CHATILLON Christian dit Chris (Ferlinghetti)

Par Jean-Paul Salles

Né le 1er septembre 1946 au Havre (Seine-Inférieure, Seine-Maritime), mort le 9 juillet 2019 au Havre, cadre à la Caisse d’allocations familiales. Militant syndicaliste à l’UGICT-CGT, sympathisant puis militant de la JCR et de la LC/LCR jusqu’au milieu des années 1970, candidat LC aux élections législatives de 1973 au Havre  ; militant d’ATTAC.

Réunion de militants havrais des années 1970, en 2007 près de La Rochelle : Christian Chatillon est le deuxième à partir de la gauche

Christian Chatillon naquit au Havre, dans un appartement réquisitionné situé dans le quartier du Rond-Point, ses parents ayant dû quitter en 1944 le quartier du port menacé de bombardement. Son père, comme son grand-père paternel, étaient charpentiers de navire et lui-même était destiné à l’usine. Cependant, ayant obtenu le Certificat d’Études primaires (CEP) en 1959 et un brevet sportif, il ne s’inscrivit pas au Centre d’apprentissage des Vikings (une annexe des Tréfileries et Laminoirs) comme l’auraient voulu ses parents. Il fut admis en 5e de rattrapage au lycée de la Porte Océane tout juste ouvert. Ayant obtenu le BEPC, il quitta le lycée en 1964 et commença à travailler.
Il trouva tout de suite un travail de coursier dans une entreprise d’avitaillement de navires. Son travail consistait à sillonner le port, portant les papiers dans tous les postes d’une sorte de zone franche pour permettre le chargement sur les navires de toutes les denrées nécessaires à l’équipage et des parfums, cigarettes, alcool. Il fit ce travail pendant 6 mois et après quelques mois de chômage il fut embauché à la régie Renault à Sandouville, au début de l’année 1965. Il était mieux payé mais ne supportait pas ce travail pénible : 50 heures de travail en cinq jours, sans compter le transport. Cela faisait des journées de douze heures, « en hiver on ne voyait pas le jour » (Salles, 2004, p.585). De plus il ne supportait pas la maîtrise, constituée de ruraux en voie de prolétarisation. Leur mission était de « serrer » les jeunes. Il n’était pas politisé, mais « rebelle ». Ensuite, il a travaillé dans la région parisienne comme plombier. Il travaillait 60-70 heures par semaine, avec un bon salaire. Il a tenu trois mois puis est revenu au Havre comme caréneur, nettoyant les bateaux en cale sèche. Puis durant l’été et l’automne 1966, il partit en Suède en auto-stop avec des copains. Ils furent pris en Hollande, près d’Amsterdam, par des hippies en combi Volkswagen. Ils vivaient dans une sorte de phalanstère. Il allait avec eux distribuer des tracts contre l’intervention américaine au Vietnam, ils avaient de grandes discussions, moitié en anglais, moitié en français, il commença à se politiser. En fait ils appartenaient au mouvement Provo, groupe contestataire et libertaire implanté en Hollande, en lutte contre les disciplines, les hiérarchies de la société industrielle, de l’Ouest comme de l’Est, au profit d’une société ludique.
De retour au Havre en novembre-décembre 1966, il rencontra les militants qui venaient de créer la JCR, notamment Yves Salesse, professeur de mathématiques originaire de Caen, également Jean-Pierre de Bruyn, Marc-André Glück, jeune militant, ancien « porteur de valises » pour le FLN, déjà militant du PCI minoritaire trotskyste, de même que Catherine Samary venue quelquefois de Paris. Ces militants ont contribué à le former, l’ont fait lire. Ils l’ont empêché, dit-il, « de tomber dans la délinquance » (Salles, 2004, p.586). Il milita aussi au MCAA (Mouvement contre l’Armement atomique), collant des affiches et inscrivant des mots d’ordre sur les murs de la ville.
En 1967, il passa un an à Dreux (Eure-et-Loir), embauché à la Radiotechnique, pour monter des téléviseurs à la chaîne. Il fit du prosélytisme, gagnant un ouvrier portugais à la JCR. De retour au Havre en février 1968, il rejoignit le groupe militant fort désormais d’une dizaine de jeunes. Il y trouva sa compagne, Isabelle. Ils vendaient Avant-Garde Jeunesse, le journal de l’organisation, dans les quartiers, malgré l’hostilité des militants du PC. Grâce à la ronéo dont ils disposaient, ils pouvaient tirer des tracts adaptés à la situation locale. Deux militants, déjà étudiants à Rouen, faisaient l’aller-et-retour entre les deux villes. Il avait trouvé un travail à la Sacem, une usine de montage d’ascenseurs, un travail éprouvant dans un atelier très froid l’hiver, suffocant l’été. Il y resta jusqu’en janvier 1969.
Il avait choisi son pseudonyme, Ferlinghetti, pour se démarquer. Fasciné par la contre-culture née sur la côte Ouest des États-Unis, par la beat generation, il voulut ainsi rendre hommage à une de ses figures importantes. Lawrence Ferlinghetti, né en 1919, poète, éditeur, fut aussi un des créateurs de la célèbre librairie de San Francisco, City Ligths.
Janvier 1969 constitua. un tournant dans la vie professionnelle de Christian Chatillon. En effet, il fut recruté par la Caisse d’Allocations familiales (CAF) du Havre comme intérimaire pour traiter les dossiers qui s’étaient accumulés. La direction l’embaucha comme permanent, après qu’il eut passé un concours. Et de nouveau après un concours, le voici technicien en décembre 1969. Ce travail lui convenait beaucoup mieux, le rythme était moins stressant qu’en usine et le soir il n’avait pas les mains pleines de coupures. De plus, il travaillait en ville. Il ne classait plus seulement les dossiers mais commençait à liquider les prestations familiales. Après la mort subite de sa compagne Isabelle, morte à 20 ans d’une rupture d’anévrisme, en octobre 1971, remis de sa dépression, il prépara le concours de cadre. La formation avait lieu à Rouen, dans le cadre du Centre normand de formation professionnelle. Les cours portaient sur la culture générale, le management. En 1973, il devint donc cadre à la CAF, une fonction qu’il occupa jusqu’à sa retraite.
Ces années furent aussi des années de militantisme intense. Il fut délégué au congrès de fondation de la Ligue communiste (LC) tenu à Mannheim (RFA), du 5 au 8 avril 1969. Les débats de tendance lui passaient un peu au-dessus de la tête, selon son témoignage, mais ces moments d’échange comme les stages auxquels il participa contribuèrent à sa formation. Il participa aussi dans la campagne normande à la collecte des signatures d’élus locaux qui permit de présenter [Alain Krivine6>136624] aux élections présidentielles en 1969 et 1974.
Il fut le candidat de la LC aux élections législatives du 4 mars 1973 sur la 6e circonscription de Seine-Maritime (Le Havre), Françoise Rosevègue étant sa suppléante. Sur son lieu de travail, dès 1969 il fut à l’origine de la création d’une section syndicale CGT, trouvant trop réformiste la section CFDT déjà existante, menée par une assistante sociale-chef très chrétienne. Étant donné la faible implantation de la Ligue dans ce milieu, il se débrouilla seul, conscient de la distance existant entre le discours politique de son organisation et le travail syndical quotidien. Ce divorce l’amènera à partir de 1974-75 à s’éloigner peu à peu de la LC pour privilégier son engagement dans l’UGICT-CGT.
Il n’abandonna toutefois pas ses idées de jeunesse, refusant par exemple l’adhésion au PS et une carrière d’élu socialiste comme cela lui avait été proposé. Pour lui, son passé militant lui permettait « d’avoir un engagement citoyen conscient, réfléchi ». En 1995, il décida de créer avec d’autres anciens militants de la Ligue le groupe d’ATTAC du Havre dont il devint le trésorier.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article241917, notice CHATILLON Christian dit Chris (Ferlinghetti) par Jean-Paul Salles, version mise en ligne le 3 août 2021, dernière modification le 3 août 2021.

Par Jean-Paul Salles

Réunion de militants havrais des années 1970, en 2007 près de La Rochelle : Christian Chatillon est le deuxième à partir de la gauche

SOURCES : entretien réalisé à son domicile au Havre, le 5 avril 2002, reproduit dans Salles Jean-Paul, La LCR et ses militant.e.s (1968-1981). Étude d’une organisation et d’un milieu militant, Thèse pour le doctorat en histoire, Paris I Panthéon-Sorbonne, juin 2004, volume III, p.584-590. — Niek Pas, « Provos », in A. Artous, D. Epsztajn et P. Silberstein, La France des années 1968, Syllepse, 2008 p.677-682. — site Match ID (données d’état-civil).

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