CHEVALLEY Lucie née SABATIER

Par Andre Delestre

Née le 21 juillet 1882 à Petit-Quevilly (Seine-Inférieure, Seine-Maritime), morte le 1er octobre 1979 à Paris 14éme (Seine) ; docteur en droit ; féministe ; Unions chrétiennes de jeunes filles (UCJF) ; présidente du Service social d’aide aux émigrants (SSAE) ; Conseil national des femmes françaises (CNFF) ; Juste parmi les Nations ; distinction Nansen.

Son père, Auguste Sabatier (1839-1901), fut un théologien renommé, cofondateur de la faculté de théologie protestante de Paris. Sa mère, Frankline née Groult, seconde épouse de son père, remarié en 1875, fut catholique.
À 18 ans, Lucie Sabatier choisit de se marier avec Élie Chevalley, professeur de droit protestant. Elle s’engagea aux Unions chrétiennes de jeunes filles (UCJF) et assista à sa conférence nationale en 1900.
Le couple vécut successivement au Caire (Égypte), puis au Liban et en Syrie où son conjoint fut chargé d’ouvrir des écoles. Lucie Chevalley découvrit alors la situation des migrants, en visitant notamment des camps d’Arméniens au Liban . Dans les pays qu’elle traversa, le spectacle des réfugiés affluant d’Europe centrale et de Russie la bouleversa.
Après avoir donné naissance à deux enfants, en 1902 et 1906, elle reprit des études et décrocha un doctorat de droit, thèse publiée en 1912 sous le titre « La déclaration du droit des gens de l’abbé Grégoire, 1793-1795, étude sur le droit international public intermédiaire », fait exceptionnel alors pour une femme.  La jeune femme se vit refuser l’inscription à l’agrégation, accessible seulement aux hommes...
En 1920, de retour en France, elle comprit la nécessité de créer un organisme privé d’aide et de soutien aux réfugiés en difficulté. Elle fit partie du premier Comité de la section française du service social international d’aide aux émigrants créé à l’instigation des Young Women Christian Alliance (YWCA). La section française eut pour but de porter secours aux réfugiés retenus en France par manque de ressources.
En 1924, elle fut rapporteuse au Conseil national des femmes françaises (CNFF) de la section Unité de la morale, répression de la traite et lutte pour la suppression de la réglementation de la prostitution. En 1927, elle préside la section émigration du CNFF. Elle cofonda en 1924 le bureau parisien du Service social d’aide aux émigrants (SSAE), œuvre privée reconnue d’utilité publique. En 1932, elle en devint la présidente jusque 1964.
En 1928, à la demande du ministère de l’Agriculture, elle créa un service de protection des femmes étrangères, polonaises ou tchèques employées dans l’agriculture. Ce service fut composé d’assistantes sociales. Elle contribua à promouvoir une collaboration réelle et efficace entre organismes privés et pouvoirs publics pour l’aide aux réfugiés. Elle fit partie du comité d’organisation des états généraux du féminisme en 1929. En 1931, elle fut membre du Comité central de l’Union pour le suffrage des femmes.
A la déclaration de guerre, devenue veuve, elle consacra temps et énergie à la présidence du Service social d’aide aux émigrants, organisation officielle.
Elle fréquenta, pendant de longues années, des femmes, épouses de banquiers, d’industriels et de diplomates. Alors que l’incertitude règne sur la continuité de l’action du SSAE, elle réunit un "groupe de dames" afin de collecter des fonds destinés à secourir des familles de travailleurs étrangers. Ce groupement de bonnes volontés fut œcuménique. On y trouva, à ses côtés Odette Béchard, protestante, épouse de Fernand Béchard, l’un des directeurs des établissements Kuhlmann à Paris, Madame Presson-Depret, catholique, épouse du directeur de la banque Morgan. Cette dernière organisa des fêtes de bienfaisance clandestines où elle proposera à des artistes juifs dans l’impossibilité d’exercer officiellement leur art de se produire.
Ce premier groupe fut complété par des femmes professeures et des intellectuelles juives ayant perdu leurs postes. Parmi elles, Denise Milhaud, qui deviendra responsable de maisons d’enfants gérées par l’Union générale des israélites de France (UGIF) et son mari Fred Milhaud, médecin qui perdit son poste à l’hôpital en raison du statut des Juifs. Le petit cercle se tourna résolument vers l’aide aux juifs persécutés.
Lucie Chevalley prit la direction de l’Entraide temporaire, organisation multiconfessionnelle fondée en 1941. A Paris elle entra en lien étroit avec La Clairière, centre social protestant dépendant du Temple de l’Oratoire du Louvre, dirigé par le pasteur Paul Vergara et son épouse Marcelle, ainsi que par Marcelle Guillemot dès les premières rafles de juifs en 1941. Avec l’aide de Maurice Nosley et Odette Béchard, le sauvetage des enfants s’organisa, le temple du Louvre faisant office de PC avec le soutien du pasteur André Numé-Bertrand.
Au début de février 1943, Suzanne Spaak alerta le pasteur Vergara, "Soixante-trois enfants des foyers de Guy-Patin et de la rue Lamarck sont à évacuer de toute urgence. A l’aide de paroissiens, des promeneuses volontaires, le 16 février ils extraient les enfants, âgés de 3 à 8 ans, de leur pensionnat pour une promenade. Les enfants furent amenés à La Clairière, rue Greneta sous prétexte, pour le voisinage, de l’accueil de réfugiés victimes des bombardements. Ils campèrent dans le grand hall du patronage, ravitaillés par des colis de la Croix-Rouge. Ils furent transférés par petits groupes, accompagnés des Éclaireuses de France, vers des lieux d’hébergement clandestins, munis de faux papiers, pour y rester cachés jusqu’à la fin de la guerre.
Dés 1941, après sa rencontre avec David Rapoport, elle travailla main dans la main avec le Comité de la rue Amelot, organisation juive qui fournit assistance financière, immigrés dans le besoin. Ce dernier lui demanda de servir de lien entre les œuvres dont il s’occupe et les responsables de la Fédération réfugiés en zone sud. Elle accepta immédiatement d’autant qu’elle bénéficia grâce à ses fonctions au sein du SSAE d’un laissez-passer permanent entre les deux zones.
Commencent alors, au rythme de ses fréquents voyages auprès des équipes locales et des entrevues qu’elle sollicita tant auprès des autorités françaises que des responsables d’œuvres travaillant avec le SSAE, des "manœuvres diplomatiques" parallèles. Outre ce travail de liaison, ce fut surtout la collecte et le versement de fonds qui l’occupèrent. Elle assura le transport des sommes précieuses, avec, entre autres, le budget qui doit servir à payer les salaires des professionnelles du SSAE, dans des pelotes de laine. La répression croissante incitant à accélérer les mesures de sauvetage, les fonds collectés s’orientèrent vers la priorité du financement du sauvetage d’enfants juifs. Elle réactiva une œuvre pour enfants créée dans les années vingt et dénommée "Le Sauvetage de l’enfance", qui devint pour la circonstance l’Entraide temporaire. Pour trouver des fonds, l’œuvre se présenta dans les familles auxquelles elle s’adresse comme une annexe de la Croix-Rouge. Lucie Chevalley assura une coordination des liaisons multiples et mesdames Pesson-Depret, Massé et Berr cherchèrent des fonds venant de particuliers très riches ou de grandes entreprises.
Un livre de comptes de l’Entraide temporaire indique sur cinq pages et demie les entrées et sorties d’argent et la situation financière périodique. Les entrées sont marquées au nom ou au pseudonyme de la personne qui a apporté l’argent à l’œuvre, sans indication de donateur. L’argent est reçu en espèces par chacune des dames aux nourrices sous forme de mandat. On y consigna également les dépenses faites pour chaque enfant chez leur nourrice. Les noms figurent par ordre de date de prise en charge. Ce livre est un vieux volume des comptes de l’œuvre du "Sauvetage de l’enfance" de 1921. Pour préserver une clandestinité nécessaire, toutes les dates sont décalées exactement de vingt ans : dates de naissance, dates de placement. Ainsi, ce qui était dit des enfants ne serait pas paru invraisemblable à qui aurait ouvert par hasard ce livre, présenté comme établi en 1921. Certaines conventions sont également adoptées : Dax désigne l’Entraide, "à Biarritz" signifie "à Drancy", "à Bayonne" signifie "en déportation". La préservation d’une trace du placement des enfants étant essentielle, ce livre de comptes est doublé d’un fichier rose, comportant des fiches sur lesquelles les enfants sont désignés sous de faux noms, avec la mention du pseudonyme de la personne qui en avait la charge habituellement à l’Entraide Temporaire. L’âge et la nationalité sont marqués. Ce fichier a semble-t-il été souvent déplacé, et principalement gardé à l’hôtel Stella, au 41 rue Monsieur le Prince, grâce à sa patronne, Marie Marteau, reconnue comme Juste en 1990. Elle cachait des enfants persécutés dans les chambres du dernier étage en attendant qu’on vienne les chercher pour les mettre en sécurité à la campagne. Une chambre fut mise à disposition des volontaires de l’association en cas de besoin. Dans la majorité des cas, les enfants étaient hébergés deux ou trois jours dans un centre d’accueil pour enfants, non juif, avec l’accord de la directrice, et en repartaient, munis de tous les papiers nécessaires, pour aller vers une famille nourricière.
Lucie Chevalley utilisa le SSAE comme couverture pour fournir des faux papiers et trouver des lieux d’asile aux persécutés. Elle contribuera ainsi par le biais de son association à la dispersion de près de 500 enfants pour la plupart privés de leurs parents qui furent pris en charge en étroite collaboration avec le réseau Marcel dans la région de Nice et des Alpes-Maritimes. Tous survécurent, sains et saufs.
Lucie Chevalley sut s’entourer d’alliés de confiance, y compris dans des sphères relativement proches de Vichy. Avec habileté, elle joua de ses relations pour tisser dans l’ombre son réseau de sauvetage.
De 1964 à 1970, elle sera présidente du Conseil national des femmes françaises (CNFF) et en deviendra présidente d’honneur à partir de 1970.
En 1965 elle reçut l’anneau Nansen, distinction qui récompense des services exceptionnels rendus à la cause des réfugiés et sera nommée Juste parmi les Nations en 1993, dossier N° 5891.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article240878, notice CHEVALLEY Lucie née SABATIER par Andre Delestre, version mise en ligne le 10 juin 2021, dernière modification le 10 juin 2021.

Par Andre Delestre

SOURCES : Anonymes, justes et persécutés durant la période nazie (AJPN) ; distinction Nansen ; Comité français pour Yad Vashem,1993-N°5891. — Patrick Cabanel et André Encrevé, Lucie Chevalley aux éditions de Paris-Max Chaleil. — Dictionnaire biographique des protestants français de 1787 à nos jours ; Wikipédia.

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