MANDEL Ernst Ezra (Ernest). Pseudonymes : Ernest Germain, Pierre Gousset, Peter Kipp, Wilhelm Sprenger, Henri Vallin, Walter, Ernest Raes, ER, Le Viseur, Émile.

Par Jan Willem Stutje. Notice traduite du néerlandais par Joeri Puissant.

Francfort-sur-le-Main (Hesse, Allemagne), 5 avril 1923 – Bruxelles (Région de Bruxelles-Capitale), 20 juillet 1995. Économiste marxiste de renommée internationale, dirigeant de la Quatrième Internationale, son théoricien le plus important depuis la mort de Léon Trotsky.

« Un internationaliste flamand d’origine juive »

Ernest Mandel, théoricien marxiste dissident et politicien radical, a eu une profonde influence sur « la génération de 68 » au niveau international. Après Hergé (Tintin) et Georges Simenon (Maigret), il est l’auteur belge le plus lu et le plus traduit. Il a publié une trentaine de livres et plus de 2 000 articles. En témoignent les chiffres de vente de son Initiation à la théorie économique marxiste, un recueil de conférences qu’il a prononcées en 1963 pour la Fédération parisienne du Parti socialiste unifié (PSU). Ce livre a été tiré à plus d’un demi-million d’exemplaires et est paru en trente langues différentes. Selon le magazine international Post Autistic Economics Review (février 2006), Mandel est l’un des trente économistes les plus importants du XXe siècle.

L’activisme d’Ernest Mandel ne peut être compris sans situer sa jeunesse dans l’environnement juif laïque des années 1930 à Anvers (Antwerpen, pr. et arr. Anvers). Son père, Henri Mandel, un socialiste de gauche né à Cracovie (Pologne), s’est opposé à la Première Guerre mondiale et a fui la Belgique vers les Pays-Bas pour éviter la conscription dans l’armée autrichienne. Il y participe à la publication du magazine d’opposition Der Kampf, avec Wilhelm Pieck, futur président de la République démocratique allemande (RDA). Après la chute de l’empereur, Henri Mandel se précipite à Berlin pour offrir ses services aux révolutionnaires. C’est là qu’il cofonde la Telegrafen-Agentur Rosta, l’ancêtre de l’agence Tass, la première agence de presse soviétique russe, et rencontre, entre autres, Karl Radek. Menacé par la répression après les meurtres de Rosa Luxemburg et de Karl Liebknecht, Henri Mandel s’enfuit à Anvers où il s’établit en 1920 comme diamantaire dans la Lange Kievitstraat, au cœur du quartier juif. À cette époque, il rencontre Rosa Mateles, une cousine éloignée un peu plus âgée, originaire comme lui de Cracovie et dont il tomba amoureux. Dans les premiers jours de la guerre, Rosa, son frère et ses parents avaient été expulsés de Belgique pour l’Allemagne en raison de leur qualité de citoyens autrichiens. Ils passèrent la guerre à Francfort-sur-le-Main. C’est à son retour à Anvers que Rosa rencontre Henri. Un an plus tard, elle tombe enceinte. C’est une grossesse compliquée et, sur les conseils des médecins, elle décide de donner naissance à l’enfant dans une clinique de Francfort-sur-le-Main. Ernst Ezra Mandel naît le 5 avril 1923. Après une dizaine de jours, la famille rentre à Anvers. Un deuxième enfant, Michel, naît en 1926. Tous deux fréquentent avec fruit l’Athénée royal d’Anvers, connu pour son esprit laïque et sa forte sensibilité à la question flamande. Ernest obtient son diplôme d’humanité en avril 1941. « Fort en tout », se rappelle son camarade de classe Jan Craeybeckx, qui sera plus tard professeur d’histoire à la Rijksuniversiteit Gent-Université d’état de Gand – aujourd’hui UGent – (Gand, pr. Flandre orientale, arr. Gand) : « Il était l’un des rares à oser s’opposer à l’arbitraire de certains professeurs ».

Le milieu intellectuel laïque flamand et juif sensibilise très tôt le jeune Mandel à la menace du stalinisme et du fascisme. Après 1933, la famille offre le gîte à des exilés juifs et antifascistes, qui, dans une pauvreté abjecte, fuient Hitler. Près de deux douzaines de membres des Internationale Kommunisten Deutschlands (IKD) trotskystes vivent pendant des périodes plus ou moins longues à Bruxelles et à Anvers à partir de 1934. Fritz Besser, originaire de Cologne, devient le professeur de piano, maître à penser politique et « meilleur ami » d’Ernest Mandel. Ce dernier a dix ans lorsqu’Adolf Hitler arrive au pouvoir. Des décennies plus tard, il se souvient de la réaction de son père à cet événement fatidique : « Cela va très mal finir. Cela pourrait signifier la fin de notre peuple ».
Pour Ernest Mandel, treize ans, et son père, Henri, l’année 1936 est un tournant. La guerre civile espagnole et les procès de Moscou font une profonde impression. Karl Radek (1885-1939) est jugé et condamné. Le « Comité du droit et de la vérité », cofondé par Henri Mandel, publie un bulletin pour défendre les accusés. Ces événements seront décisifs dans le choix d’Ernest Mandel pour la classe ouvrière. Bouleversé par les événements de Moscou et par l’incapacité des communistes à contrecarrer Hitler, sa sympathie va à Trotsky. Ernest a quinze ans lorsque, peu après sa fondation en 1938 à Périgny (département du Val-de-Marne, France), il devient membre de la Quatrième Internationale et du Parti socialiste révolutionnaire (PSR), sa section belge, fondée en 1936. Dès le printemps 1939, Henri Mandel s’occupe de l’administration et de la comptabilité d’Unser Wort, le magazine des IKD, imprimé à Anvers à 3 000 exemplaires, dont des versions miniatures sont diffusées clandestinement en Allemagne.

L’occupation et la résistance

Pendant l’occupation, Ernest Mandel s’engage dans la résistance. Het Vrije Woord (le mot libre), le magazine qu’il aide à éditer à partir d’août 1940, est la première publication illégale flamande. Certaines éditions sont publiées en allemand pour être distribuées aux soldats de la Wehrmacht. Le magazine est conçu dans l’appartement de Mandel dans le Cruyslei à Deurne (Anvers) et toute la famille prend part aux travaux. Le groupe passe à une centaine de personnes. Avant la fin de l’année, deux périodiques de la section belge de la Quatrième Internationale (Parti communiste révolutionnaire-PCR), qui a été relancée après l’assassinat de Trotsky en août 1940, sont également publiés : le mensuel La Voie de Lénine et son édition flamande Klassenstrijd (Lutte des classes).

Trois fois, Ernest Mandel est arrêté ; deux fois il réussit à s’échapper. La première fois, après avoir été arrêté dans sa cachette à Bruxelles en décembre 1942, il saute d’une voiture de la Gestapo et disparaît dans la foule. Il s’échappe une deuxième fois le 10 août 1944 du camp de Hürtl-Wesseling près de Cologne (Rhénanie-du-Nord-Westphalie, Allemagne). Il y effectue des travaux forcés pour la société IG Farben car il est condamné pour avoir distribué des tracts incendiaires aux soldats allemands à Liège. En route vers la frontière belge, il est de nouveau arrêté le lendemain matin. Les soldats américains le libèrent le 25 mars 1945 d’un camp de travail à Nieder-Roden (Rodgau, Hesse, Allemagne).

C’est un miracle que Mandel ait survécu : en tant que résistant, en tant que juif et en tant que marxiste révolutionnaire, méprisé par ses codétenus staliniens, ses chances de survie étaient minimes. Concernant son salut, il explique : « Je ne dois pas exagérer, car la chance y a aussi joué pour beaucoup. Mais grâce à une bonne approche politique, j’ai pu immédiatement établir de bonnes relations avec certains gardes. Je n’étais pas antiallemand comme la plupart des prisonniers belges et français. J’ai délibérément recherché des gardes politiquement sympathiques. Pour mon salut, c’était la chose la plus sage que je pouvais faire ». Dans le camp où il est interné, les gardes ne sont pas des SS comme dans les camps d’extermination, certains d’entre eux exercent ce métier depuis les années 1930. Un bon nombre d’entre eux ont un passé social-démocrate.
Après la guerre, les expériences d’Ernest Mandel avec les gardes allemands et son internationalisme le préservent de l’idée de culpabilité collective allemande, qui est notamment propagée par les communistes. L’Allemagne n’est pas seulement la terre des bourreaux, elle est aussi le berceau du mouvement socialiste, la terre de Rosa Luxemburg et le cœur de la révolution européenne. Son pseudonyme « Ernest Germain » en dit long. L’influence des trotskystes belges durant la guerre est limitée, malgré l’héroïsme de certains d’entre eux. La ligne « ni Londres, ni Berlin ni Moscou » n’est pas aisée à défendre. Ils ne réussissent pas à briser leur isolement. En 1937, le PSR compte encore environ 750 membres, dont la majeure partie dans le Borinage, à Flénu (aujourd’hui commune de Mons, pr. Hainaut, arr. Mons) en particulier. Deux ans plus tard, au déclenchement de la guerre, ils sont à peine 80. Hésitation et démoralisation ont fait des ravages. Lors de l’entrée du parti dans l’illégalité, moins de la moitié sont capables de suivre le mouvement.
Au moment de la Libération, le groupe trotskyste n’est pas beaucoup plus nombreux. Ses principaux dirigeants, comme le hennuyer Léon Lesoil*, dirigeant du PSR à Charleroi (pr. Hainaut, arr. Charleroi), et le marxiste révolutionnaire juif Abraham Waijnsztok, mieux connu sous le nom d’Abraham Léon*, n’ont pas survécu aux camps nazis. Le groupe compte environ 60 membres sans influence notable parmi les travailleurs. De leur côté, les communistes du Parti communiste de Belgique (PCB) profitent davantage de la situation sociale difficile d’après-guerre, grâce à leur rôle dans la résistance. En 1946, ils obtiennent un score historique de 12,5 % des voix lors des premières élections d’après-guerre ; en Wallonie, ils atteignent plus de 20 % des voix. Le prestige accru sous l’influence de l’armée soviétique victorieuse n’y est pas étranger.

La question juive

Pour évaluer l’influence d’Ernest Mandel, il ne suffit pas de calculer ses victoires et ses défaites en matière d’organisation politique, aussi importantes soient-elles.
Dans son travail éditorial, Mandel sonne déjà l’alarme dès les premières mesures anti-juives, convaincu que les nazis voulaient détruire systématiquement tous les juifs. Het Vrije Woord est le premier des journaux de la résistance flamande à exhorter les Juifs à ne pas obéir à l’ordre de se livrer. Après la guerre, Mandel ne lâche pas le thème de l’Holocauste. Immédiatement après la Libération, le silence règne sur ce qui s’est passé dans les camps, même à propos d’Auschwitz (Oświęcim, Pologne). Seuls quelques survivants osent briser le silence, des écrivains et des poètes comme Jean Améry, Paul Celan et Primo Levi qui ont été déportés parce qu’ils étaient juifs, ou encore David Rousset, fils de pasteur et persécuté pour ses convictions politiques. Dans le débat sur l’ampleur de la tragédie juive, Mandel défend très tôt une position singulière. À peine âgé de 22-23 ans, il contextualise le génocide en le situant parmi les crimes des Alliés, tels que l’utilisation de la bombe atomique sur Hiroshima ou les bombardements de Dresde (Saxe) et Hambourg, dont l’objectif a été de provoquer la terreur. Une compréhension remarquablement précoce qui fait impression, car ce n’est que dans les années 1980 que le débat sur l’antisémitisme et l’Holocauste devient un sujet d’actualité. Ernest Mandel apporte sa première contribution au débat dans la postface de la Conception matérialiste de la question juive d’Abraham Léon. Léon (Abraham Wajnsztock), juif né à Varsovie, a dirigé la résistance trotskyste en Belgique avec Mandel jusqu’à son arrestation en 1944. Son étude sur le judaïsme est publiée à titre posthume après la Libération.
Dans sa contribution, Ernest Mandel étudie le génocide, « un bilan hallucinant dans sa clarté : 5 millions de morts sur 6 millions de Juifs d’Europe ». Une absurdité au-delà de toute imagination. Pourtant, il met en garde contre la tentation de considérer la destruction comme « une catastrophe […] unique ». « Le sort des juifs » n’est pas plus qu’un « symbole du sort de l’humanité ». En plus des six millions de Juifs décédés, 60 millions de victimes non juives en témoignent. L’Holocauste, déclare Mandel, a simplement poussé la barbarie de l’impérialisme à son apogée. Mandel considère l’Holocauste comme un crime impérialiste. Il n’y a pas de cloisons étanches entre le génocide juif, les massacres coloniaux et la violence traditionnelle du capitalisme. L’Holocauste constitue la « satanisation » du capitalisme dans sa « phase impérialiste ». Contrairement à Jean Améry qui parle d’« une énigme sombre » ou de Primo Levi pour qui Auschwitz reste « un trou noir » (un buco nero), Mandel insiste sur une explication rationnelle.

Quarante ans après la publication de la Question juive d’Abraham Léon, Ernest Mandel se penche à nouveau sur l’Holocauste. Les idées s’affinent sans modifier substantiellement le cadre d’interprétation. Le génocide juif peut être expliqué rationnellement : un produit de la modernité, comparable à d’autres barbaries, mais unique dans l’effort délibéré d’assassiner tous les juifs. Il n’est question de tournant que sur un point. Les intérêts matériels, la crise et l’économie ne jouent plus le rôle principal. L’explication repose alors sur un racisme biologique combiné à la modernité industrielle. En 1980, il va encore plus loin en avançant l’argument – critique pour nombre de marxistes – que l’humain est non seulement habité d’une volonté anthropologique de résister à l’oppression et à l’injustice, mais aussi d’une impulsion tribale et destructive profondément enracinée. Comme le note le politologue britannique Norman Geras, Mandel fait ici référence à quelque chose qui transcende la notion de modernité, la notion de capitalisme, et est directement lié à la nature humaine.

Immédiatement après le début de l’Occupation, Ernest Mandel offre au mouvement ouvrier belge un cadre organisationnel politique pour combattre le nazisme. Aussi modeste soit-il, c’est un acte honorable. Étonnant même, si l’on considère la position des autres partis ouvriers : la social-démocratie, paralysée par la collaboration de sa direction en la personne d’Hendrik de Man*, et préoccupée de sa reconstruction pour l’après-guerre, et les communistes en partie paralysés par le pacte Molotov-Ribbentrop (Pacte germano-soviétique d’août 1939) jusqu’à l’invasion de l’Union soviétique en juin 1941.

Au sein de la social-démocratie

Peu de temps après la guerre, Ernest Mandel tente de sonder le troisième âge du capitalisme, dans une étude qui rompt avec la théorie de gauche selon laquelle la croissance des forces productives est impossible sous l’impérialisme. Ainsi, selon des économistes communistes fidèles au parti, l’appauvrissement du prolétariat se poursuit et l’effondrement du système est inévitable à court terme. Cependant, l’image de la stagnation économique, plus ou moins correcte pour la période 1914-1945, est démentie par le boom d’après-guerre et Mandel se consacre à la disséquer à partir de 1948.
Les années précédentes, Mandel s’en est tenu aux prévisions de Trotsky faisant état d’une révolution rapide. Mais, tout comme à Paris et à Rome, la vieille garde économique et politique réapparaît rapidement sur la scène bruxelloise. Mandel est déçu qu’une percée n’ait pas lieu. Il conclut, désappointé : « Jamais auparavant, les conditions objectives n’avaient été aussi favorables, mais jamais non plus, nous n’avons été aussi faibles ». La poignée de vétérans de l’après-guerre chérisse l’idée qu’ils ont porté le marxisme révolutionnaire pendant la « nuit du siècle » et qu’ils doivent maintenant la transmettre aux masses, de préférence à la jeune génération. Cette ambition conduit les trotskystes, numériquement faibles, à appliquer la stratégie de « l’entrisme », qui consiste à faire entrer ses membres et à organiser des activités au sein des organisations sociales-démocrates de masse afin de recruter de nouvelles forces et dans l’idée de se retirer plus tard pour lancer un fonctionnement autonome, un parti de masse révolutionnaire. Grâce à cette stratégie, Mandel est confronté pour la première fois à la bonne marche des organisations de masse.

Après la guerre se pose la question du retour sur le trône de Léopold III. À la suite d’une consultation originale et exceptionnelle de la population le 12 mars 1950, c’est le « oui » qui l’emporte, mais les électeurs bruxellois et surtout wallons ont voté majoritairement contre. Un énorme mouvement de grève submerge le pays, soutenu par la Fédération générale du travail de Belgique-Algemeen belgisch vakverbond (FGTB-ABVV), la Parti socialiste belge-Belgische socialistische partij (PSB-BSP) et le Parti communiste de Belgique-Kommunistische Partij van België (PCB-KBP). La revendication portant sur un changement de régime politique, une République, apparaît. Pour la IVe Internationale, « Cette grève est et sera générale. Elle est illimitée [...] Cette grève est totale [...] À partir d’aujourd’hui, les mots révolution et insurrection auront pour nous un sens politique ». Mais Léopold III, mal soutenu au sein du Parti social-chrétien (PSC), est obligé de laisser la place à son fils Baudouin. La grève s’achève immédiatement.

Ernest Mandel applaudit les grèves. Mais la spontanéité ne suffit pas. Selon lui, « une direction révolutionnaire capable d’entraîner les masses dans une bataille pour la conquête du pouvoir » fait défaut. Néanmoins, il a prévu une évolution des esprits au sein du PSB et appelle donc les révolutionnaires à se ranger du côté des « ouvriers socialistes qui, dans l’action, ont démontré d’immenses capacités révolutionnaires ». À en croire Mandel, l’adhésion au PSB est la meilleure façon de répondre à la nouvelle situation objective. Il le rejoint au début des années 1950.
André Renard, leader radical des métallurgistes liégeois, fondateur du Mouvement syndical unifié (MSU) dans la clandestinité et secrétaire national de la FGTB-ABVV, s’est imposé dans l’opposition au retour de Léopold III. Pour lui, il faut aller au-delà des revendications quotidiennes. Il défend la démocratie économique, le contrôle ouvrier et les réformes de structure telles que la nationalisation des secteurs bancaire et énergétique. Renard est préoccupé par la situation de l’économie wallonne, par le démantèlement des industries minières et sidérurgiques, secteurs dans lesquels son mouvement a une grande influence. Quand André Renard cherche des alliés au printemps 1954 pour élaborer un plan de « réformes de structure » autour de l’idée de démocratie économique, il entre en contact avec Ernest Mandel, devenu rédacteur au quotidien socialiste Le Peuple en février et remarqué pour sa chronique « La semaine économique en Belgique ». Au sein d’un groupe d’intellectuels composé notamment de Henri Janne*, René Evalenko* et de syndicalistes, Mandel joue un rôle important dans l’élaboration d’un rapport programmatique. Holdings et démocratie économique, le plan adopté en octobre 1956, comprend une analyse des grands groupes financiers en Belgique. Il prévoit le contrôle des holdings et la nationalisation du secteur de l’énergie.
C’est surtout en Wallonie, avec ses machines industrielles obsolètes, que le plan est accueilli avec enthousiasme. Il inspirera les grèves contre la fermeture des mines de charbon en 1959 et la fameuse grève de l’hiver de 1960-1961 contre « la loi unique », les mesures de réduction des dépenses de l’État et de réorganisation économique du cabinet libéral – social-chrétien de Gaston Eyskens, qui fait également l’objet d’une attention particulière à l’étranger. Ernest Mandel publie un article à ce sujet dans une revue française de première importance, Les Temps Modernes.
Les idées sur le contrôle ouvrier ne sont pas nouvelles. Avec des concepts tels que le syndicalisme unitaire et de lutte, elles sont au cœur du « renardisme ». Ce qui est nouveau, c’est que les idées sont liées à une stratégie visant la transition vers le socialisme. Dans La Gauche, André Renard écrit : « Il ne s’agit plus de réclamer des réformes partielles […]. En s’attaquant aux holdings, la FGTB a entamé une lutte de front contre le capitalisme belge. […] En ce sens, la lutte menée contre les holdings n’est que la forme que prend aujourd’hui […] la lutte pour le socialisme ». Dans Vers le socialisme par l’action, il ne laisse planer aucun doute sur son dévouement socialiste et rejette fermement toute pensée qui réduirait le contrôle ouvrier à une simple cogestion. La brochure d’une soixantaine de pages est rédigée par Ernest Mandel. Renard ne fait que la signer.

L’analyse des holdings belges s’inspire largement de l’étude d’Ernest Mandel sur le développement du capitalisme d’après-guerre, publiée aux Éditions Julliard (Paris) en 1962 sous le titre de Traité d’économie marxiste. C’est une entreprise audacieuse sur laquelle il a travaillé pendant dix ans et qui vise à mettre à jour la théorie économique de Marx. L’auteur, qui avant la guerre a étudié l’histoire, développe une méthode de genèse historique dans le sillage de l’approche de Karl Marx dans Das Kapital, dans laquelle il comprend les processus économiques dans leur développement historique. Il traite en détail les contradictions du capitalisme moderne et cherche une explication à la phase d’expansion qui semble avoir eu lieu dans les années 1950. Bien que des spécialistes aient remis en question certains de ses développements, l’affirmation de l’auteur selon laquelle la société dans son ensemble peut être analysée avec des catégories marxistes contribue à son succès.
De plus, Ernest Mandel fait appel à une imagination critique qui, bien qu’initialement hésitante, prend rapidement de l’ampleur parmi une jeune génération. Il exprime l’idée que la réalité est « transformable » et que l’être humain ne doit pas rester pour toujours esclave de l’argent et de l’économie de marché, de l’inégalité et de la tyrannie. Cette étude marque le début de la renaissance des idées de Marx dans la seconde moitié du XXe siècle.
Le Traité d’économie marxiste est accueilli avec des sentiments mitigés dans les milieux politiques et scientifiques. Il reçoit les plus grands éloges – la radio belge flamande BRT parle avec admiration d’une suite à Das Kapital de Marx –, mais fait aussi l’objet un silence assourdissant, en particulier du côté social-démocrate. André Renard, pour sa part, le félicite : « En pesant bien mes mots, je puis qualifier votre œuvre de remarquable et même de fantastique » (lettre du 4 juin 1962).

Frictions avec André Renard

À cette époque, les relations d’Ernest Mandel avec André Renard ne sont pas au beau fixe. Mandel réussit à le rallier à la création d’un organe de tendances au sein du PSB. La Gauche, dont le sous-titre est Organe de combat socialiste, est publiée à partir de décembre 1956, et est imprimée sur les presses de La Wallonie (une exigence de Renard). Une dizaine de journalistes, travaillant notamment pour Le Peuple, le Journal de Charleroi et la Volksgazet (gazette du peuple), forment la rédaction de l’hebdomadaire, qui est rapidement diffusé à 2 500 exemplaires. Grâce à son pluralisme, le magazine réussit à maintenir son indépendance. La Gauche existe en raison de son engagement en faveur des réformes de structure, ce qui est difficile à accepter pour certains dans le gouvernement socialiste-libéral d’Achille Van Acker (1954-1958). Mandel est bientôt blâmé pour son manque de loyauté et doit faire un choix. En abandonnant son travail au Peuple et en choisissant La Gauche, il se préserve de l’éviction.
La Gauche étend progressivement son influence et Ernest Mandel aide à fonder son homonyme flamand Links (liens) en 1958. Le magazine vise une percée du socialisme dans la Flandre conservatrice. Mandel insiste sur la nécessaire sensibilité à la question flamande. À La Gauche aussi, il œuvre pour les revendications flamandes. Il appelle Wallons et Flamands à lutter ensemble pour une réforme anticapitaliste. C’est la seule façon d’aboutir à l’élévation culturelle et de trouver une solution à la question linguistique. « Flamands et Wallons ont besoin les uns des autres ! » : Mandel continue à battre ce tambour, même lorsqu’un Renard, déçu, profite de la faible participation des ouvriers flamands à la grève générale de 1960-1961 pour proposer une solution fédérative. « Ne mettez pas la charrue avant les bœufs », suggère Mandel à Renard. « La lutte pour le fédéralisme n’est pas une alternative à une solution socialiste. […] Pour réaliser la réforme fédérale de l’État, il faut d’abord briser le pouvoir des holdings. Ni les travailleurs wallons ni les travailleurs flamands ne pourront accomplir cette tâche difficile, tant qu’ils travaillent séparément. L’unité d’action est indispensable ».
Quand Ernest Mandel prononce sa mise en garde, la relation avec André Renard s’est déjà refroidie. La raison en est l’annonce de la fermeture des mines de charbon du Borinage en février 1959. Mandel appelle à une grève générale en soutien aux mineurs borains alors que Renard, qui siège au comité consultatif de la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) et craint que le maintien des charbonnages wallons économiquement condamnés n’entrave le redéploiement économique wallon, choisit entretemps la voie de la négociation tripartite (avec le gouvernement de droite dirigé par le social-chrétien Gaston Eyskens). André Renard passe alors l’ordre de bloquer l’impression du numéro 6 de La Gauche qui appelle à la grève générale : « Si le journal arrive dans les entreprises, la grève générale sera un fait ! », annonce-t-il à un Mandel abasourdi.
La discorde ne disparaît nullement lorsque la grève générale contre « la loi unique » éclate à l’hiver 1960-1961. En fait, il s’agit de deux grèves en une : une grève contre les augmentations d’impôts et la réduction des dépenses sociales et une grève contre les conséquences de la crise dans l’industrie wallonne du charbon et de l’acier. Des centaines de milliers de personnes débraient spontanément. « Personne ne l’avait prévu exactement ainsi », explique Ernest Mandel dans l’hebdomadaire parisien France Observateur du 29 décembre 1960.
La Gauche et Links appellent à une marche sur Bruxelles, afin de contrer la régionalisation de la grève. Le slogan est entendu, mais Mandel doit admettre que La Gauche et Links et les cinquante à soixante trotskystes n’exercent pas une influence décisive. André Renard est la figure centrale et s’est prononcé, selon Mandel, contre une marche sur Bruxelles car il veut utiliser la grève pour trouver une solution fédéraliste wallonne, dans laquelle la Wallonie occupe une position centrale.
Ernest Mandel craint une nouvelle fragmentation de la lutte qui est déjà un fait en raison de l’attitude modérée de l’ABVV (FGTB) en Flandre et de la répression exercée par l’armée et la gendarmerie. L’attitude de Renard décourage de nombreux Flamands à se mettre en mouvement. Pourquoi devraient-ils se battre pour les revendications wallonnes ? La grève aboutit à une impasse et l’initiative est transférée progressivement au parlement. Là, le conflit est finalement « résolu » à travers de nouvelles élections, et « la loi unique », bien qu’elle ait été votée en mars, n’est pas appliquée en tant que telle.

La grève est une explosion de colère contre le gouvernement et les patrons, mais aussi une révolte contre l’aile conservatrice du mouvement syndical. Mandel reproche à Renard de ne pas l’avoir vu. En se retranchant en Wallonie, il rate l’occasion de conquérir une majorité dans le mouvement syndical.
Les Golden years of capitalism viennent de débuter en 1960 en Belgique. Partout règne l’optimisme d’une société sans crise. Quiconque doute est un intellectuel stupide ou un utopiste. Deux mois après la grève, Ernest Mandel publie dans Les Temps Modernes une analyse de l’événement qui, selon l’élite politique et académique, n’est pas imaginable à l’époque.
Selon Ernest Mandel, il s’agit de la première grève générale de l’histoire du mouvement ouvrier européen « qui n’a comme objectif fondamental ni des revendications matérielles ni des revendications politiques démocratiques, mais qui vise essentiellement la réorganisation de l’économie sur une base socialiste » (italique par E.M.). Voilà, pour lui, le sens donné par des centaines de milliers de personnes à la revendication des réformes de structure. Loin d’être une action d’arrière-garde, la grève préfigure une radicalisation qui ébranlera l’Europe occidentale jusque dans ses fondations. Les photos de l’époque montrent de petits contingents de manifestants tenant une simple bannière : « Les étudiants solidaires avec les travailleurs », dialectique entre un mouvement étudiant encore timide et la classe ouvrière.
Le pronostic de Mandel est audacieux à un moment où tout le monde est convaincu qu’une croissance économique ininterrompue mettra fin à la pauvreté, au chômage et aux inégalités. Dix ans plus tard, l’image du capitalisme social et sans rides est brisée. La grève de 1960-1961 a donné un vrai coup de pouce dans ce sens.

Vers la rupture

Après la grève, la direction du PSB et son aile gauche se dirigent progressivement vers la confrontation. Lors du Congrès extraordinaire du parti des 2 et 3 mars 1963, Ernest Mandel en prend de plein fouet lorsqu’il exhorte à s’opposer aux lois antigrèves introduites en 1961 avec le consentement du PSB. Il se prétendrait supérieur au parti et Léo Collard* et Paul-Henri Spaak* menacent, s’il persiste, de le « chasser ».
André Renard, décédé brutalement en juillet 1962, ne participe pas à ce combat. Dans un article commémoratif, Ernest Mandel le compare à Hendrik de Man* ; tous deux ont été à la recherche de nouvelles voies, à la fois enchantés par le planisme d’avant-guerre et opposés au cirque parlementaire. « Mais De Man […] perdit confiance dans la classe ouvrière et se sentit envahi d’une crainte trouble lorsque les Borains l’accueillirent en 1935 au cri de "grève générale !" ». André Renard, par contre, se sentait en harmonie avec la classe ouvrière et était l’incarnation de ses espoirs et de ses rêves les plus fous. « C’est pourquoi son planisme déboucha sur la gauche ». À l’automne 1964, des accusations paraissent dans l’organe du parti La Voix socialiste au sujet du « noyautage trotskyste » du PSB, la vile raison d’être de l’opposition. Cela ne s’arrête pas là. Lors de la manifestation en l’honneur du centenaire de la naissance de la Première Internationale, le service d’ordre veut expulser la Jeune garde socialiste de la manifestation. Lorsque des bannières anti-OTAN (Organisation du traité de l’Atlantique-Nord) sont saisies avec l’aide de la police, de violents combats éclatent. La Gauche évoque une « honte pour tout le mouvement socialiste ».
Ces incidents sont le prélude à la bataille décisive. Le Congrès des 12 et 13 décembre 1964 exprime l’incompatibilité entre l’adhésion au PSB, d’une part, et au Mouvement populaire wallon (MPW), à La Gauche et à Links, d’autre part. Le président Léo Collard* parle de « rébellion » et de « travail subversif » : « Si le Parti accepte cela, […] ce sera l’anarchie ». Dans sa réponse, Ernest Mandel résume succinctement le point de vue de Collard : « On frappe à gauche pour aller à droite ». Il défend le droit d’une minorité de défendre ses idées à travers un périodique. Cette exclusion ne peut être justifiée que si les chefs de parti sont considérés comme infaillibles. Mandel souligne que les réformes de structure ont été sacrifiées sur l’autel de la participation gouvernementale. Mandel n’a pas l’intention d’abandonner La Gauche. Cela met un terme à l’activité de Mandel dans la social-démocratie. Des partisans importants de ces courants, tels que les syndicalistes Jacques Yerna* et Ernest Glinne*, bourgmestre de Courcelles (pr. Hainaut, arr. Charleroi), décident de rester au sein du PSB, tout comme les intellectuels socialistes Jaap Kruithof* et Marcel Deneckere du côté flamand.

Depuis 1951, une aile gauche s’est construite au sein du PSB, accompagnée par un noyau trotskyste indépendant, opérant clandestinement, qui, en 1953, obtient la majorité dans la Jeune garde socialiste et dans la Fédération des étudiants socialistes. Les hebdomadaires La Gauche et, dans une moindre mesure, Links, ont exercé une influence certaine, avec le renardisme, suscitant la peur au sein de la direction du parti.
La question de savoir quand, où et comment sortir est à l’ordre du jour dès le début des années 1960. Pour Ernest Mandel, cela n’est possible que s’ils sont des milliers. Cet objectif est optimiste, et Mandel compte sur André Renard pour l’atteindre. Mais lorsque celui-ci se retire dans son bastion wallon en 1961 puis décède peu de temps après, et la recrudescence de la lutte des classes se faisant attendre, Mandel reste les mains vides. La radiation est devenue inévitable.
Vingt ans plus tard, Ernest Mandel reconnaît qu’il a perçu la situation de 1961 d’une manière trop positive, tout en ajoutant qu’en 1962-1963, la question n’était pas tout à fait claire. Mais, une analyse différente aurait-elle conduit à un meilleur résultat ? Mandel souligne que la formation du parti et la lutte des classes ne sont pas des processus parallèles, c’est-à-dire que « la force du parti n’est pas fonction de ce qu’il fait (ce qui est accompli ou non) pendant une phase particulière de la lutte des classes, mais est fonction de ce qu’il a accompli dans la période précédente ». Il appelle en plaisantant sa pensée « le coefficient Mandel », la loi de l’entrée et de la sortie. Ou, de façon plus banale, la quantité de poisson que l’on peut pêcher dépend de la taille du filet de pêche.
Mandel explique que l’erreur la plus importante est ce que lui et ses partisans avaient en tête en partant : « détacher des pans entiers de la social-démocratie ». Précisément parce qu’un groupe de 10 ou 100 personnes ne pouvait pas accueillir des milliers de travailleurs, il aurait fallu dire au début des années 1950 : l’objectif principal est une organisation de 500 personnes. Cela aurait rendu la préparation à la sortie plus réaliste.

Après la débâcle, l’attention d’Ernest Mandel se déplace vers son travail dans le cadre de la mise en œuvre de la IVe Internationale. Une nouvelle génération prend le relais en Belgique, représentante de ce que l’on appellera plus tard la génération des années 1960.
À la suite de son départ du PSB, Ernest Mandel est à l’origine de la création de la « Confédération socialiste des travailleurs » avec la JGS et en relation avec la création du Parti wallon des travailleurs (PWT) et de l’Union de la gauche socialiste (UGS) à Bruxelles. L’alliance entre l’UGS et le Parti communiste à Bruxelles permet l’élection du syndicaliste enseignant Pierre Legrève*, trotskyste, comme député. Mais devant les difficultés d’une union des mouvements de gauche radicale, en 1966, Mandel discute du processus de développement de la JGS en une organisation nationale, le noyau de la Revolutionnaire arbeidersliga-Ligue révolutionnaire des travailleurs (RAL/LRT), la nouvelle section belge de la IVe Internationale créée en 1971. Mandel continue d’exprimer sa solidarité en apparaissant nommément sur les listes électorales parlementaires de la Ligue. Mais Mandel se détache dorénavant de la politique belge quotidienne. Dans les années 1970, il se consacrera principalement à son travail scientifique et à la poursuite de la mise en œuvre de la IVe Internationale.

En février 1971, Ernest Mandel obtient un poste d’enseignant à la Vrije Universiteit Brussel-Université libre de Bruxelles (VUB/ULB). Un an plus tard, Der Spätkapitalismus paraît, œuvre qui peut être considérée comme son magnus opus et qu’il a achevée à la Freie Universität de Berlin-Ouest, où soulevant un immense intérêt, il a donné en 1970 des conférences sur l’invitation du prestigieux Otto-Suhr-Institut für Politikwissenschaft. Le comité doctoral réuni à Bruxelles, et non à Berlin ; car Mandel y est persona non grata depuis le début de 1972, lui décerne le judicium summa cum laude. De toutes les interdictions de séjour, il est davantage touché par celle de l’Allemagne, le pays de sa naissance, le pays qui l’a emprisonné comme antifasciste dans une prison et un camp de concentration, le pays dont la classe ouvrière, héritière de Marx, Engels et Luxemburg, reste pour lui le moteur de la révolution.

Déjà avant 1968, Mandel a été étroitement impliqué dans la formation de la Sozialistischer Deutscher Studentenbund (SDS), l’organisation étudiante social-démocrate, en Allemagne. Sous l’influence de la guerre au Vietnam et en opposition au programme antimarxiste de Bade-Godesberg du Sozialdemokratische Partei Deutschlands (SPD) en 1959, la SDS se transforme en un mouvement extra-parlementaire dont l’importance dépasse la seule université. Contrairement à la France avec sa tradition ininterrompue d’une gauche hétérodoxe, l’Allemagne de l’Ouest manque de continuité marxiste. Mandel voit une opportunité de combler cette lacune et d’influencer le mouvement et certains de ses dirigeants tels que Rudi Dutschke, Elmar Altvater, Hans Jürgen Krahl et Gisela Scholz, que Mandel épouse en 1966.
Mandel réussit à transmettre un marxisme qui n’a pas été entaché par la « double faillite du stalinisme et de la social-démocratie réformiste ». C’est pendant cette période que l’influence de Mandel sur la nouvelle génération de jeunes militants est la plus grande, non seulement en Europe du Nord-Ouest, mais aussi dans le sud de l’Europe, dans le monde anglo-saxon, en Amérique latine et dans le Cuba de Che Guevara. Convaincre Rudi Dutschke de former une organisation de jeunesse socialiste révolutionnaire avec l’aile marxiste de la SDS, tel est l’objectif de Mandel, à l’instar de la Jeunesse communiste révolutionnaire française (JCR), fondée en 1966 suite à la scission de l’Union des étudiants communistes, qui a eu une influence majeure sur la jeunesse rebelle.
Le 11 avril 1968, la Deutsche Presse Agentur annonce que l’on a tiré sur Rudi Dutschke à Berlin et qu’il est en danger de mort. Des milliers de personnes descendent dans les rues de Paris, Londres et Berlin. Mai 68 entre dans l’histoire comme le plus grand mouvement de grève et de protestation que la France ait connu. Le combat commencera sans Dutschke.

Ernest Mandel est resté un scientifique et un activiste jusqu’à la fin de sa vie, un marxiste hérétique qui est « orthodoxe » et « ouvert ». « Orthodoxe » dans le sens où il agissait dans l’esprit de Marx et se sentait tenu par l’obligation de s’opposer à toutes les conditions sociales inhumaines. « Ouvert » dans le sens où son marxisme, comme il l’a soutenu dans un entretien avec le politologue italo-allemand Johannes Agnoli, a continuellement incorporé de nouveaux faits et idées scientifiques et considérait comme une mission d’examiner tous les changements empiriques majeurs. Mandel choisit une voie différente de beaucoup de ses pairs. La révolution mondiale se faisant attendre, et la victoire de Staline et du stalinisme aidant, ces intellectuels déçus se réfugient à partir des années 1930 dans les universités et dans l’étude de sujets théoriques principalement philosophiques et culturels. Mandel, de son côté, ne se détourne pas du mouvement ouvrier et poursuit ses recherches sur l’économie politique, l’État et la stratégie de la lutte des classes pour le renverser. À cet égard, Mandel se place en dehors de ce que Perry Anderson a appelé le « marxisme occidental ».
Inspiré par la décolonisation, l’antiracisme, l’anti-stalinisme et la lutte contre la guerre du Vietnam, le marxisme connaît une recrudescence du rôle de l’économie politique à partir de la seconde moitié des années 1960. Ernest Mandel y joue un rôle marquant avec Der Spätkapitalismus. Ce livre est « la première analyse théorique du développement global du mode de production capitaliste depuis la Seconde Guerre mondiale, conçu dans la trame des catégories du marxisme classique. », selon Perry Anderson. Mandel replace l’histoire au cœur de la théorie économique, ce qui s’est reflété dans sa tentative d’examiner l’histoire du capitalisme à travers la théorie des ondes longues. Il est important de comprendre cette notion des ondes longues pour mieux comprendre les développements sociaux et politiques, en particulier dans les années de transition de la croissance à la dépression et de la dépression à la croissance. Mandel s’est appuyé sur les travaux oubliés de théoriciens marxistes tels que Parvus et Jacob van Gelderen, mais aussi sur les travaux d’économistes académiques tels que Rus Kondratiev et Joseph Schumpeter. Il réussit à expliquer le tournant majeur du boom économique des années 1940 et à annoncer le passage vers le ralentissement économique de la fin des années 1960 et du début des années 1970. Un exploit unique, car l’opinion prédominante prétend que des crises telles que celles de 1929-1930 pourraient être évitées grâce à des interventions keynésiennes, avec des politiques budgétaires et monétaires gouvernementales. Mais une telle idée de croissance capitaliste sans crise est, selon Mandel, une chimère. La croissance des investissements productifs se heurte à la longue à une baisse du taux de profit ou à une sous-utilisation de la capacité de production. L’argent, la création de crédit ni la planification ne peuvent l’éviter. Avec la récession de 1973-1974, Ernest Mandel assiste à la fin de l’onde longue d’expansion d’après-guerre, qui a commencé en 1948. Sa prédiction est devenue réalité. Les Golden days of world capitalism sont terminés et une nouvelle onde longue dépressive s’installe. L’Université de Cambridge (Grande-Bretagne) l’invite en septembre-octobre 1978 à consacrer les conférences Alfred Marshall à un exposé sur ces « ondes longues en économie », thème qui l’occupe depuis le milieu des années 1960. Ces conférences sont publiées par Cambridge University Press sous le titre Long waves of capitalist development : the marxist interpretation.

Dans Der Spätkapitalismus, Ernest Mandel vise non seulement à synthétiser la spécificité des Trente Glorieuses d’après-guerre, mais aussi à montrer ses limites. Tout à fait remarquable est le fait que Mandel présente pour la première fois une théorie dans laquelle la dynamique du système ne dérive pas d’un seul facteur mais d’une combinaison de facteurs. En cela, il se distingue de l’explication mono-causale de la crise, courante dans la tradition marxiste ; comme, par exemple, chez Henryk Grossmann, pour qui la suraccumulation est le moteur du développement, ou Rosa Luxemburg et Paul Sweezy, qui attribuent un rôle de premier plan à la problématique de la réalisation de la plus-value, ou tous ceux qui pensent voir dans la tendance à la baisse du taux de profit la confirmation de leur propre orthodoxie. La complexité du capitalisme moderne, selon Ernest Mandel, ne permet pas de réductionnisme. Il s’en tient à cela dans ses études ultérieures aussi. Dans les années 1960 et 1970, il ne traite plus que de variables endogènes d’un point de vue économique, qui, pour ainsi dire, résultent automatiquement de la structure même du système. Méfiant à l’égard du déterminisme mécanique et opposé à l’économisme, Mandel commence finalement à introduire des facteurs exogènes partiellement indépendants, tels que la lutte des classes, comme codéterminants du développement du système. Partiellement autonomes, dit Mandel, car toute interaction entre les facteurs endogènes et exogènes est toujours limitée par le cadre du système capitaliste lui-même. À titre d’exemple, il cite la « lutte des classes » comme lutte élémentaire pour les salaires et les conditions de travail. Cette lutte atteint sa limite lorsqu’elle menace de désactiver le mécanisme de base du système. Mandel plaide pour une analyse intégrée de la réalité sociale dans son ensemble, non seulement de la sphère économique mais aussi des domaines social, politique et idéologique.

Dans une entrée autobiographique écrite pour le Biographical Dictionary of Dissenting Economists, Mandel – dans la dernière période de sa vie – déclare avoir développé une théorie économique et historique basée sur ce concept dialectique (paramétrique) du déterminisme à son actif. Contrairement à un marxisme unilinéaire et mécaniquement déterministe, la possibilité de choix dans le processus économique et social peut être prise en compte, mais des choix dans les limites du système et des choix déterminés par des intérêts sociaux conflictuels ; le terrain de jeu dans lequel se déroule la lutte pour le pouvoir.
Si Ernest Mandel pense que l’effondrement du capitalisme est « inévitable », une alternative socialiste n’en est, selon lui, pas nécessairement l’issue. Avec Rosa Luxemburg, il considère qu’une rechute dans la barbarie est tout aussi possible. Cinq ans avant sa mort, Mandel est le témoin de la crise la plus profonde que le socialisme ait connu. En 1990, après la dissolution de l’Union soviétique, il écrit : « Cinq générations de socialistes et trois générations de travailleurs étaient mues par la conviction (-) que le socialisme (-) était possible et nécessaire. La génération actuelle n’est plus convaincue qu’il est possible ». Laissant de côté l’amertume, l’engagement de Mandel envers ces « cinq générations de socialistes et trois générations de travailleurs » ne fait aucun doute. De ces générations que Marx a inspirées avec sa thèse sur Ludwig Feuerbach : « Ne pas qu’interpréter le monde, mais le transformer », il se veut le théoricien, l’idéologue, l’historien et l’organisateur. Et pour une partie de ce qu’on a appelé « la génération 68 », Mandel réussit ce défi. Il incarne le lien avec le marxisme créatif et pré-stalinien tel qu’il existait jusque dans les années 1920, et peut donc apporter une contribution particulière au cognitive frame de cette génération. Son influence s’est étendue grâce à son vaste réseau de contacts et à sa vision globalisante. La période de 1965 aux années 1980 est l’apogée de sa pensée créatrice et de son influence politique.

Pour une bibliographie complète des travaux de et sur Ernest Mandel, voir Site Web : Lubitz Trotskyananet.

À consulter également LÖWY M., TRAVERSO E., MANDEL Ernest. Pseudonymes : E. Germain, Henri Valin, Pierre Gousset, Walter, E. R., dans Site Web : maitron.fr, version mise en ligne le 5 octobre 2010, dernière modification le 23 octobre 2020.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article240755, notice MANDEL Ernst Ezra (Ernest). Pseudonymes : Ernest Germain, Pierre Gousset, Peter Kipp, Wilhelm Sprenger, Henri Vallin, Walter, Ernest Raes, ER, Le Viseur, Émile. par Jan Willem Stutje. Notice traduite du néerlandais par Joeri Puissant., version mise en ligne le 4 juin 2021, dernière modification le 7 juin 2021.

Par Jan Willem Stutje. Notice traduite du néerlandais par Joeri Puissant.

ŒUVRE : « La question juive au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale », dans LÉON Abraham [Abraham Wajnstock], La Conception matérialiste de la question juive, Paris, 1946 – « Les grèves belges : essai d’explication socio-économique », dans Les Temps Modernes, 16ème année, n° 180, avril 1961, p. 1291-1310 – Traité d’économie marxiste, 2 tomes, Paris, 1962 – Initiation à la théorie économique marxiste, Paris, 1964 – Der Spätkapitalismus. Versuch einer marxistischen Erklärung, Frankfurt am Main, 1972 – The Meaning of the Second World War, London, 1986 – « Situation et avenir du socialisme », Le socialisme du futur, Revue de débat politique, vol. 1, nº 1, 1990 – « Partially independent variables and internal logic in classical Marxist economic analysis », dans Interfaces in economic & social analysis, London, Éd. U. Himmelstrand, 1992 – Long Waves of Capitalist Development, a Marxist Interpretation : based on the Marshall Lectures given at the University of Cambridge, London, 2nd rev. ed. London 1995-Trotsky as alternative, 1995.

SOURCES : Amsterdam, Institut international d’histoire sociale (IISG), archives Henri Mandel ; archives Ernest Mandel – Gand, Amsab-ISG, archives Léon de Lee ; archives Belgische Afdeling van de Vierde Internationale (BAVI) – Bruxelles, CegeSoma (Centre d’Étude Guerre et Société), archives Leo Lejeune, AA 756 ; entretien avec Ernest Mandel, collection Jours de Guerre, AA 1450 – ANDERSON P., Considerations on Western Marxism, London, 1976 – RENARD A., Vers le socialisme par l’action, Liège, 1958 – DE BEULE N., Het Belgische trotskisme 1925-1940. De geschiedenis van een groep oppositionele communisten, Gent, 1980 – TRAVERSO E., L’Histoire déchirée, Essai sur Auschwitz et les intellectuels, Paris, 1997 – GERAS N., The Contract of Mutual Indifference. Political Philosophy after the Holocaust, London, 1998 – « The Luck of a Cracy Youth, Ernest Mandel interviewed by Tariq Ali », dans The Legacy of Ernest Mandel, London, Éd. G. Achcar, 1999 – ACHCAR G. (éd.), Le marxisme d’Ernest Mandel, Paris, Presses universitaires de France, 1999 (actes d’un colloque qui a eu lieu à Amsterdam, en juillet 1995, avec des contributions de Robin Blackburn, Norman Geras, Michel Husson, Francisco Louça, Michael Löwy, Charles Post, Catherine Samary et des textes de Mandel inédits en français) – TILLY P., André Renard. Biographie, Bruxelles, Le Cri, 2005 – STUTJE J. W., Ernest Mandel. Rebel tussen droom en daad, Antwerpen, 2007 – STUTJE J. W., Ernest Mandel, A Rebel’s Dream deferred, with a foreword by Tariq Ali, London, 2009 – DESMET G., « Eine kostbare Kette standhafter Revolutionäre », De Internationale Kommunisten Deutschlands in Antwerpen en Brussel, (1933-1940), Belgisch Tijdschrift voor Nieuwste Geschiedenis, XLV, 2/3, 2015, p. 80-119.

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