AMMENDOLIA Maria-Elisa (dite Marisa)

Par Georges Ubbiali

Née le 23 octobre 1947 à Locri (Calabre, Italie)  ; formation d’architecte  ; anarchiste, féministe en Italie ; domiciliée et miltante à Besançon (Doubs).

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Marisa Ammendolia naquit en Calabre, dans une famille d’instituteurs. Son père, Giulio Cesare (né à Caulonia, Calabre le 25 novembre 1914 et décédé le 30 avril 1969), comme sa mère, Michelina Speziale (née à Locri, Calabre le 31 janvier 1927 et décédée le 21 juin 2018) étaient en effet maîtres d’école à Locri, puis à Siderno. Marisa était la deuxième enfant du couple. Elle comptait deux sœurs (Anna Maria, l’ainée, née le 15 avril 1944), la benjamine Eva Soave (née le 10 février 1955) et un frère, Domenico (né le 3 janvier 1953).
Sa jeunesse se déroula à Locri (Locres en français), petite ville d’une dizaine de milliers d’habitants, sur le versant ionien de la Calabre. Enfance heureuse dans une famille résolument laïque. Son père était militant de base du PSI, puis du PSIUP. Sa seule fonction a consisté à distribuer les fonds municipaux pour les nécessiteux de Siderno. Mais trop généreux, il rajoutait sans cesse ses propres deniers, si bien que sa femme était intervenue pour que cette modeste responsabilité lui soit retirée.
Bien qu’élevée dans un milieu laïc, Marisa fut baptisée, sans doute sur l’insistance de sa mère. C’est son seul sacrement religieux. Sa scolarité se déroula sans problème, si ce n’est une certaine tendance à ne pas accepter l’injustice. Ainsi, elle se souvint très bien d’avoir refusé de saluer le directeur de l’école où son père enseignait, ce qui valut d’ailleurs à la famille de déménager à Siderno (20 000 habitants), car son père s’était solidarisé avec sa fille. Elle a également créé un certain émoi, à l’école de Siderno, en dénonçant le comportement de la fille d’un dentiste local qui dépeçait les mouches en classe. Une fois arrivée au lycée, elle poursuivit des études scientifiques. Sensibilisée par son environnement familial à l’injustice sociale, elle n’était cependant pas engagée. La bibliothèque paternelle comportait les classiques du marxisme, mais elle découvrit, lors de sa dernière année de lycée, un livre de Bakounine (Dieu et l’Etat), qu’elle lut avec passion. Ce qui l’amèna d’ailleurs à parler politique avec son père, tout en manifestant une certaine distance à l’égard de la vulgate marxiste.
Passionnée d’architecture, elle décida, après son baccalauréat, obtenu en 1966, de poursuivre des études d’architecture à Florence. C’est dans cette ville qu’elle poursuivit sa formation universitaire, en obtenant son diplôme d’architecte en 1972. Ses études furent poursuivies régulièrement, malgré un activisme de tous les instants.
En effet, dès son arrivée à Florence, Marisa Ammendolia rentra en contact avec le groupe anarchiste local, le groupe Durruti. Son nom n’était pas immérité, car en dehors de militants jeunes, ony trouvait également des vétérans de la guerre d’Espagne. Deux personnalités en particulier ressortent du lot, Gino Cerrito, enseignant d’histoire et Alfonso Failla, tailleur de marbre. C’est au sein de ce cercle que la jeune étudiante commença réellement sa formation politique, faite de discussions, d’échanges passionnés et d’une plongée dans l’activisme. En effet, dans les mois qui suivirent, débuta le puissant mouvement étudiant, qui se prolonga par l’Automne chaud italien, le long mai 68 italien, qui s’étendit sur une décennie. Marisa était sur tous les fronts : d’abord les interminables débats universitaires. Mais aussi la lutte contre les fascistes, le féminisme et la participation à la réalisation des avortements clandestins, l’éducation politique des nombreux jeunes militants qui découvrirent l’activité politique par le biais du courant anarchiste. Durant ces années, Marisa milita dans le groupe Durruti à l’université.
Son diplôme d’architecte en poche, elle repartit pour sa Calabre natale. C’était un choix conscient, car on lui avait proposé une situation à l’Université de Florence. Mais Marisa souhaita faire bénéficier de ses capacités professionnelles la région déshéritée dont elle provenait. Elle s’installa donc à Siderno et ouvrit un cabinet d’architecte. Parallèlement un poste d’enseignante d’architecture lui était proposé. Elle put donc continuer à exercer sa passion pour l’architecture aussi dans le cadre de son enseignement.
Très rapidement, avec un groupe des jeunes lycéens, elle participa à la création d’un collectif à Siderno. Ces collectifs, sans aucune affiliation partidaire, parsemaient à l’époque toutes les villes et quartiers d’Italie. Rassemblant des citoyens de la ville, ses premières actions portèrent sur l’environnement urbain : lutte pour empêcher des licenciements dans une cimenterie, contestation d’aménagements, mobilisation pour la réfection de routes…. mais aussi mobilisation lors de la venue d’Almirante (leader du mouvement néo-fasciste MSI) en tournée électorale. Le collectif participa à la politisation des problèmes de la vie quotidienne et en fit l’objet d’une revendication politique. Au bout d’un certain temps, les collectifs de la zone ionienne se fédèrèrent pour organiser des campagnes plus vastes autour de la mise en œuvre des auto-réductions dans les trains ou la revendication de baisse des tarifs électriques.
Cette intense implication politique eut des répercussions dans son école. En effet, elle découvrit en recevant sa feuille de paie que son salaire avait été amputé. Elle s’interrogea sur la raison de cette amputation et se rend alors compte que la directrice de l’école l’avait inscrit à son insu au syndicat d’extrême-droite. Des cotisations étaient donc indûment prélevées sur son salaire. Immédiatement, avec d’autres collègues, ils occupèrent le lycée et exigèrent le départ de la directrice incriminée. Cette épreuve de force la confronta à la ‘Ndrandgheta, la version calabraise de la mafia. Tout indique en effet, que des contacts avaient été pris avec cette dernière pour intimider les membres du collectif et bloquer leur activité. Ces relations troubles entre les autorités, l’église (un prêtre était particulièrement impliqué) avec la ‘Ndrangheta eurent une répercussion nationale, des articles de presse étant alors publiés. Lotta continua avait d’ailleurs envoyé un militant pour enquêter sur ces activités mafieuses et leur impact sur les mouvements sociaux.
Finalement, Marisa Ammendolia ne fut pas renommée et dut quitter Siderno pour un autre poste à Cosenza (Calabre, 260 000 habitants) en 1976. Pour passer titulaire les fonctionnaires doivent jurer fidélité à l’Etat (loi datant du fascisme). Ce à quoi se refusa Marisa, sans conséquence néfaste pour sa carrière.
Entre temps, l’automne chaud s’était transmué en développement de groupes pratiquant la lutte armée. Le 8 mai 1983, Marisa et cinq autres membres du collectif furent arrêtés, accusés de participer à la lutte armée, accusation que le tribunal de la liberté démentit très rapidement. Les militants furent donc libérés après un emprisonnement d’une semaine.
Ce début des années 1980 fut marqué par l’émergence des COBAS, syndicats de base autonomes, en particulier dans le milieu scolaire. Avec ses camarades du collectif de son école, Marisa participa aux intenses débats car les anarchistes étaient traditionnellement affiliés à l’USI, le syndicat révolutionnaire historique de ce courant. Mais l’USI, né en 1912 d’une scission de la CGIL, leur apparut comme un syndicat moins enraciné dans les luttes du moment. Elle participa comme déléguée de son école à l’assemblée générale des comités de lutte des précaires de l’école, première étape avant la création des COBAS Scuola.
Sa vie personnelle allait interférer profondément avec son parcours militant. En effet, mariée en 1975 avec un militant anarchiste (malgré sa prévention contre cette « institution bourgeoise »), Marisa véct mal sa vie de couple, malgré la naissance d’une fille, Azzurra en 1978. Le couple vécut très rapidement en dysharmonie, lui résidant à Siderno et elle à Cosenza. Les rapports se tendirent encore plus avec la naissance de leur enfant. Le père enleva son enfant, qui disparut durant six mois. Malgré le fait que la garde de l’enfant fut confiée à Marisa, le tribunal ne fit rien.
Marisa Ammendolia décida donc, après mûres réflexions, de partir avec sa fille. Par l’intermédiaire d’un camarade de Carrare, ville dans laquelle s’étaient déroulés plusieurs congrès de l’internationale anarchiste, elle partit en France et s’installa à Besançon, où des liens étaient établis avec le groupe Proudhon de la FA. Si Marisa avait bien étudié le français au lycée, elle n’en parlait pas un mot à sa descente du train.
Elle se retrouva sans papier, sans passeport, n’ayant pas obtenu l’autorisation de son mari. Elle resta plusieurs années dans cette situation, avant d’être informée que, par le biais de son statut d’architecte, l’ordre de cette profession lui autorisa l’accès au marché de l’emploi et un permis de séjour. Entre temps, durant plusieurs années, elle survécut grâce à des ménages dans de multiples endroits. Une fois sa situation administrative régularisée, elle parvint à travailler successivement dans des cabinets d’architectes bisontins. Sa fille étant devenue adulte et indépendante, elle décida, en 2006 de sauter le pas et de créer, avec son compagnon d’alors, Bruno Préposiet, lui-même pilier du courant anarchiste sur la ville, un restaurant. Ce sera l’aventure de la Calabraise, petit restaurant populaire dans lequel elle travailla huit années, avant de prendre sa retraite en 2015.
En parallèle, dès qu’elle eut maitrisé suffisamment la langue française (qu’elle parle avec un fort accent d’Italie du sud), elle reprit ses activités militantes au sein du groupe Proudhon (natif de la ville), instance locale de la FA. Elle devint une figure locale des activités féministes et de la défense des diverses causes. Avec d’autres, elle anima régulièrement les permanences de l’Autodidacte, la libraire anarchiste bisontine, lieu de rendez-vous toujours fréquenté.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article240414, notice AMMENDOLIA Maria-Elisa (dite Marisa) par Georges Ubbiali, version mise en ligne le 9 mai 2021, dernière modification le 17 août 2021.

Par Georges Ubbiali

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SOURCE : Témoignage de l’intéressée, relu et corrigé. — Articles publiés dans Drapeau noir, revue du groupe Proudhon de la FA. — Documents en italien : brochure La lupara e l’aspersorio. Sulle lotte autonome del proletario di Africo. — Divers documents en italien, sur les luttes étudiantes. — Un article de Il messaggero concernant sa fille kidnappée. Un autre de l’Unita sur le même sujet.

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