du Figaro (1988-1990), à la demande du secrétaire des rotativistes de presse CGT Lucien Laurancy. Il poursuivit avec Joël Maline le développement des méthodes d’intervention participative en conduite de projets, en contribuant notamment à la conception d’un atelier d’injection de plastique dans l’entreprise Manducher en 1990-1991.

En 1991, il publia avec Antoine Laville, François Daniellou, Jacques Duraffourg et Alain Kerguelen Comprendre le travail pour le transformer, qui fut considéré comme le premier manuel d’analyse ergonomique du travail, fut traduit en portugais (au Brésil), en anglais et en espagnol, et fit l’objet de nouvelles éditions en 1997 et 2006.

Après la nomination d’Henri Rouilleault comme directeur général, François Guérin devint directeur général adjoint de l’ANACT en 1993, d’abord à Montrouge (Hauts-de-Seine), puis à Lyon (Rhône) après le déménagement de l’agence. Il fut chargé d’une mission de synthèse sur l’organisation du réseau composé de l’Agence nationale (établissement public administratif, doté d’un conseil d’administration tripartite et structuré en départements thématiques) et des Actions régionales pour l’amélioration des conditions de travail, ARACT, associations de droit privé administrées paritairement par les partenaires sociaux régionaux, avec le soutien financier de l’État et de leur région. Il proposa une organisation matricielle renforçant la coopération des départements et des actions régionales, et une charte de déontologie du réseau, qu’il négocia avec toutes les organisations d’employeurs et de salariés avant qu’elle soit approuvée par le conseil d’administration.

À la suite de la prise de contrôle par Danone de l’entreprise russe de biscuits Bolchevik en 1994, il participa à Moscou à un diagnostic socio-organisationnel sur les conditions de travail, l’organisation de la production et de la maintenance. En 1995, soucieux de renforcer les liens de l’ANACT avec la recherche, il obtint la mise en place du comité scientifique de l’agence. Il représenta de 1992 à 1996 l’ANACT dans le comité scientifique du Centre de recherche sur l’expérience, l’âge et les populations au travail fondé par Antoine Laville et Serge Volkoff. Il fut membre de la commission scientifique de l’Institut national de recherche et de sécurité (INRS) de 1996 à 2000. En 2004, il fit créer l’observatoire ATEON (âge, travail, emploi, observatoire national) mettant en relation les données d’âges, de conditions de travail et d’emploi afin d’aider les acteurs locaux (essentiellement partenaires sociaux et directions régionales du travail) à fixer des priorités sur ces sujets. Il participa à plusieurs actions avec la SNCF, notamment des expérimentations sur les changements d’horaires, qui débouchèrent en 2009 sur la mise en place d’un Observatoire de la qualité de vie au travail, d’abord animé par Pierre Delanoue, ancien permanent de la Fédération des Cheminots CGT devenu chargé de mission à la direction des ressources humaines. En 2006, il participa, à la demande du ministère roumain du Travail, à une mission sur les conditions de travail dans les mines de charbon visant la mise en place d’un système paritaire inspiré du fonctionnement de l’ANACT et de ses actions régionales (ARACT), projet qui n’aboutit finalement pas.

François fut nommé membre d’honneur de la Société d’ergonomie de langue française (SELF) en 2005.

Il prit sa retraite en 2006, et poursuivit une activité de consultant, notamment à la SNCF pour la conception d’organisations du travail des conducteurs de train et des contrôleurs. Il s’impliqua bénévolement dans plusieurs associations, dont Moderniser sans exclure, fondée par Bertrand Schwartz en 1990. Il coordonna l’écriture de l’ouvrage collectif Concevoir le travail, le défi de l’ergonomie, paru en 2021, qui reprenait en l’actualisant le projet de Comprendre le travail pour le transformer, intégrant même des leçons tirées de l’observation du travail pendant la crise sanitaire liée au Covid-19.

François Guérin épousa en 1967 Michèle Monnereau, alors élève-professeur à l’Ecole normale nationale d’apprentissage de Paris, qui devint professeure d’économie et de gestion. Ils eurent deux garçons, Nicolas né en 1968 et Arnaud né en 1972.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article240275, notice GUÉRIN François, André par François Daniellou, version mise en ligne le 30 avril 2021, dernière modification le 4 mai 2021.

Par François Daniellou

François Guérin en 2015, cliché transmis par l’intéressé

ŒUVRE CHOISIE : avec Alain Berthoz et Michel Tisserand, Evaluation des vibrations à divers postes de travail de l’industrie sidérurgique. Rapport n° 11 pour la Commission des Communautés européennes Contrat C.E.C.A. n°22/025, 1969, Laboratoire de physiologie du travail et d’ergonomie du Conservatoire National de Arts et Métiers. – Avec Jacques Duraffourg, Francis Jankovsky et Jean-Claude Mascot, Analyse des activités de L’homme en situation de travail  : principes de méthodologie ergonomique, 1977. Paris, Conservatoire des Arts et Métiers. – Avec Jacques Duraffourg, Francis Jankovsky et Jean-Claude Mascot, Une intervention ergonomique : analyse et évaluation ergonomiques à l’occasion de l’implantation d’un atelier de presses, Montrouge, 1979, ANACT, coll. Outils et Méthodes. – Avec Bernard Pavard et Jacques Duraffourg, Le travail sur terminal à écran dans les imprimeries de presse, rapport n° 61, 1979. Collection de Physiologie du travail et d’ergonomie du CNAM. – Coordinateur : Les conditions de travail, revue Après-demain, n° 260, janvier 1984. – « E = v × t », Communication au 21e congrès de la Société d’ergonomie de langue française, Ergonomie des espaces de travail, épidémiologie du travail, travail et expression des salariés. 25-27 septembre 1985, Paris. – Avec Sylvie Droit, Les vieillissements dans le travail. Actes du colloque européen 1991. ANACT Ed. Montrouge. – Avec Antoine Laville, François Daniellou, Jacques Duraffourg et Alain Kerguelen, Comprendre le travail pour le transformer, la pratique de l’ergonomie, 1991, ANACT Editions, nouvelles éditions 1997 et 2006. – « Quand tout semble aller de plus en plus mal… », p. 179-200 in Jean-Marie Mur (éd.), L’émergence des risques, 2008, EDP Sciences Ed. Les Ulis. – « Travailler avec, pour l’autre, mais aussi pour soi », p. 106-119 in Joël Bonamy et col. Services : défis et opportunités, 2009. Chronique Sociale Editions, Lyon. – Avec Nicole Raoult, Prévenir la pénibilité : des engagements aux plans d’actions, 2013, Editions Liaisons. – « Que faire ? Quand l’organisation résiste aux changements qu’elle souhaite », p. 79-98, in François Hubault, La dynamique des métiers de l’ergonomie, 2014, Octarès Editions. – Avec Joël Maline et Gilbert Laporte, L’ergonomie, une technologie au service de l’action, 2017, Octarès Editions. – « Alain Wisner et le développement de la pratique », p. 87-99, in Tahar Hakim Benchekroun et Annie Weill-Fassina (dir.), Combats du travail réel : des legs d’Alain Wisner, 2020. Octarès Editions. – Avec Valérie Pueyo, Pascal Béguin, Alain Garrigou, François Hubault, Joël Maline et Thierry Morlet, Concevoir le travail, le défi de l’ergonomie, 2021, Octarès Editions.

SOURCES : Gaston Bouny, « Une approche scientifique au service des luttes syndicales sur les conditions de travail : les roulants de la S.N.C.F. » (Notes de travail du délégué syndical des roulants du dépôt d’Ivry, ronéoté), 1972. Dans le CD joint à l’ouvrage de Catherine Teiger et Marianne Lacomblez, (Se) former pour transformer le travail : dynamiques de construction d’une analyse critique du travail, 2013, Presses de l’Université Laval et ETUI. – Bernard Cassou, Dominique Huez, Marie-Laurence Mousel, Annie Touranchet-Hebrard (dir.), Les risques du travail, pour ne pas perdre sa vie à la gagner, 1985, La Découverte. – « Un outil mieux pensé pour un meilleur travail », Le Monde, 28 avril 1989. – Michel Pottier, « Entretien avec François Guérin », 2002, Commission histoire de la Société d’ergonomie de langue française (SELF). – Michel Pottier, « Entretien avec Alain Berthoz », 2005, Commission histoire de la Société d’ergonomie de langue française (SELF). – Catherine Simon, Algérie, les années pieds-rouges : des rêves de l’indépendance au désenchantement, 2011, La Découverte. – Pierre-Louis Rémy, « 1982 à 1991 : les années de fondations stratégiques : le diagnostic court, le réseau régional, et l’approche globale des conditions de travail », 2013, en ligne – Henri Rouilleault, « 1991-2006 ? L’ère du développement du réseau Anact », 2013, en ligne – Yann Poley, Accompagnement ergonomique de l’activité des représentants du personnel des CHSCT : interventions ergonomiques sur les CHSCT de la SNCF, 2015, Thèse de doctorat en sciences cognitives et ergonomie, option ergonomie, Université de Bordeaux. – Site du Centre de formation des établissements de l’aéronautique de Villebon, consulté en avril 2021.

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