SPAGNOL Michel (Michel Thomas)

Par Jean-Paul Salles

Né le 12 août 1942 à Nantes (Loire-Inférieure, Loire-Atlantique), mort le 22 novembre 2004 ; militant de l’UEC, un des fondateurs de la JCR, militant du PCI minoritaire puis de la LC/LCR et de la IVe Internationale ; journaliste à Rouge et à Critique communiste ; correcteur au Journal Officiel, militant de la CGT.

Michel Spagnol était l’aîné de quatre garçons. François, son père, né à Carantec (Finistère), ayant perdu son père sur le Chemin des Dames pendant la Première Guerre mondiale, a été pupille de la Nation. Il avait fait carrière, en tant qu’ingénieur, au ministère de la Défense. Suzanne, sa mère, née en Normandie, était femme au foyer et a élevé les quatre enfants. Michel Spagnol commença à s’intéresser aux idées révolutionnaires pendant ses années de lycée grâce à son professeur de philosophie qui militait contre la Guerre d’Algérie. Étudiant en histoire à la Sorbonne, en début des années 1960, il y rencontra, dès 1962, Alain et Michelle Krivine. Il milita au Secteur Lettres de l’UEC et il fit partie de ceux qui, avec Alain Krivine, créèrent la JCR en 1966, après leur exclusion de l’UEC pour avoir notamment refusé de soutenir le candidat François Mitterrand aux élections présidentielles de 1965. Militant également au Parti communiste internationaliste minoritaire à partir de 1965, il fut secrétaire de Pierre Frank jusqu’en 1968. Il enseigna brièvement l’histoire et géographie en province et notamment à Saint-Omer (Pas-de-Calais), tout en continuant à militer à la direction des Cercles rouges puis de la Ligue communiste. Il était membre de la Commission nationale ouvrière (CNO) qui coordonnait l’intervention des militants ouvriers de la Ligue.

En 1972, la direction de la LC décida de l’envoyer à Marseille avec Yves Salesse (Boris), afin de développer « une région déficitaire ». Étant donné le poids économique et démographique de l’agglomération Fos-Marseille, il semblait indispensable à la direction de la Ligue communiste de donner une impulsion forte à sa section. Les forces de la jeune organisation n’étaient pas négligeables localement, notamment en milieu lycéen. Mais elle désirait renforcer sa présence dans les usines. De plus, elle était très peu présente parmi les travailleurs immigrés. Ainsi, le Mouvement des travailleurs arabes (MTA) très actif à Marseille était animé notamment par des militants de Révolution ! Une organisation dynamique qui n’était pas sans exercer un certain attrait sur les étudiants et les jeunes travailleurs radicalisés. Un de ses dirigeants, Samuel Johsua (Samy), était « une forte personnalité », nous dit l’officier des renseignements généraux, qui lui reconnaissait « dynamisme et aussi une certaine honnêteté intellectuelle ». Il le décrivait également comme « l’élément le plus dangereux du mouvement révolutionnaire à Marseille » (AD 13, 135 W 24). Il fallait donc envoyer à Marseille deux militants, anciens, malgré leur jeunesse, et capables de rivaliser avec les dirigeants de Révolution ! Les nouveaux venus venaient en soutien à des militants valeureux mais plutôt implantés à Aix-en-Provence, comme Robert et Nicole Mencherini, et également Gérard Périer. Ils contribuèrent à former les jeunes adhérents et aidèrent à structurer le « travail ouvrier », aux PTT, à la Sécurité sociale, à La Ciotat et également dans la chimie, autour du golfe de Fos, où la Ligue bénéficiait de quelques sympathies. Rémy Jean, étudiant à Aix-en-Provence, poursuivra le travail avec succès en décidant de s’établir à la Compagnie Française de Raffinage (CFR). La femme de ce dernier, Gisèle Angelini (Vanessa), infirmière, participa aussi au travail d’implantation de la Ligue dans la zone de Fos. C’est pendant cette période que Michel noua aussi des liens de camaraderie et d’amitié très forts avec Pierre Granet qui durèrent toute sa vie. Michel Spagnol fut candidat pour la LC aux élections législatives du printemps 1973 dans la 3e circonscription des Bouches-du-Rhône contre Gaston Defferre. Il obtint 1,75% des suffrages exprimés. Dans la 6e circonscription des Bouches-du-Rhône où la LC avait un candidat, celui-ci, Marc Fratani, obtint 1,12 %. La LC et LO ayant passé un accord de répartition des circonscriptions, il y avait en outre trois candidats de Lutte Ouvrière, sur les huit circonscriptions de l’agglomération. En octobre 1976, il était désigné comme « employé », sans autre précision, dans un rapport d’un officier des renseignements généraux (AD 13).

Sous le pseudonyme de Michel Thomas, Michel Spagnol avait écrit précocement dans l’hebdomadaire Rouge, plutôt spécialisé dans le suivi des syndicats. Ainsi, le 6 juillet 1970 (Rouge n°71/72/73), il expliquait « pourquoi nous militons dans les syndicats ». Après mai 1968, une partie de la mouvance « gauchiste » manifestait de la défiance vis-à-vis des syndicats. Le secrétaire général de la CGT ayant critiqué la séquestration de cadres par des ouvriers en grève, il se le vit rudement reproché par Michel Spagnol dans Rouge n° 94 (28 décembre 1970). Il revint sur la stratégie des syndicats dans l’éditorial de Rouge n°142 (29 janvier 1972). Après la création de Rouge quotidien, le 15 mars 1976, il s’investit fortement dans le journal, assurant un moment le secrétariat de rédaction. Suivant toujours l’actualité des syndicats, il tourna son regard vers une organisation syndicale longtemps négligée par son courant politique, la CGT-FO, intrigué que les anarchosyndicalistes voient en Force Ouvrière « le seul cadre organisé d’indépendance ouvrière ». Dans son article (in Rouge quotidien n° 351, 17 mai 1977, p.6), il se demandait aussi comment, après son congrès à Vichy, « un appareil sclérosé maintiendra l’unité et la stabilité de la CGT-FO ? ». Un peu plus tard, il rencontrait André Bergeron. Dans un long entretien (in Rouge n° 625, 13 avril 1978, p.3), ce dernier assumait clairement l’orientation réformiste de son syndicat : « Nous sommes réformistes par conviction ». La CFDT ne le laissa pas indifférent. Il consacra un compte rendu important au livre écrit par Paul Vignaux, ancien responsable du SGEN et animateur du groupe Reconstruction, créé après la guerre qui contribua à éloigner la CFTC du christianisme social, à la déconfessionnaliser. Elle devint CFDT en 1965. Dans un long article (in Rouge hebdomadaire n° 934, 5-11 septembre 1980, p.22-23), consacré au livre de Paul Vignaux, De la CFTC à la CFDT, paru aux Éditions Ouvrières, il tentait de décrypter ce nouveau type de syndicat, « à la fois défensif et constructif », « force d’opposition et partie contractante ». Puisant dans les riches traditions syndicales britanniques, américaines et allemandes, la CFDT tentait de développer un modèle différent, axé sur le contrat. On s’accordait sur un compromis avec le patron et une définition des droits et engagements réciproques. Pour Edmond Maire, dans sa préface, « le socialisme autogestionnaire » – après mai 1968 la CFDT adopte le mot d’ordre « autogestion » – est le fils de Reconstruction.

À la naissance d’Élodie, sa première fille, au début des années 1980, Michel Spagnol suivit une formation de lecteur-correcteur. Il travailla dans plusieurs maisons d’édition, telle que Hachette, avant être embauché, à la fin des années 1990, au Journal Officiel où il a travaillé jusqu’à sa mort soudaine. Il avait adhéré et il milita à la CGT du Livre. Il était toujours investi dans le système de presse de la LCR comme un des principaux responsables de Critique communiste, la revue théorique de l’organisation. En 1992, il s’installa avec Théodoulitsa Kouloumbri-Spagnol, sa compagne, à Saint-Denis. Ils adoptèrent Eléni, née au Liban, en 1994. À Saint-Denis, Michel fut un des animateurs du comité local de la LCR. Il participa activement aux luttes pour les sans-papiers, les sans-logis mais aussi à partir de mars 2003 aux actions contre la deuxième guerre du Golfe. Juste avant sa mort, il participa au lancement de la campagne du NON au référendum sur le traité établissant une Constitution pour l’Europe.

La LCR ayant présenté une liste, il prit une part importante aux élections municipales de 2001 à Saint-Denis. La liste de la Gauche plurielle dirigée par le communiste Patrick Braouezec fut élue au premier tour avec 53 % des voix. Les deux listes d’extrême gauche ayant dépassé les 5%, celle de LO (6,03 %) et celle de la LCR (5,34 %) obtinrent chacune un élu, Philippe Julien pour LO et Jean-Marc Bourquin pour la LCR. À noter, une troisième liste d’extrême gauche obtint 2,36%. Michel Spagnol a eu un rôle essentiel d’élaboration des interventions au conseil municipal comme sur la ville. Sa grande culture a permis d’apporter des réponses politiques sur des sujets très divers et nouveaux pour les militants. Sa femme, dite Théo, elle aussi très engagée dans les luttes politiques, syndicales, féministes et anti-racistes locales, était agent territoriale, responsable du tourisme pour la Communauté d’agglomération Plaine Commune et membre depuis 2000 du Conseil national du tourisme. Elle milita à la CGT et fut élue du personnel au CHSCT. Elle fut également candidate en 2009 et en 2014 aux élections européennes sur les listes du NPA mais aussi pour les élections régionales en 2010 et aux élections municipales en 2012, 2016 et 2020. Elle a aussi été candidate suppléante du NPA dans la 2e circonscription de la Seine-Saint-Denis aux élections législatives.

Après sa mort, un hommage impressionnant fut rendu à Michel Spagnol, le 26 novembre 2004, dans la salle de la Légion d’Honneur à Saint-Denis. Il venait d’être foudroyé en pleine rue par une attaque cérébrale à 62 ans. Dans une salle décorée de drapeaux de la LCR, d’anciens numéros de Rouge, de photos de lutte et de famille, ses collègues correcteurs, des syndicalistes de la CGT et de la FSU, des immigrés prirent la parole. Le député, maire de Saint-Denis Patrick Braouezec, ainsi que des dirigeants du PC lui rendirent hommage, de même que son camarade de la LCR Jean-Marc Bourquin, conseiller municipal de Saint-Denis, d’anciens militants de la LCR, Yves Salesse et Pierre Cours-Salies, son épouse Théo, son frère Rémi, ses filles Élodie et Eléni, son oncle Pierre, prêtre franciscain.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article240371, notice SPAGNOL Michel (Michel Thomas) par Jean-Paul Salles , version mise en ligne le 7 mai 2021, dernière modification le 7 mai 2021.

Par Jean-Paul Salles

SOURCES : Rouge hebdomadaire et quotidien. — Alain Krivine, « Les Nôtres. Michel Spagnol », Rouge hebdomadaire n°2089, 2 décembre 2004, p.14. — Carnet du journal Le Monde, 26 novembre 2004 ; -Archives départementales des Bouches-du-Rhône (AD 13), cote 135 W 126 Cabinet du préfet, éléments biographiques sur les responsables des partis politiques, 1972-77, archives consultées le 15 septembre 2003. — Témoignage de Pierre Godard, militant marseillais, mi-avril 2021. — Témoignage et précisions apportées par sa compagne Théo, que nous remercions chaleureusement.

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