ANTONIO-RUCOSA Carmen [épouse MIOCH] (« Hermine » dans la Résistance, Sud Ouest)

Par Rose Blin-Mioch

Née le 10 octobre 1914 à Marseille (Bouches-du-Rhône), morte le 17 juin 1995 à Narbonne (Aude) : ouvrière d’usine textile à Barcelone, employée aux Docks méridionaux à Béziers (Hérault) ; femme de ménage à Montpellier (Hérault) ; militante communiste de l’Hérault ; résistante (Hérault, Pyrénées-Orientales, Lot-et-Garonne) ; militante à l’Union des femmes de France (UFF) UFF et à l’Union des vaillants et vaillantes.

Carmen Antonio Rucosa (1914-1995). Avant 1939, devant le drapeau rouge
Archives privées Rose Blin-Mioch

Carmen était la fille de José Anton, ouvrier boulanger (les papiers officiels portaient déjà pour le mariage des parents « Antonio ») né le 3 janvier 1882 et de Carmen Rucosa-Masferrer née le 7 décembre 1881, tous deux originaires de Barcelone (Catalogne, Espagne), où ils eurent deux enfants dont un seul survécut, prénommé José comme son père, né en 1910 ils émigrèrent alors en France. Installés à Marseille ils en eurent trois autres : Émile en 1912, Carmen la seule fille née le 10 octobre 1914 et Florent en mars 1917.

Carmen fut baptisée après la naissance de son frère. Un premier drame toucha la famille au travers de l’internement d’office de son père le 31 juillet 1918 à l’asile Saint-Pierre et ce jusqu’en novembre 1918. Transféré à Port-Bou (Espagne, à la limite des Pyrénées-Orientales) le 4 novembre 1918, il fut ensuite hospitalisé à Barcelone. Sa mère tenta de rester en France, mais n’y réussit pas et la famille fut rapatriée à Barcelone début novembre 1919. Sa mère qui signait Carmen Rucosa ne voulut jamais revoir son mari. À Horta (ancienne commune de Sant Joan d’Horta rattachée à Barcelone en 1904) ils ne restèrent pas dans la famille maternelle de laquelle sa mère espérait de l’aide. Le dernier enfant, Florent y est mort de la maladie de Pot (tuberculose osseuse).

Carmen fréquenta d’abord une école tenue par des sœurs catalanes, avant d’être placée, comme ses frères, José et Émile, à l’orphelinat (Casa de Caritat) au Parc de la Ciutadella de Barcelone afin que leur mère puisse travailler. À onze ans elle quitta l’orphelinat et alla travailler dans une usine textile. Comme les autres enfants elle passait sous les métiers à tisser pour récupérer les navettes que les ouvrières laissaient tomber. À l’usine les anarchistes étaient nombreuses et leur donnaient à lire des petits romans d’amour qui parlaient de femmes libérées et d’amour libre. Ces femmes disparaissaient subitement, les autres adultes leur disaient qu’elles avaient été arrêtées parce qu’elles plaçaient des bombes. Pour traverser les terrains vagues au petit matin Carmen apprit à siffler, ce qui la faisait passer pour un garçon. Après quelques années d’usine elle garda une partie de son salaire pour prendre des leçons de coupe et de couture pour lesquelles elle avait du goût et habilla ensuite toute sa famille. Elle ne revit son père qu’une seule fois, mais sans le reconnaître. Il mourut en 1943, mais elle ne l’apprit qu’en 1958.

En 1929, à l’âge de 15 ans, elle revint avec sa mère en France. Ses frères étaient déjà installés à Béziers (Hérault) et retournaient à Barcelone quand ils étaient au chômage. C’était la crise économique. Après un séjour à Maureilhan (Hérault) chez un cousin de sa mère pour les vendanges et aider à tuer les cochons, le cousin Marquès était charcutier, elle trouva du travail à Béziers et elle s’attacha à réapprendre le français. Elle fut employée au soutirage aux Docks Méridionaux, puis son frère la fit embaucher à la plonge dans le café où il travaillait. Ses premières économies lui servirent à acheter des livres. Elle devint française à l’âge de 21 ans Son frère aîné, José Anton*, gagnait régulièrement les courses de garçon de café à Béziers. Il fut naturalisé français par décret du 13 mai 1936. Il s’engagea comme volontaire en Espagne républicaine dès le 3 octobre 1936. Il combattit dans les Brigades internationales et fut tué le 25 décembre 1936 dans le secteur de Majadahonda. Son frère Émile avait tenté de s’enrôler dans ma milice d’Estat Català (parti nationaliste catalan), mais en vain à cause de sa maladie, l’épilepsie, qui s’était déclarée à sa sortie de l’orphelinat. Après leur départ, Carmen se rapprocha de ceux qui défendaient la République espagnole. Ce fut au cours d’une conférence sur « la Commune de Paris » tenue à la Maison du Peuple de Béziers, qu’elle fit la connaissance du conférencier Philomen Mioch. Présentée par Manuel Serra, Carmen l’aida pour le journal Le Travailleur du Languedoc. Elle adhéra aux Jeunes filles de France et au Parti Communiste. L’annonce de la mort de José dans la bataille pour protéger « Madrid, le 5 janvier 1937 », leur parvient alors. En 2017 en recoupant les archives de Moscou parues dans le Maitron et la dernière lettre de celui-ci, la date de sa mort et la région ont pu être précisées. Carmen et Philomen célébrèrent leur union le 25 février 1937, leurs témoins étaient Joseph Lazare* et Titi Peyrottes Barbé qui remplaça au dernier moment son mari, Raymond Barbé. Trois filles naquirent, de leur union Josette (1937), Françoise (1945) et Rose (1948).

Carmen avec l’Union des Jeunes filles de France et avec son mari, apporta une aide active à l’Espagne républicaine. Elle avait appris à taper à la machine avec Mme Bonnafous, belle sœur de Juliette Fajon, et avait été embauchée au siège de la colonie espagnole de Béziers. Le « Centro » était devenu le siège départemental des comités d’aide à l’Espagne républicaine.

En 1938, Philomen, après un séjour à Barcelone près d’André Marty, a eu des démêlées avec la direction du Parti communiste. Renvoyé à la base, il cessa d’être permanent et devint donc sans travail. Ils habitaient à Béziers, rue Bertrand. Carmen voulait prendre un petit commerce en gérance, ce ne fut pas possible. Ils ont alors connu la solidarité des communistes de la base, pendant qu’en Europe montait le fascisme.

Lors de la déclaration de guerre, Philomen fut mobilisé il est au 5e RIC (régiment d’Infanterie coloniale). Carmen et Josette, leur fille née en décembre 1937, étaient toujours à Béziers, mais elles faisaient des séjours à Florensac (Hérault), village natal de Philomen. Carmen fit de la couture puis travailla dans une petite entreprise de Béziers de tours qui fabriquait des obus. Son régiment ayant été décimé en mai 1940, Philomen décida de rentrer à Béziers. Envoyé à Bourges, en pleine débâcle, puis à Toulon, il a fait halte, en chemin, à Béziers. L’atmosphère y était irrespirable à cause des nombreuses arrestations parmi les communistes. À Fouga (usine biterroise de construction aéronautique) il y avait des affectés spéciaux : beaucoup de jeunes qui ont été arrêtés en 1939-1940. Parmi eux, dont les fils Lazare, ce qui suscita dans leurs rangs un début de résistance en militant contre la guerre. L’armistice signé, Philomen réussit à rentrer à Béziers. En septembre la famille déménagea à Florensac près des parents de Philomen. Après avoir travaillé de cantonnier, celui-ci a été embauché comme ouvrier agricole au domaine de Sainte-Marie à 6 km du village. L’hiver 1940 fut très rude à cause du froid et de la faim. C’est au cours de cet hiver-là que Gilbert Barbé, responsable du Parti communiste clandestin, les contacta. De Florensac, Carmen alla pendant toute l’année 1941 chercher les tracts à Béziers en prétextant aller voir sa mère et emmenant sa fille avec elle. Elle se rendait le soir à la villa le Petit Nice où se trouvait la responsable, Henriette Enjalbal, qui a été déportée par la suite. Carmen avait appris à monter à vélo et allait à Marseillan (Hérault) porter le matériel à Marinette Terrat et en rapportait des moules. Le lien établi pour aller chercher les tracts ayant été jugé trop dangereux pour elles. Des exemplaires de deux d’entre eux furent déposés de nuit dans la campagne où Philomen ou François Mioch les récupéraient.

Le 3 avril 1942, la P.J de Montpellier débarqua à Florensac. Elle avait reconstitué des biographies trouvées chez Pierre Arraut arrêté fin mars à Sète. Carmen avait refusé de figurer sur celle de son mari. Les policiers se rendirent chez Carmen et Philomen Mioch, celui-ci était absent car il travaillait. Ils fouillèrent la maison et se rendirent ensuite sur le lieu de travail de Philomen Mioch et lui dirent de les rejoindre à la Mairie, soi-disant pour du marché noir. Là, interrogatoire, bagarre. Philomen poussa le commissaire et s’enfuit, mais malheureusement, ses souliers de travail le firent glisser sur les pavés et il se retrouva à terre avec le commissaire sur son dos, revolver au poing. Carmen ne resta pas inactive, l’arrestation eut lieu à 16 h, à 17 h 30 cinquante personnes, femmes et enfants, avaient répondu à l’appel de Carmen et étaient rassemblées devant la caserne où se trouvaient les emprisonnés. À 18 heures ce furent 500 personnes qui étaient rassemblées comme en témoigne le responsable des Renseignements généraux qui souligne, dans sa lettre au sous-préfet, le rôle de Carmen. Philomen Mioch, de son frère François Mioch et de leur camarade Jean Roux. Une fois arrêtés, ils ont été frappés et enfermés au secret à la prison militaire de la « 32e » à Montpellier. Le discours de Carmen lui a coûté de ne pas bénéficier de parloir jusqu’au procès et d’être interrogée par la PJ à Montpellier à la mi-avril. Cependant, elle n’a pas baissé les bras et a fini par obtenir, grâce à ses démarches répétées, auprès de la gendarmerie et du juge, et à l’action de Maître Haim, avocat pris pour la défense de François, un droit de visite pour Reine, la femme de ce dernier, et Josette, la fille de Carmen et Philomen.

Pendant cette période Carmen a été aidée par les communistes, les parents et la population de Florensac. Elle cite : Harold Gaudy, Hervé Galinier, les Lescure, des socialistes, qui lui ont donné du travail. Au cours du procès qui se déroula le 19 mai 1942, Philomen Mioch et son frère écopèrent de huit ans de prison avec privation des droits civiques et politiques. Ils quittèrent « la 32e » de Montpellier pour la prison de Lodève (Hérault) où Carmen et sa belle-sœur, Reine, vinrent habiter. Comme en 1939, elle a connu la solidarité des communistes et d’autres résistants : les Imbert chez qui, avec sa fille, elles ont logé ; Rech et ses filles et d’autres qui se débrouillaient pour avoir des tickets alimentaires pour les lui donner. Dans leur recherche de travail le cercle des communistes et de leurs proches a été franchi après quelques déboires : Reine a fini par trouver du travail chez Émile Bonal à la sortie de Lodève et Carmen chez Mme Garochi, près de la sous-préfecture.

Durant les premiers mois à Lodève les prisonniers politiques n’avaient pas droit aux colis, c’était la famine. Carmen écrivit le 11 juillet 1942 à De Lattre de Tassigny , commandant de la 16e division militaire (Montpellier) pour obtenir l’autorisation d’apporter de la nourriture aux prisonniers. Il répondit négativement et il fallut attendre septembre pour avoir cette autorisation. Le Secours national donnait aux femmes de prisonniers de guerre, mais pas à celles de prisonniers politiques : ils étaient des forçats. Carmen réussit à obtenir 35 F par mois du bureau d’aide sociale pour sa fille avec un carnet à tamponner à la mairie. Entre temps, elle avait contacté Mme Mallet qui gérait le sanatorium Saint-Martin. Elle lui a d’abord proposé de la couture puis, devant sa situation, elle s’est arrangée pour la faire manger le midi sans ticket et pour lui donner des tickets qu’elle gardait pour sa mère et sa fille et pour les colis aux prisonniers. Mme Mallet et le docteur, son mari, cachaient au sanatorium des Juifs comme Carmen en témoigne. Les familles des prisonniers avaient deux parloirs par semaine le jeudi et le dimanche, certaines venaient de loin : Mme Skledar venait de Saint-Étienne-d’Estréchoux (Hérault) ; Mme Barbero des hauts cantons héraultais ; les parents et la fiancée du jeune Guillaume* (Jean-Louis) qui venaient de Marseille. Carmen les recevait et ils dormaient sur des chaises longues et des matelas à même le sol et se contentaient d’une tisane avec un peu de sucre. Elle cite encore l’aide des cheminots ; des forestiers ; de son propriétaire pour enrichir les colis, d’un marchand de vélos... Elle était semi-clandestine, mais n’a jamais eu de nom d’emprunt, sauf à Agen. Elle était agent de liaison et en soirée et pendant la nuit parcourait en vélo les routes escarpées entre Lodève et Ganges, en contact avec Amilcare Calvetti* et Marcel Isoird*.

Après le départ des prisonniers elle est restée à Lodève et a continué son action dans la résistance avec des missions plus éloignées comme celle effectuée à Perpignan (Pyrénées-Orientales) en janvier 1944 pour reconstituer l’Union des Femmes de France après les arrestations de la famille Sabaté, la mère et les deux filles, et de Rose Blanc*, six mois auparavant. Elle s’y rendit en train, au risque des vérifications d’identité par la Gestapo. Pendant son séjour à Perpignan elle a eu une planque dans la maison de la famille Sabaté , elle croyait avoir été chez Rose Blanc*. Au bout d’un mois passé à Perpignan ne parvenant pas à reconstituer l’organisation des femmes, elle décida de voir le responsable Inter pour rentrer à Lodève. Avant son départ elle se trouva nez à nez avec Mme Tali (Andrée Amico) qui manifestait avec les étudiants, elles se firent un petit signe discret. C’est à cette période de passage à Béziers qu’elle a vu pour la dernière fois Henri Piñol* qui venait d’être libéré pour maladie.

Elle est ensuite partie seule dans le Lot-et-Garonne, laissant sa fille avec sa mère à Lodève. Marcel Thourel le responsable de la R3 l’attendait depuis des semaines à Agen. Sous le nom d !Hermine, elle a fait partie de l’inter-région sous la direction de Thourel* (Léon) qui énumère les responsables de secteur : syndical : provisoirement Benoît ; paysan : Eugène ( Louis Chervet) ; femmes : Hermine (Carmen Mioch) ; Cadres : Jean Cerez ; Front national : Sanson (Roger Vié) ; Délégué CDL : Thévenot (Kippen) ; Appareil technique : Kauffman ; Répartiteur ( Responsable politique de l !inter-région) : Auguste ( Clément Vergély) ; Courrier : Jeanne ( Malou Rauzet) ; courrier et dactylo : Colette ; boite aux lettres : Baron plus un camarade rue Fon de Raché ; dépot de matériel central chez Jean, rue Denfert-Rochereau ; planques : Laverny à Agen, Probus à Marmande et dans la maison de Rue des Charrettes. Thourel témoigne par ailleurs de l’importance de la responsabilité de Carmen dans le contrôle du travail des comités féminins sur l’inter-région. En même temps elle pédalait comme agent de liaison en compagnie de Jeanne, dont elle ne connaissait pas le nom de famille, et c’était réciproque. Repartie dans l’Hérault début 1945, elle n’eut plus de contact avec ses camarades. Elle en retrouva certains dont André Teulé de Sainte-Livrade-sur-Lot à l’occasion des obsèques dans l’Aude de l’un d’eux, membre de l’ARAC. Grâce à un article de L’Humanité Dimanche, Malou Rauzet* de Saint-Antonin-Noble-Val (Tarn-et-Garonne) lui écrivit. Elles se retrouvèrent et évoquèrent des souvenirs communs. De son côté Malou Rauzet* témoigne dans Le Parti Communiste Français dans la Résistance en Tarn-et-Garonne de cette activité. Profitant d’un premier séjour en maison de repos en 1985, Carmen alla voir Jeanne, assista au Congrès de l’ANACR à Nérac sous la présidence d’Albert Ouzoulias et participa avec ses enfants et petits enfants au dépôt de gerbe du 8 mai à la gare Villeneuve–sur-Lot d’où partirent les résistants de la centrale d’Eysses (Lot-et-Garonne) pour la déportation. Hermine était aussi agent de liaison et de renseignements auprès de Georges Gourdon, alias lieutenant-colonel Robert Olivier, à l’État-Major FTPF du Bataillon Arthur. (En 1992 elle possédait la carte de l’Amicale du bataillon.) Elle aurait donc dû être considérée comme membre des FFI, donc militaire, mais comme le lui écrivait Georges Gourdon en 1982, elle n’avait pas fait le nécessaire pour sa démobilisation des FFI à la Libération auprès de la caserne Bernadotte de Pau (Pyrénées-Atlantiques). Ce que confirmait le ministère de la Défense en février 1983. Carmen Antonio-Mioch obtint cependant, grâce à la ténacité de son mari, une pension d’invalidité militaire de 40% au grade de soldat, décision du tribunal des pensions militaires basée essentiellement sur le certificat du docteur Guy Genestal, commandant André de l’état-major FTPF qui l’avait soignée en Juillet 1944 à Agen, la période de Résistance retenue par le secrétariat d’État. Carmen revenait à Lodève tous les mois pour percevoir l’aide qu’elle recevait pour sa fille. C’est lors des bombardements alliés qu’elle a décidé de demander qu’elles soient mises à l’abri chez un paysan dans le Lot-et-Garonne. Josette et sa grand-mère ont quitté Lodève le 7 juillet 1944 au lendemain des bombardements de Béziers pour se rendre chez Mme Ducros à Saint-Hilaire-d’Agenais (aujourd’hui de Lusignan) où elles sont restées jusqu’à la fin août 1944. La mère dans une planque située sous le commandement allemand de la gare d’Agen et la fille séparées de 10 km à vol d’oiseau ont assisté le 6 Août 1944 aux explosions consécutives au bombardement d’un train de munitions chargé de ravitailler les troupes allemandes en Normandie par deux avions anglais dans le hameau de Clermont-Dessous qui fut entièrement détruit.. Fin mai 1944 à l’occasion d’un contact avec Duchêne (Gaston Plissonnier*), celui-ci lui annonça qu’elle connaissait bien le camarade qui allait venir pour le travail envers les paysans. Elle pensa à son beau-frère François qui ne vint pas car il avait été arrêté à Saint-Étienne (Loire). Est-ce par Duchène qu’elle a fait passer une lettre à Philomen alors au col du Béal, près de Thiers ; toujours est-il que si elle lui donnait des nouvelles de Florensac rien ne permettait de savoir où elle se trouvait. Il la croyait toujours dans l’Hérault. Quelque temps après la Libération d’Agen (16 août 1944 ), toujours membre de l’inter-région Carmen resta dans cette ville où son mari, après avoir quitté le maquis d’Auvergne et l’avoir cherchée dans l’Hérault, la retrouva au siège des Femmes françaises en septembre. Il repartit dans l’Hérault et Carmen, sa mère et Josette restèrent à Agen, Carmen assumant la direction de l’UFF jusqu’aux vacances de Noël 1944. Auparavant, Carmen s’arrêta à Montpellier avant de rejoindre le congrès constitutif de l’Union des femmes françaises à Villeurbanne, Philomen prit quelques jours et l’accompagna. C’est à Fontès chez les Blancher que la famille sera réunie pour la Noël. Ils en profitèrent pour remercier ceux qui les ont aidés pour constituer les colis notamment les Sifre et les Ribler, de Péret. Carmen et Josette retournèrent à Lodève tandis que Philo quand il le pouvait faisait des aller retour à partir de Montpellier. Ils habitèrent ensuite une villa réquisitionnée en mai 1945, villa l’Étoile, chemin du Triolet.

Carmen était enceinte, fatiguée, la famille partit quelques jours se reposer à Réquista ( Aveyron). Ils y ont vécu le jour de la victoire le 8 mai 1945. Le salaire de la section fédérale des ouvriers agricoles CGT étant très mince, Carmen se transforma en éleveuse de volailles et jardinière. Ils habitaient à deux maisons de la famille Capion, Malou Suard et Odette Capion-Branger *, cette dernière était de retour de déportation. Carmen et Philomen ont accueilli là des républicains espagnols venus se mettre au vert avant de repartir combattre Franco. Ils furent dénoncés à la police et le commissaire avertit Philomen qu’ils viendraient « le lendemain ». Au coursd’un entretien pour L’Hérault du jour au sujet du 60e anniversaire de la Libération, Ramon Buj Ferrer a expliqué, qu’à cette époque, s’il avait un problème, c’est chez eux qu’il devait se rendre. Ils attendaient le retour de François déporté à Mauthausen. En juin le responsable de la fédération du Parti communiste, Gilbert Germa*, fit appeler Philomen pour lui apprendre la mort de François en janvier 1945. Philomen devant se rendre à Paris pour le 14 juillet de la liberté, ils décidèrent d’envoyer Josette en vacances à la montagne avec l’UFF mais, apprenant que c’était chez les soeurs, elle demanda à Michelle Domenech* qui était à Rodez (Aveyron) d’aller la chercher. Celle-ci la garda à Montpellier en attendant le retour de Philomen.

Elle a participé avec d’autres communistes et résistants dont l’abbé Parguel, curé de Sainte-Bernadette (Montpellier), de retour de déportation, à la constitution du comité de Libération du quartier. Ce comité, outre le monument inauguré dans les jardins de l’église Sainte-Bernadette, a apposé une plaque en hommage aux époux Lyonnet morts en déportation sur la façade de leur maison , 24 rue Jacques Brives : Antoinette née Vayssié à Ravensbrück le 29 février 1944 et Fortuné à déporté à Buchenwald et décédé à Flössenburg (Allemagne), en juillet 1945,. Malgré une santé fragile et la naissance de Françoise en 1945 et Rose en 1948, elle a participé à toutes les actions du PCF et de L !Union des femmes françaises, à la vente des journaux au soutien à La Voix de la Patrie, comme en a témoigné Georges Doumenc*, aux initiatives de solidarité aux républicains espagnols...Elle était présente en mars 1950 à la manifestation de soutien à Robert Teff * poursuivi pour son action contre la guerre d’Indochine, manifestation sauvagement réprimée où Michèle Domenech perdit la vue sous les gaz de la police. Carmen milita aussi pour faire signer l’appel de Stockholm (19 mars 1950). Elle participa au 4e congrès de l’UFF au Palais de la Mutualité à Paris les 31 mai, 1e et 2 juin 1952 avec la délégation héraultaise composée notamment d’Alice Sablier ; Philo Navarro ; Lili Pérez ; Mme Nondedeu ; Mme Marcillac ; Andrée Tali et Germaine Gispert. Dans cette même période, elle était employée de ménage.

Après s’être arrêtée quelques années en raison de son état de santé, elle repris des ménages dans les années 1960 pour conforter sa retraite. La famille vécut au chemin du Triolet jusqu’en 1953, non sans avoir subi différentes menaces d’expulsion des propriétaires. Les derniers furent contraints par jugement de céder l’appartement où ils logeaient route de Palavas pour récupérer leur maison. En 1954 Carmen créa avec Jean et Germaine Gispert ; Isa Rossel, Mme Mazet, Christian Ibanez, Josette Mioch et d’autres communistes l’Union des vaillants et vaillantes de Montpellier qui regroupa jusqu’à 300 enfants. Pour permettre le développement de ce mouvement elle alla faire un stage national à Boulouris (Alpes-Maritimes). Sa santé s’étant dégradée elle dut partir en maison de repos à Digne (Basses-Alpes ; Alpes-de-Haute-Provence) en 1957. En son absence, son mari et sa fille aînée effectuèrent les démarches pour lui obtenir la carte de Combattant volontaire de la Résistance qu’elle n’avait jamais demandée estimant qu’elle n’avait fait « que ce qu’elle devait. »

En 1958, Carmen qui n’avait aucune nouvelle de sa famille d’au delà des Pyrénées réussit à prendre contact avec la sœur de son père, toujours commerçante à Barcelone et qui les avait fait chercher en vain à Béziers et Marseille. Elle a appris le décès de son père et pu renouer avec la famille de celui-ci. En 1977, Carmen et Philomen partirent habiter près de leur fille Françoise à Marcorignan (Aude), mais auparavant en 1976 ils purent assister à Madrid au 1er mai qui suivit la mort de Franco. Carmen n’était pas revenue en Catalogne et en Espagne depuis 1935. Les démonstrations de joie et de liberté qui coloraient le cortège l’impressionnèrent. À Marcorignan, ils continuèrent leur militantisme et furent à l’initiative du dépôt d’une plaque en l’honneur de Jean Moulin face à la mairie. Ils firent ensuite de nombreux voyages — ils n’étaient jamais partis en vacances avant leur retraite — notamment à Cuba en 1984, malgré leur état de santé qui se ressentait des multiples épreuves. Carmen Antonio-Mioch est morte à Narbonne le 17 juin 1995 et repose auprès de son époux à Marcorignan.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article240900, notice ANTONIO-RUCOSA Carmen [épouse MIOCH] (« Hermine » dans la Résistance, Sud Ouest) par Rose Blin-Mioch, version mise en ligne le 10 juin 2021, dernière modification le 13 juin 2021.

Par Rose Blin-Mioch

Carmen Antonio Rucosa (1914-1995). Avant 1939, devant le drapeau rouge
Archives privées Rose Blin-Mioch

SOURCES : Arch. dép. Bouches-du-Rhône, 13 HD 355. — Arch. dép. Hérault, 18W 9/2 ; 1000 W 252 ; 222J, fonds Philomen Mioch. — Carmen Mioch-Antonio, Cahier de souvenirs d’enfance, manuscrit inédit. — Philomen Mioch, Les tribulations d’un ouvrier agricole, livre souvenirs de édité à compte d’auteur, Nîmes, imprimerie Offset avenir, 1984, 255 p. — Marcel Thourel, Itinéraire d’un cadre communiste 1935-1950, du stalinisme au trostskysme, Toulouse, Privat, 1980. — Humanité-Dimanche, 19 octobre 1981. — Marie-Louise Couderc, Elles, la résistance, Paris, Messidor Temps Actuels, 1983. — Édouard Martin, Le Parti communiste dans la Résistance (1939-1941) : essai de monographie dans le cadre du département de l’Hérault, mémoire de maîtrise, dir. Raymond Huard, université Paul-Valéry, Montpellier III, octobre 1992, p. 79-90. — Ami si tu tombes. Récits. Documents. Témoignages. Les communistes du Lot-et-Garonne dans la Résistance, Agen, presse prolétarienne de l’imprimerie du Travailleur du Sud-Ouest 1984, 311 p. — Eva Horovitz in Passant souviens-toi Montpellier lieux de mémoire 1940-1945, Françoise Nicoladzé, Cahors, Les Presses du Languedoc 1999, p 53. — Rose Blin-Mioch, « Carmen Antonio-Mioch (1914-1995), militante communiste de l’Hérault et résistante du Midi », p 18-33, Le Midi Rouge, bulletin de l’Asssociation Maitron Languedoc-Roussillon, n°35, juin 2020, p. 18-33. — l’Humanité-Dimanche, 19 octobre 1981. — Témoignage de Carmen Antonio-Mioch par sa fille Rose et Jacques Blin* en mars 1979. — Témoignage de Mme Bec Gauzit, nièce de Mme Mallet, recueilli par Rose Blin Mioch en 2019. — Entretien en 2005 avec Ramon Buj Ferrer (Barcelone 1921-Montpellier 2008) [républicain espagnol, interné en 1939 à Argelès-sur-Mer (Pyrénées-Orientales) puis Agde (Hérault), résistant interné à Eysses (Lot-et-Garonne) il participa à l’insurrection de la centrale et fut déporté à Mauthausen, à son retour il fut responsable du PCE clandestin].

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