HINS Eugène, Marie, Auguste, Désiré. Pseudonymes : Diogène et Hamed.

Par Jean Puissant

Molenbeek Saint-Jean (pr. Brabant, arr. Bruxelles ; aujourd’hui Région de Bruxelles-Capitale), 5 novembre 1839 – Ixelles (Bruxelles), 15 février 1923. Universitaire, journaliste, professeur, traducteur d’auteurs russes, dirigeant de la section belge de l’Association internationale des travailleurs, militant socialiste et rationaliste, conseiller communal représentant le Parti ouvrier belge à Ixelles, époux en secondes noces de Marie Iatskevitch.

Gravure d’Eugène Hins dans BERTRAND L., Histoire de la démocratie et du socialisme en Belgique depuis 1830, t. 2, Bruxelles, 1907, p. 157.
Gravure d’Eugène Hins dans BERTRAND L., Histoire de la démocratie et du socialisme en Belgique depuis 1830, t. 2, Bruxelles, 1907, p. 157.

Eugène Hins naît dans une famille de la bourgeoisie intellectuelle plutôt catholique traditionnelle. Son père, Désiré-Joseph Hins, est originaire des environs de Charleroi. Enseignant, il dirige alors une école et un pensionnat privés, situés à la chaussée de Merchtem, aux confins de la commune industrielle de Molenbeek Saint-Jean. Il devient ensuite directeur de l’École moyenne de Virton (pr. Luxembourg, arr. Virton). Sa mère, Augustine-Victoire Gravrant, originaire de Lisieux (département du Calvados, France), éprise de littérature, est l’auteure de divers ouvrages. Eugène a cinq frères et sœurs. Sa vie et son action sont désormais bien connues grâce au remarquable mémoire de licence de Marc Mayné (voir Sources), que nous suivrons abondamment.

Eugène Hins réussit avec succès ses humanités classiques notamment au sévère collège épiscopal de Saint-Trond (Sint-Truiden, pr. Limbourg, arr. Hasselt). Après son passage à l’École moyenne de Stavelot (pr. Liège, arr. Verviers) dirigée par son père, il entame des études supérieures à l’École normale puis à l’Université (candidat en philosophie et lettres, 1861) de Liège (pr. et arr. Liège). Il les poursuit à l’Université libre de Bruxelles (ULB), où, après avoir été tenté par le droit, il obtient finalement son doctorat en philosophie et lettres en 1865.

Eugène Hins débute sa carrière professionnelle comme enseignant à l’École moyenne de Malines (Mechelen, pr. Anvers-Antwerpen, arr. Malines), fonction qu’il arrête rapidement, en 1864, à la suite de son refus de donner le cours de religion. Entretemps, en raison d’une maladie des yeux qui l’oblige à interrompre par deux fois ses études, Hins passe près d’un an au Brésil, entre 1863 et 1864, comme précepteur dans une famille de planteurs dans l’état de Pernambouc. Il en tire une première publication remarquée dans la Revue trimestrielle libérale progressiste (« Un an au Brésil », Revue trimestrielle, 10, 1866, p. 221-243 ; 11, 1866, p. 54-103 ; 12, 1866, p. 76-112 et 13, 1867, p. 223-264). Il gagne désormais sa vie, souvent mal, comme employé, précepteur, journaliste puis professeur dans la dernière période de son existence. De la fin 1865 à avril 1868, il est employé contractuel au Ministère des Travaux publics. Après avoir démissionné afin de se consacrer au militantisme, il gagne sa vie comme précepteur auprès des familles Van Bemmel et Errera.

Entrée en militantisme

Lors de sa première fréquentation de l’ULB, Eugène Hins se lie avec son aîné, Hector Denis, étudiant en droit, qui lui chante les louanges de Charles Fourier et qui l’entraine sans doute à l’une ou l’autre activité de l’association Le Peuple pour la démocratie militante, un des berceaux de la social-démocratie belge qui vient de se créer. Lors de son second passage à l’ULB, Hector Denis et l’ami de ce dernier, Guillaume De Greef, l’entrainent sur les voies du proudhonisme auquel il adhère durablement. Exemplaire de l’application des thèmes chers à Bourdieu, Hins est doté de solides bases de capital culturel et social. Sa publication sur le Brésil paraît dans la Revue trimestrielle, dirigée par Eugène Van Bemmel, ancien élève de son père à Molenbeek, devenu son professeur à l’ULB. Outre une description attentive de sa découverte du Brésil sous divers aspects, son texte contient une condamnation sans appel de l’esclavage qui « abrutit à la fois le maître et l’esclave » et qui fige « cette civilisation dans l’immobilisme technique et économique ». Il suggère une abolition progressive pour éviter des conséquences pires encore pour les esclaves. Devenu employé contractuel au Ministère des Travaux publics, Hins y découvre les joyeusetés de la bureaucratie qu’il dénonce dans un roman sarcastique. Il suit également les activités du Cercle littéraire de l’ULB où il côtoie de jeunes libéraux progressistes d’avenir, mais surtout, se lie d’une profonde amitié avec Paul Robin (1837-1912), jeune professeur français passionné : « Ils se surprennent à penser et à agir de concert ». Ce dernier vient d’arriver en Belgique, en décembre 1865. Ils participent à des formes d’éducation populaire. Eugène Hins adhère à la Libre pensée et à la Ligue de l’enseignement. Tous deux participent à ses premiers programmes de conférences, collaborent au périodique Les Cours populaires, puis organisent leur propre Association positiviste d’éducation populaire qui disparaît rapidement en raison de leur engagement au sein de l’Association internationale des travailleurs (AIT).

Tout semble démarrer lors du 2e Congrès international des étudiants qui se tient à Bruxelles en avril 1867. Eugène Hins et Paul Robin y participent activement aux côtés de Hector Denis, président, Léon Fontaine, Paul Janson, Eugène Robert, Charles Longuet, Raoul Rigault. Hins intervient dans le débat sur l’organisation de l’enseignement supérieur, au cours duquel, à partir de sa propre expérience à l’école normale, à l’université, il dénonce les errements de l’enseignement de l’époque, la vacuité de certains enseignements, l’absence d’autres, l’obsolescence des méthodes archaïques d’enseignement, l’organisation des examens nationaux qui les perpétuent. Avec ses amis, dont César De Paepe*, il défend fortement la relation entre l’enseignement et les questions sociale et philosophique. Eugène Hins, à la fin de sa vie, soulignera l’aspect fondateur de ce congrès pour son existence.

Le 24 juin 1867, Eugène Hins, présenté par Désiré Brismée, est admis à la section bruxelloise de l’AIT qui assume également la direction nationale de l’organisation. Le 7 juillet suivant, il participe à la reprise de l’hebdomadaire La Liberté seconde mouture, avec Victor Arnould, Guillaume De Greef, Hector Denis, Paul Robin, Oscar Van Goidtsnoven et Léon Fontaine, où il joue un rôle croissant. Cet organe est fondamentalement proudhonien dans son esprit : « Nous sommes en politique fédéralistes, comme nous sommes mutuellistes en économie et positivistes en religion, c’est-à-dire "proudhoniens" », écrit Hins le 29 septembre 1867. « Nous ne sommes ni catholiques, ni doctrinaires, ni progressistes, ni républicains, nous sommes socialistes » (13 décembre 1868). Dès 1868, il figure au sein du comité de rédaction des adresses de la section belge de l’AIT, participe à des meetings en province – il y en aura trente cette année-là –, notamment à une campagne antimilitariste dénonçant en particulier « l’odieux » tirage au sort. Le 18 juin, il est désigné correspondant pour la région verviétoise où il a été invité par les Francs-Ouvriers, une organisation déjà fortement implantée qu’il fait adhérer à l’Internationale. Le 28 décembre, il est nommé secrétaire général du Conseil général de l’AIT belge, fonction qu’il assume, malgré deux absences, jusqu’en mars 1872. Le 9 janvier 1869, il devient secrétaire de rédaction de L’Internationale, l’hebdomadaire de l’association. La rapidité de cette ascension témoigne de l’importance qu’il a acquise en un peu plus une année. Un événement privé et un événement public, outre ses qualités et son engagement propre, expliquent cette progression. Le 26 mars 1868, au puits dit de l’Épine du Charbonnage de Bonne Espérance à Montignies-sur-Sambre (aujourd’hui commune de Charleroi, pr. Hainaut, arr. Charleroi), une foule de grévistes laquelle réclame avec violence des augmentations des salaires, et se heurte à la gendarmerie et à la troupe qui font feu. Il y a dix morts et de nombreux blessés. Vingt-deux grévistes sont poursuivis aux assises. Eugène Hins fait partie, avec Léon Fontaine, du comité de défense des victimes de la grève de l’Épine, créé par la Fédération bruxelloise de l’AIT pour venir en aide aux grévistes ayant perdu leur travail et aux familles des victimes de la répression, mais aussi pour solliciter les avocats (bailleurs de fonds de La Liberté) qui prendront la défense de grévistes poursuivis en justice. Après l’acquittement général proclamé à la cour d’assises de Mons, les avocats, Eugène Robert, Paul Janson, Oscar Van Goidtsnoven* sont triomphalement admis comme membres de l’AIT le 17 août 1868. La Liberté a parfaitement joué son rôle en popularisant l’idée de la légitimité de la révolte ouvrière, moyen de défense utilisé par les avocats bruxellois. César De Paepe cite le journal parmi les organes « officieux » qui défendent et répercutent les positions de l’AIT en Belgique.

Sur le plan privé, le 19 septembre 1868, Eugène Hins épouse Jeanne Brismée, la fille cadette de l’imprimeur Désiré Brismée, figure marquante du milieu rationaliste et socialiste bruxellois, dirigeant de l’AIT. Ce faisant, il devient également le beau-frère de son ami César De Paepe.

Eugène Hins est devenu en quelques mois un des principaux dirigeants de l’Internationale en Belgique. L’année 1869 s’ouvre ponctuée par de nombreux meetings de l’AIT en Wallonie et à Bruxelles. Lorsqu’un mouvement de grève survient chez Cockerill, entreprise intégrée à Seraing (pr. et arr. Liège) et que l’information de tragiques événements atteint le Conseil général en pleine séance, Hins y est envoyé sur place sans tarder. Le mouvement est parti des puddleurs de l’aciérie et s’est étendu aux puits de mine de la société, puis à ceux d’autres charbonnages voisins, malgré les appels au calme des sections de l’AIT. Des heurts ont lieu avec les forces de l’ordre. Il y a des morts et de nombreux blessés. Hins organise d’emblée, le 11 avril, un meeting durant lequel il appelle au calme, demande de circonscrire la grève à la division concernée à l’origine et donc aux mineurs de reprendre le travail et de soutenir matériellement la grève de leurs camarades. Nulle originalité, c’est la position réitérée de la section belge. En se rendant à la gare pour regagner la capitale, il est témoin d’une nouvelle charge violente des forces de l’ordre. Il fait un rapport sur les « Massacres de Seraing » au Conseil général qui siège en permanence. Un appel « au calme et à l’union » est envoyé. Eugène Hins répond par écrit aux contre-vérités diffusées par « la presse bourgeoise ». Le 16 avril, il se rend dans le Borinage (pr. Hainaut) – il y a déjà tenu plusieurs meetings –, où une grève de mineurs a éclaté, et veut gagner Frameries (pr. Hainaut, arr. Mons) où des heurts ont eu lieu la veille, provoquant la mort de deux personnes et plusieurs blessés. Empêché par la police, il gagne Cuesmes (aujourd’hui commune de Mons, pr. Hainaut, arr. Mons) où il tient un meeting pour soutenir la grève, mais dans le calme et l’union, puis se rend à Jemappes (aujourd’hui commune de Mons) où le commissaire accepte, à sa demande, de favoriser une rencontre entre une délégation de grévistes et la direction d’un charbonnage voisin. Cet exposé détaillé, basé sur son témoignage et le dossier d’instruction, est nécessaire pour d’évaluer ce qui suit.
Le 17 avril, Eugène Hins est arrêté dans l’imprimerie Brismée, qui imprime L’Internationale, avec d’autres dirigeants comme Roch Splingard*, correspondant pour le Borinage, Pierre Croisier, B. Delesalle (beau-père de Paul Robin) et Charles Coudroy, dirigeant verviétois, en rupture avec l’AIT. Le procureur général De Bavay, avec l’accord du ministre libéral de la Justice, Jules Bara, conduit lui-même la répression : [J’ai décidé] « …de porter un grand coup à ces bandits… », et ordonne d’arrêter les dirigeants de l’AIT, mêlés à ces événements. La prévention est débattue durant de longues semaines : atteinte à l’article 310 du Code pénal sur la base des caisses de résistances (incongruité juridique puisque la révision de 1866 du Code pénal ne fait plus de la grève un délit), escroquerie basée sur la rumeur d’un « trésor » de l’Internationale (très vite abandonnée par absence de faits). Est finalement retenue « la constitution d’une association dans le but d’attenter aux personnes et aux propriétés par perpétration de crimes et délits, soit comme provocateurs, soit comme participants ou comme complices », « le seul moyen d’atteindre les meneurs de l’Internationale » et d’empêcher le retour des grèves périodiques ». (Procureur De Bavay, 8 mai 1869).
Les poursuites, qui ont encore des effets en juin, s’évaporent ensuite dans la torpeur de l’été, par absence totale de preuve. Mais le drame se noue ailleurs. À part une brève rencontre, Hins est maintenu pendant près d’un mois à l’isolement. Sa femme, Jeanne, enceinte et malade, supplie en vain de pouvoir le rencontrer. Il est finalement libéré l’avant-veille du décès de son épouse, le 14 mai. L’indignation est maximale dans les milieux démocratiques où on accuse la justice, le procureur général d’être sinon responsables de la mort de la jeune femme, du moins de l’avoir accélérée sans aucun sentiment d’humanité. Il s’agit donc d’une incontestable instrumentalisation politique de la justice, justifiée par la crainte suscitée par l’Internationale au moment où se multiplient des grèves qu’elle n’a pourtant pas provoquées.

Eugène Hins est l’objet d’un véritable acharnement, comme figure emblématique de l’AIT, mais aussi pour avoir dénoncé publiquement les massacres de Seraing (pr. et arr. Liège), relayé en cela par le Conseil général de Londres qui condamne vigoureusement « The Belgian massacres », le 20 avril. L’expression est forte, mais elle exprime la vigueur de l’indignation sincère d’un jeune intellectuel bruxellois qui s’élève contre la manière dont la troupe traite et malmène une foule ouvrière en colère, n’hésitant pas à ouvrir le feu. Ce n’est pas la première fois, ce ne sera pas la dernière, ce qui a amené l’historien français Joël Michel (1987) à affirmer que, nulle part ailleurs en Europe occidentale, on aura de manière aussi constante fusillé, en toute bonne conscience, des ouvriers en colère.
L’action judiciaire est un échec, mais politiquement, la croissance fulgurante de l’AIT (1868-1869), à laquelle Hins n’est pas étranger, est stoppée nette. Une scission, antérieure, plus radicale, mais qui critique surtout l’omnipotente direction de la famille Brismée, s’associe avec une tendance plus modérée et profite de la situation pour susciter le trouble. Par ailleurs, les associations ouvrières locales sont déstabilisées par les perquisitions et les querelles internes (beaucoup n’ont pas récupéré leurs archives saisies). Dans le bassin minier du Borinage, une des principales fédérations se scinde en trois parties : l’une fidèle à la direction de l’AIT, l’autre fidèle au modéré opportuniste Charles Coudroy, et la troisième qui se dilue dans l’abstention, effrayée par les soupçons concernant la gestion des encaisses.

Paris

Après quelques semaines de retraite à Virton dans la famille de sa sœur, épouse de Michel Lorrain, Eugène Hins reprend vaillamment ses fonctions, d’abord pour organiser l’opposition à l’expulsion de son grand ami Paul Robin le 27 juillet 1869, qui s’est révélé un des dirigeants de l’AIT. Cependant, la justice le rattrape à la fin de l’année, en le condamnant pour un article paru dans L’Internationale dont il est l’éditeur et le secrétaire de rédaction. Le jugement porte sur la « calomnie » à l’égard d’un porion proférée par un mineur qui l’a accusé de racket. Défendu par Paul Janson, il est lourdement condamné à cinq cents francs de dommages et intérêts, frais de publicité du jugement et dépens. Incapable d’assumer ces frais (le journal non plus), Hins choisit, pour éviter un nouvel emprisonnement, de gagner Paris.
Retour sur image : Eugène Hins a sympathisé avec Eugène Varlin lors du Congrès international de Bâle du 6 septembre 1869 : ils ont le même âge, le même prénom, les mêmes convictions notamment féministes, dirions-nous aujourd’hui. De plus, accompagnant sans doute son père Désiré Brismée, Jeanne, l’épouse disparue, a participé en 1867, avec le relieur Boyenval, à l’offre d’une montre à Eugène Varlin frappée de la mention « à Varlin, ses amis relieurs ». Ce dernier, pour échapper à l’emprisonnement redouté à l’occasion du troisième procès de l’Internationale à Paris, s’est réfugié chez lui au numéro 12 de la rue des Alexiens (adresse des Brismée), le 18 juin (rapport de la Sûreté de l’État belge).
Vers le 24 juin, Eugène Hins gagne Paris, en principe pour rechercher des soutiens financiers nécessaires à la parution quotidienne de a Liberté, plus probablement pour soutenir l’AIT, rencontre les amis de Pierre Vésinier et assiste au procès qui se termine effectivement par de nombreuses condamnations. Il en rend compte dans L’Internationale du 10 juillet 1869. Il pense qu’au-delà de ses conséquences immédiates, ce procès pourrait favoriser l’Internationale en France, comme les tensions avec l’Allemagne pourraient favoriser la révolution, ce que pense également le dirigeant blanquiste Gustave Tridon (conversation entre les deux hommes, rapportée par un mouchard le 16 juillet). C’est à cette occasion qu’Eugène Hins rencontre sa future femme, Marie Iatskevitch, militante de l’AIT, qui travaille comme caissière à la cantine coopérative La Marmite, créée par Eugène Varlin dans le VIe arrondissement. C’est donc là qu’à son tour Hins cherche à échapper aux décisions de justice à la mi-août et pour épouser Marie le 18 octobre 1870 à la mairie. Ils vivent alors au numéro 41 rue Monsieur le Prince.

Eugène Hins est dès lors mêlé aux événements vécus par la capitale française, la chute de l’Empire, la proclamation de la République. Avec d’autres émigrés belges, il cherche à créer une unité combattante qui intégrerait la Garde nationale, mais essuie le refus du général Trochu et des Francs-tireurs de Gironde. Ne subsistent que des engagements individuels. Selon A. Sluys (1923), Hins se serait engagé au 193e bataillon de la Garde nationale, sous le commandement de Eugène Varlin. Plus modestement, Hins s’investit dans la reconstitution de l’Internationale dont les militants se réunissent en permanence dès le 5 septembre à la Corderie du Temple. Présent à la réunion du 18 octobre, il signe la circulaire publiant les décisions prises (Comité central républicain des 20 arrondissements de Paris). Il resserre ses liens avec Jean-Louis Pindy, Henri Bachruch, Pierre Lavrov et surtout Eugène Varlin. Il s’occupe de la propagande et du ravitaillement, sous l’autorité de la mairie du XIIe où il réside désormais.

Après la capitulation, Eugène Hins et sa femme quittent Paris le 6 février 1871, avec Henri Bachruch, gagnent péniblement à pied la Belgique, plus précisément Virton (pr. Luxembourg, arr. Virton) où ils arrivent épuisés le 15 février. Ils y sont accueillis par la sœur et le beau-frère, Michel Lorrain, de Hins. En revanche, son père refuse de le voir. Il publie dans La Liberté, du 5 mars au 16 avril, son témoignage sur la situation à Paris durant son séjour de six mois « pour rétablir la vérité ».
Après la sortie désastreuse des communards le 2 avril, Eugène Hins veut retourner à Paris pour combattre avec ses amis. Il en est dissuadé par Désiré Brismée et surtout Victor Arnould qui le convainc d’assumer le secrétariat de rédaction de La Liberté. Le journal, devenu quotidien le 18 avril, se proclame socialiste et prend sous sa direction la défense active des insurgés, avec hardiesse, à contre-courant de la presse belge. Il est vrai aussi que son épouse est enceinte : des jumelles, Jeanne et Katia, naissent à Bruxelles le 25 septembre 1871.

Dès la semaine sanglante est créé, au sein de la direction de l’Internationale, un groupe discret, dont fait partie Eugène Hins. Il organise l’accueil de communards en fuite, leur départ vers Londres ou Genève. Il fournit des passeports à Edouard Vaillant et Charles Longuet ainsi qu’à à d’autres communards pour les exfiltrer de Paris.

À l’automne 1871, la proposition est faite de fusionner La Liberté avec L’Internationale, l’organe de l’AIT, qui éprouve des difficultés financières, mais l’AIT nationale n’est pas prête à abandonner sa propagande à ces intellectuels proudhoniens, même si son secrétaire général, Eugène Hins, en est le secrétaire de rédaction. Ce dernier, secondé par Léon Fontaine, en France, en Angleterre, au Luxembourg ou encore en Suisse, cherche à obtenir des appuis financiers afin de créer un organe international de la démocratie socialiste, mais c’est un échec. La Liberté redevient hebdomadaire à partir du 12 novembre 1871. Hins perd son travail de secrétaire de rédaction rémunéré, mais continue à rédiger une chronique consacrée au mouvement social en Belgique et en Europe. L’hebdomadaire finit par disparaître en juin 1873, – « Nos temps ne sont pas venus » –, après avoir épuisé la somme rondelette de 25.000 francs or avancés par ses généreux donateurs.

Bakounine

Outre les activités militantes classiques, réunions, meetings, articles, il faut noter la participation active de Eugène Hins aux congrès internationaux de l’AIT. À Lausanne (Suisse) en septembre 1867, il défend un rapport minoritaire, avec Paul Robin et Prosper Esselens*, sur la question des femmes contre la contribution majoritaire défendue par César De Paepe*, qui plaide en faveur du principe, plus proudhonien, de la femme au foyer (et donc contre le travail des femmes). Il témoigne ainsi de son indépendance d’esprit par rapport à son nouveau milieu, mais aussi à ses propres engagements. À Bruxelles en septembre 1868, il défend contre César De Paepe*, qui est devenu son beau-frère, la proposition proudhonienne sur la liberté de la petite propriété. De Paepe, promeut la collectivisation et se rapproche donc à cette occasion des partisans de Karl Marx, contre ceux de Pierre-Joseph Proudhon, principalement français. Pour Paul Robin, absent, il développe un rapport sur l’instruction dans lequel il défend, en dehors d’une réforme profonde indispensable vers l’éducation rationnelle, le développement de formes d’éducation populaire qu’il a déjà pratiquées. Il se refuse à condamner la mécanisation du travail ; ce n’est pas la machine qui est en cause, mais le mode de production capitaliste. Il y défend la diminution du temps de travail, selon une argumentation qui est admise par tous, et aussi l’idée de « Cahiers du travail », sorte de cahiers de doléances des travailleurs. Ce rapport ne peut être pleinement discuté au congrès en raison de son introduction en séance, mais il fera l’objet d’essais en Belgique. Confirmés par le IIIe Congrès national belge à Bruxelles (16 mai 1869). Certains documents sont publiés dans Me Mirabeau verviétois, L’Internationale et La Liberté. À Bâle en septembre 1869, au contraire, Eugène Hins se rallie à l’option collectiviste, mais s’oppose à l’action politique. Il y défend avec Jean-Louis Pindy, ouvrier menuisier, militant de l’AIT à Paris, avec qui il restera lié ultérieurement, un intéressant rapport final sur les sociétés de résistance.

Au retour du congrès, avec Désiré Brismée et César De Paepe*, Eugène Hins voyage avec Michel Bakounine. En 1870, à Londres, Karl Marx dénonce de plus en plus vivement Bakounine dans sa correspondance, dans des rapports confidentiels, et demande l’alignement de tous sur cette position. Il dénonce Hins, « un écervelé », comme état un agent de Bakounine – « d’ailleurs sa femme est russe » –. De fait, Marc Mayné (voir Sources), qui détaille l’affaire, montre clairement qu’à la direction de l’AIT belge, il n’y a pas d’adepte de Bakounine, mais que Hins, en privé, a dénoncé dans une lettre à Marx, les attaques ad hominem de ce dernier contre le révolutionnaire russe. La section belge de l’AIT se positionne contre le centralisme, voulu par Marx, en défendant l’autonomie des fédérations nationales et régionales. Cette attitude conduit les représentants belges au Congrès de la Haye de septembre 1872 à s’opposer aux partisans de Marx. Hins n’est alors plus en Belgique. Pour reprendre la formule de Bernard Dandois, les Belges se sont positionnés « Entre Marx et Bakounine ». Les partisans de ce dernier sont restés minoritaires après la scission, sauf à Verviers (pr. Liège, arr. Verviers), même si la Belgique s’est positionnée dans les camps anti-autoritaires, contrairement à la Suisse Romande, certaines fédérations italiennes ou espagnoles devenues explicitement « anarchistes ».

La Russie et après

En juillet 1871, Eugène Hins soutient les grèves de mécaniciens et métallurgistes en faveur de la journée des 10 heures de travail. Quand La Liberté redevient hebdomadaire en novembre 1871, il perd son emploi stable et est obligé de chercher d’autres activités rémunératrices. Cela ne l’empêche pas de poursuivre ses activités militantes, notamment le soutien aux grèves de mineurs en Hainaut de janvier à mars 1872. Il gagne Stembert (aujourd’hui commune de Verviers). Il y propose un enseignement populaire payant qui lui permettrait de faire vivre sa famille. C’est l’échec, malgré l’appui des camarades verviétois. Hins est alors obligé de partir dans le pays de sa femme dans l’espoir d’y trouver une situation stable. Il cherche notamment l’appui de Pierre Lavrov pour obtenir des contacts. Mais arrivé à, Kiev (aujourd’hui capitale de l’Ukraine) puis à Saint-Pétersbourg (aujourd’hui district fédéral du Nord-Ouest, Fédération de Russie) en septembre 1872, il ne trouve que des emplois précaires de précepteur, une collaboration à une revue littéraire. Cette situation l’oblige à se séparer de sa famille et à reprendre des études à l’École normale militaire de la capitale russe (1873-1874). Diplômé, il trouve enfin un emploi stable en 1874 au Gymnasium militaire de Nijni-Novgorod (aujourd’hui district fédéral Volga, Fédération de Russie). Il s’abstient de toute activité politique, même s’il revient à plusieurs reprises en Belgique pour y voir ses proches. Il s’illustre alors par des traductions du russe et de l’ukrainien et fait connaître ces littératures à un public francophone.

Le changement de politique scolaire vers un enseignement laïque du gouvernement libéral (1878-1884) lui permet de rentrer en Belgique en 1880 et d’obtenir une charge d’enseignement à l’Athénée d’Ostende (Oostende, pr. Flandre occidentale, arr. Ostende), puis d’être nommé professeur de langues anciennes à l’Athénée de Charleroi. Il y a notamment Jules Destrée* comme élève. Il continue à traduire des classiques, grecs, latins, mais aussi sanscrits. Hins est également chroniqueur, sous plusieurs pseudonymes, dans divers journaux. Il s’en explique à son ami Jean-Louis Pindy le 1er mars 1913. « … Moi, heureux ? J’ai une pension, mais j’ai dû l’acheter cher : près de trente années de servage pendant lesquelles je n’ai pu écrire ce que je pensais que sous un pseudonyme – et encore quand on acceptait ma prose – et dire à haute voix mon opinion qu’entre les quatre murs d’une loge ».

Marc Mayné retrace systématiquement l’activité de Eugène Hins depuis son retour en Belgique. Redevenu « libre », Hins adhère au Parti ouvrier belge (POB). Présent sur la liste socialiste aux élections communales de 1902, il siège au conseil communal d’Ixelles (Bruxelles) de 1904 à 1908 à la suite de la démission d’un élu. Il participe activement à plusieurs congrès nationaux du parti. En fait, son engagement est visible dans son activité journalistique. En 1886, dans un organe libéral, il est vrai, il condamne et regrette les exactions des émeutiers du printemps à Liège et Charleroi, mais en rejette la responsabilité sur la bourgeoisie et sur le gouvernement catholique, insensibles à la question sociale. Ses propositions portent sur le développement de l’instruction dans la classe ouvrière, la constitution libre de syndicats, également caisses de secours mutuels, qui géreraient seuls les caisses de prévoyances industrielles (revendication de l’AIT), et négocieraient avec les employeurs les conditions de travail, et envisage une sorte de cogestion patronale-syndicale de l’entreprise. Il défend également le suffrage universel, y compris pour les femmes, malgré sa crainte de le voir renforcer l’influence catholique, et bien sûr les revendications politiques du POB. Eugène Hins se prononce contre la reprise du Congo par la Belgique, évoquant le projet d’internationalisation de la colonisation défendue par Hector Denis. Il est virulent à l’égard de Léopold II et souligne son « républicanisme ». Il est favorable à l’alliance avec le Parti libéral (après 1902), et penche pour l’option « parlementariste » en 1910 (participation directe ou indirecte au gouvernement), en particulier pour entamer « la décléricalisation » de l’État. Mais il souligne que cette tactique ne doit pas masquer le caractère « révolutionnaire et républicain » du parti. « Le parlementarisme » reste un moyen. Il se méfie toutefois des députés dont il voudrait voir l’influence diminuer à la direction du parti, pour limiter la tentation purement opportuniste de l’un ou de l’autre. Concernant la question militaire, il rappelle que « le pacifisme est contenu entièrement dans la question sociale. Quand celle-ci sera résolue, la paix régnera et pas avant » (Journal de Charleroi, 29 septembre 1912). Il se rallie néanmoins au projet gouvernemental de service personnel, soutenu par Jules Destrée*, mais, avec pour condition, l’introduction du suffrage universel. En 1914, Hins adhère à l’élan patriotique général.

Esprit libre, original, Eugène Hins défend, au sein du parti, ses convictions en dehors de tout souci de participer à ou de créer un groupe d’influence, il est écouté comme « grand ancien », mais sans plus. Sa voix résonne néanmoins dans son rappel du rôle des disparus prestigieux qu’il chronique systématiquement depuis la mort de César De Paepe*, son beau-frère, en 1890.

C’est dans le domaine de la Libre Pensée que l’activité de Eugène Hins est la plus marquante. Il est initié dans la loge La Charité de Charleroi (Grand Orient de Belgique) le 12 mai 1887, il y devient maître en juillet 1889. Membre de la Libre pensée en 1867, Hins y retourne durant les années 1900, en raison de l’effacement de Léon Furnémont tourné vers l’activité internationale, puis démissionnaire ? À moins que ce ne soit l’indifférence avec laquelle le mouvement socialiste le traite et de l’évolution du POB sous l’influence d’Émile Vandervelde qui théorise la notion de « la religion affaire privée » qu’il conteste. En 1905, il fonde le périodique La Pensée dans lequel il écrit régulièrement, publie dans la Bibliothèque de la Pensée des brochures antireligieuses et anticléricales. Il participe à la relance des sociétés locales et représente régulièrement la Belgique aux congrès internationaux. En 1912, après la disparition des associations fondatrices, L’Affranchissement et Les Solidaires en raison de celle de leurs créateurs, de l’évolution de la doctrine du parti, le POB demande la désaffiliation des cercles rationalistes qui en sont membres. « Si le libre-penseur ne peut se désintéresser des questions sociales, c’est en dehors des sociétés rationalistes, dans des groupements politiques et économiques, qu’il doit s’en préoccuper », déclare Hins en 1912. Il n’y a pas contradiction, mais cela permet au vieil homme de fustiger l’abandon du combat anticlérical par le POB et de critiquer après la guerre l’attitude d’Émile Vandervelde* et Jules Destrée* qui reconnaissent la légitimité de l’école catholique.

Les funérailles imposantes d’Eugène Hins relèvent plus de la Libre Pensée que de son adhésion au socialisme, même si de nombreux dirigeants socialistes sont présents mais ne s’expriment pas.

À consulter également ENCKELL M., SNEYERS H., Hins Eugène, dans Dictionnaire des anarchistes, Site Web : maitron.fr, mise en ligne le 31 mars 2014, dernière modification le 10 août 2020.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article241310, notice HINS Eugène, Marie, Auguste, Désiré. Pseudonymes : Diogène et Hamed. par Jean Puissant, version mise en ligne le 28 juin 2021, dernière modification le 29 juin 2021.

Par Jean Puissant

Gravure d'Eugène Hins dans BERTRAND L., Histoire de la démocratie et du socialisme en Belgique depuis 1830, t. 2, Bruxelles, 1907, p. 157.
Gravure d’Eugène Hins dans BERTRAND L., Histoire de la démocratie et du socialisme en Belgique depuis 1830, t. 2, Bruxelles, 1907, p. 157.

ŒUVRE : Collaboration à La Liberté (1867-1873), à L’Internationale (1870-1872), La Gazette de Charleroi (1883-1888 et 1901-1902), à La Réforme (1888-1890), au Journal de Charleroi (1903-1914), à La Pensée (1905-1920), à la Revue de Belgique et à La Société nouvelle – Bibliographie complète de son œuvre dans MAYNÉ M., Eugène Hins (1839-1923), mémoire de licence histoire ULB, 2 vol., Bruxelles, 1988, et DELIZÉE A., GORTCHANINA O., « Eugène Hins, un regard éclairé sur la Russie », dans Traductrices et traducteurs belges. Portraits réunis par Catherine Gravet, Mons, Université de Mons, 2013, p. 1-33.

SOURCES : SLUYS A., « À la mémoire d’Eugène Hins », La Pensée, n° 8, 23 février 1923 ; n° 9, 4 mars 1923 – MAYNÉ M., Eugène Hins (1839-1923), mémoire de licence histoire ULB, 2 vol., Bruxelles, 1988 – MAYNÉ M., Eugène Hins, une grande figure de l’Internationale en Belgique, Bruxelles, Académie Royale de Belgique, 1994 – DELFOSSE P. (dir.), Dictionnaire historique de la laïcité en Belgique, Bruxelles, 2005 – DELIZÉE A., GORTCHANINA O., « Eugène Hins, un regard éclairé sur la Russie », dans Traductrices et traducteurs belges. Portraits réunis par Catherine Gravet, Mons, Université de Mons, 2014, p. 1-33 – PUISSANT J., « The IMWA in Belgium (1865-1875) » dans BENSIMON F., DELUERMOZ Q., MOISAND J. (éd.), "Arise ye wrechted of the earth" : The first international in a global perspective, Amsterdam, Brill, 2018, p. 144-164 (Studies in global history, 29).

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