HORATH Aimée, Albertine, épouse BEURION

Par André Delestre

Née le 13 mai 1922 à Bézancourt (Seine-Inférieure, Seine-Maritime), morte le 21 septembre 2013 à Sotteville-lès-Rouen (Seine-Maritime) ; institutrice ; militante FEN-Ecole émancipée puis FERC-CGT ; militante communiste, féministe, antimilitariste, UFF, France-RDA ; militante associative d’Éducation et Formation, Association d’éducation populaire sottevillaise, MRAP, Secours populaire,.

Aimée Horath
Aimée Horath
Institutrice

Son père Jules Horath, était commerçant ambulant, établi à Bézancourt (Seine-Inférieure, Seine-Maritime). Profondément marqué par la guerre qu’il fit sur le front en Meuse puis dans le cercle polaire arctique en Russie, il subit les camps disciplinaires, avec ses camarades, suite au refus de combattre les bolcheviques après la signature de l’armistice. Il devint profondément antimilitariste et agit autour de lui pour la paix.

Sa mère, Honorine Bouchard, née le 3 novembre 1901 à Berville sur mer (Eure), était fille d’ouvriers agricoles, journaliers ne possédant aucune terre, prolétaires chez les paysans. Elle adora l’école, s’y rendait à pied avec les enfants du voisinage, dès l’âge de six ans, matin et soir, toute l’année, à six kilomètres de chez elle. Elle racontait que son père ouvrait des petits passages dans des haies ici et là pour lui ménager des raccourcis ! Mais, vu sa condition et l’époque, elle ne dépassa pas la fin de scolarisation primaire, à l’âge de onze ans. Elle conserva toute sa vie une très bonne culture générale, une écriture et une orthographe parfaite, le goût de la lecture, de l’histoire de France, qu’elle encouragea chez sa fille et plus tard ses petits-enfants. Après le décès de son mari en 1949, elle continua seule le commerce jusqu’à la fin des années 1970.

Les parents d’Aimée eurent des valeurs centrées sur le travail, l’honnêteté et le respect, l’entraide entre proches et voisins. Les deux parents, catholiques « comme tout le monde » mais peu pratiquants, étaient attachés à la laïcité, à l’école de la République et à ses valeurs.

Aimée Horath fut leur unique enfant. Cultivant de forts liens d’amitié, son père se lia avec l’instituteur du village, Louis Hobey, libre penseur et anarchiste. Ce militant des méthodes d’enseignement moderne type Freinet, pacifiste, syndicaliste et écrivain, fut le maître d’école d’Aimée Horath, mais aussi et surtout son premier inspirateur d’engagements humanistes et politiques. Sa pratique pédagogique, axée sur l’autonomie, encourageait la curiosité, le libre choix de sujets à étudier, la pensée critique et le libre arbitre. À côté des matières de l’enseignement proprement dit, il encourageait chez ses élèves la créativité et la collaboration à travers la pratique du journal de la classe, notamment.

Aimée Horath fut une bonne élève. Son instituteur poussa son dossier d’admission à l’école primaire supérieure où elle entra à quatorze ans, les élèves des classes sociales aisées, quant à eux, entraient au lycée à onze ans. Poursuivre ses études au-delà du certificat était encore rare à l’époque pour les gens de sa condition. Fille d’épiciers d’origine immigrée, venant de la campagne, elle bénéficia d’une bourse d’études, réalisant ainsi le projet de promotion sociale de ses parents. Elle fut pensionnaire à l’école primaire supérieure de Rouen, rue Saint-Lô, à partir de 1936, et obtint le brevet supérieur en 1942 qui lui ouvrit la voie de l’enseignement primaire.

Elle envisageait des études plus poussées (école des Chartes, école Normale supérieure ou école de journalisme) mais le contexte de la guerre en décida autrement. Elle travailla dès 1943 dans un lieu d’accueil d’enfants réfugiés aux Essarts, commune de Grand-Couronne (Seine-Inférieure, Seine-Maritime) en gardant le projet de reprendre ses études.

Mais en janvier 1946, elle fut mère célibataire de son premier enfant. Elle partit enseigner dans un préventorium à Embrun (Hautes-Alpes). Revenue en Seine-Maritime, désormais mère de deux enfants, après un premier mariage avec Louis Bayle, elle démarra une carrière d’institutrice à l’Éducation nationale. Aimée eut deux garçons et cinq filles, nés entre 1946 et 1964. Elle s’arrêta quelques années pour élever ses enfants dans leur jeune âge, après s’être remariée en 1949 avec Paul Beurion.

Celui-ci fut cheminot jusqu’en 1960 puis, après une reconversion obligée, ouvrier spécialisé en plasturgie aux Chantiers de Normandie à Grand-Quevilly. Sans être pour sa part réellement engagé, il participa aux activités des militants communistes de son quartier ou de son travail, distribuait l’Humanité-Dimanche ou des tracts à l’occasion, prit son tour de piquet de grève, assista aux fêtes de l’Humanité. Les enfants, abonnés à Pif le chien, participaient aux activités des Vaillants et les adolescents à celles de la Jeunesse Communiste.

Des années 1950 jusqu’à sa retraite en 1978, Aimée Horath fut enseignante.
Elle travailla successivement en écales à classe unique à la campagne en Seine-Maritime puis dans des groupes scolaires de Sotteville-lès-Rouen et Bihorel. Elle aima profondément son métier, et, pendant toute sa carrière, elle développa des méthodes de pédagogie active de type Freinet (imprimerie, autogestion par les élèves de la coopérative, correspondance avec des écoles de différents pays du tiers monde, mise en place d’activités culturelles et sociales périscolaires, voyages). Elle participa à des groupes de recherche en pédagogies innovantes et s’impliqua dans la défense de l’enseignement laïque.

La retraite venue, elle s’investit dans l’association Éducation et Formation à Rouen, en charge de l’alphabétisation, de lutte contre l’illettrisme et d’aide aux migrants. Elle y fut formatrice de terrain et développa, à partir de son expérience d’institutrice, de nombreux outils et supports de progressions pédagogiques adaptés.

Elle côtoya, notamment, Véronique Guérin, militante CGT, qui, après des études de droit du travail, fut avocate et conseillère prud’hommale et Albane Varin, militante de la Jeunesse ouvrière chrétienne féminine (JOCF) puis de la CGT qui œuvra pour une culture accessible à tous.

Pendant ces sept années, d’abord comme bénévole, puis comme salariée, quand le développement de l’association le permit, elle se consacra à l’accueil et à l’aide aux migrants, dans les foyers, les centres sociaux, puis dans les locaux permanents de l’association.

Elle prit très vite conscience que l’alphabétisation, et la maîtrise des savoirs de base étaient les clefs de l’intégration de ces hommes et femmes, qui, depuis des années, contribuaient au développement économique de notre pays. Ces migrants furent les premiers touchés lors des licenciements des années 1970-1980, puis des fermetures d’usines (Fermeture Éclair, Carnaud, CFEM, Baroclem, Queval….). Leurs employeurs ne s’étant jamais préoccupé de leur formation de base, ils ne purent accéder à des formations professionnelles permettant leur reconversion.

Aimée Horath-Beurion, Michel Chourin, directeur d’Éducation et Culture, devenue ensuite Éducation et Formation, développèrent des stratégies de formation adaptées à ces publics jamais ou peu scolarisés : alphabétisation fonctionnelle basée sur des mises en situations professionnelles ou sociales, créations de supports adaptés à la formation des adultes, parcours individualisés… Ce travail, qui favorisa le retour à l’emploi de nombreux migrants, l’accès à l’autonomie des femmes migrantes et l’intégration scolaire de leurs enfants, valut à l’association la reconnaissance du Fonds d’Action Sociale des migrants, puis du Groupe Permanent de Lutte contre l’Illettrisme. Éducation et Formation dut son développement et la reconnaissance de son action pour l’accès de tous à la formation de base, à la volonté et l’acharnement de quelques pionnières et pionniers, dont Aimée Horath-Beurion fut l’une des principales chevilles ouvrières.

Dès le début des années 1950, elle rejoignit le Parti communiste français. Elle habitait à ce moment dans un quartier de cheminots, « le Toit familial », rue du Colonel Fabien à Sotteville-lès-Rouen (Seine-Inférieure, Seine-Maritime), quartier ou logeaient de nombreux militants communistes. Plus tard, elle fit partie de la section d’Ymare où elle fut directrice d’école de 1970 à 1977.

Elle fut active à la section PCF de Petit-Quevilly, où elle résida à partir de sa retraite en 1978, militant notamment avec Jean Joulin, Henri Levillain, Robert Pagès, Claude Michaut qui fut directrice de l’école maternelle Jean Baptiste Clément, Pierrette Daum, André Moutier, professeur au collège Diderot … Comme militante communiste, Aimée Horath-Beurion exerça de nombreuses responsabilités à titre informel, rédactionnelles et techniques, tâches administratives, participation à des colloques et séminaires, organisation des événements et fêtes.

Son intérêt pour l’éducation et la culture croisa ses engagements politiques : voyageant dans les pays du « socialisme réel », elle alla dans tous les pays de l’Est sans exception et en Afrique, le Burkina Faso, le Bénin où elle visita des lieux d’expérimentation sociale et pédagogique.
Elle se rendit à de nombreuses reprises en République Démocratique d’Allemagne (RDA) à la rencontre de militants avec lesquels elle correspondait, en particulier sur la thématique de l’enseignement. Et fut membre de l’association France-RDA.
Dès les années 1950, elle adhéra et milita activement à l’Union des femmes françaises (UFF).

Son ancienne condition de mère isolée, puis de mère de famille nombreuse, inspira son engagement pour la cause des femmes, leur promotion sociale et professionnelle pour gagner leur indépendance. Avec ces femmes militantes de terrain, elles organisèrent des campagnes en faveur du contrôle des naissances et de l’accouchement sans douleur.

Entre 1960 et 1962 ce fut l’action des mères contre les départs des appelés à la guerre d’Algérie par des manifestations, tractages, réunions publiques, blocages des voies à la gare de Sotteville-Lès-Rouen au départ des appelés et lors du rapatriement des cercueils de jeunes hommes morts au combat.
À Ymare, en 1970, avec Lucette Guillot et Suzanne Marchetti entre autres, elles créèrent un comité de l’Union des femmes françaises. Leur association dynamique organisa dans le village des réunions-débats, comme avec le docteur Meunier, pédiatre à l’hôpital Charles Nicolle, sur le développement de l’enfant, initia des cours de gymnastique féminine ou encore des actions d’aide en faveur du Liban.
Elle poursuivit tout au long de sa vie son engagement pour les droits des femmes.
Malgré ses très nombreuses activités et obligations familiales, elle ménagea toujours du temps pour nourrir et partager son appétence pour les arts et la culture. Aimée fut une grande lectrice, connaisseuse de la littérature et du théâtre, de la musique classique et jazz comme de la chanson française engagée, d’Aragon à Jean Ferrat, de Francesca Solleville à Alain Leprest.
Férue de peinture classique, impressionniste et d’art moderne, elle fréquenta à toute occasion les expositions et les musées. Dans les différentes écoles où elle enseigna, elle mit toujours à disposition ses propres disques, livres de peinture et grandes encyclopédies pour l’initiation culturelle et artistique de ses élèves. Ainsi, les enfants purent connaître Gershwin ou Rachmaninov, Renoir aussi bien que Picasso, Bernard Buffet ou Calder.

Dans les trois écoles de campagne où elle fit une bonne partie de sa carrière d’institutrice, elle organisa avec ses élèves des grands spectacles joués à la salle des fêtes, avec théâtre, chant et danse, dans des mises en scènes et chorégraphies « maison », les aînés de ses propres enfants mettant la main aux décors et costumes. Toujours motivée par ses convictions, elle fréquenta régulièrement le festival du théâtre populaire de Bussang (Vosges) et près de chez elle, le théâtre Maxime Gorki de Petit-Quevilly. Adhérente à la Fédération de l’éducation nationale (FEN), elle participa au groupe départemental de l’École émancipée et à nombre de combats pour la défense de l’école laïque. Elle fut à l’origine, notamment avec Véronique Guérin, de la section syndicale CGT à « Éducation et Formation » dont elle fut une des animatrices jusqu’à son départ en 1985. Aimée Horath-Beurion participa au conseil national de la Fédération éducation recherche culture (CGT-FERC). Elle a toujours eu un engagement syndical fort tout en refusant, volontairement, les responsabilités de premier plan, les titres ou fonctions.
Elle revendiquait d’être une personne de terrain, dans l’action avec les « sans grade » mais, en même temps, poussait les femmes et les jeunes générations à accéder aux responsabilités.

Elle fut adhérente à la Fédération des œuvres laïques (FOL), œuvrant pour l’accès aux vacances des enfants des milieux populaires. Elle créa un groupe Francs et Franches Camarades au village de Bierville (Seine-Maritime), où elle enseigna en école primaire (1968-1970).
Membre de l’Association d’Éducation Populaire (AEP) de Sotteville-lès-Rouen entre 1967 et 1972. Tout en étant profondément attachée à la laïcité, et anticléricale par conviction, elle ne fut pas sectaire et s’attacha d’abord à la qualité des personnes et à leurs preuves sur le terrain : c’est ainsi qu’elle s’engagea bénévolement, aux côtés de l’AEP, association portée par des groupes de parents, des enseignants proches du parti socialiste et des prêtres de la paroisse Notre Dame de l’assomption à Sotteville-lès-Rouen, qui organisaient des camps de vacances en montagne pour les jeunes, auxquels elle participa comme animatrice bénévole pendant plusieurs années.
Elle fut adhérente au Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (MRAP) où elle rencontra Liliane et Claude Lainé et d’autres militants de Darnétal très actifs.

Fin 1980, elle tint des permanences au Secours populaire français (SPF) à Petit-Quevilly. Continuellement, elle mena des activités bénévoles de soutien scolaire pour des enfants de son quartier et aida à la rédaction de mémoires professionnels pour des étudiants en travail social et éducation.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article241849, notice HORATH Aimée, Albertine, épouse BEURION par André Delestre, version mise en ligne le 5 septembre 2021, dernière modification le 30 mai 2022.

Par André Delestre

Aimée Horath
Aimée Horath
Institutrice
Remise de diplômes à des travailleurs immigrés au centre Education formation du Petit-Quevilly
Pour les 80 ans de Madeleine Dufour, figure de l'U.F.F de Sotteville-lès-Rouen
Pour les 80 ans de Madeleine Dufour, figure de l’U.F.F de Sotteville-lès-Rouen
Aimée au centre, avec Mesdames Germaine Pican, Prudhomme, Dissoubray, Simon, Noblès, Maridor, Lechevalier, Lepart, lescot, Dufour, Daumé, Lecossois,
Manifestation de la CGT
Cours d’alphabétisation de familles immigrées
Comité UFF du Madrillet
Comité UFF du Madrillet
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SOURCES : Archives familiales, entretiens avec sa fille Gisèle Samada. — Louis Hobey La guerre ? C’est ça !..., Éditions Pleins Chants.

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