LAINÉ Tony

Par Danielle Papiau

Né le 25 avril 1930 à Paris (XVe arr.), mort le 21 août 1992 à Toronto (Canada) ; médecin psychiatre et psychanalyste ; militant communiste jusqu’en 1986.

Tony Lainé était le premier né d’une fratrie de trois garçons, fils de Roger Lainé (1901-1979) et de Lydia Kleimann. Ses parents s’étaient rencontrés quand sa mère était secrétaire particulière de Pierre Lainé, militant socialiste, son futur beau-frère. Lydia Kleimann, née en 1906, était issue d’une famille juive russe (de la famille des musiciens Arthur et Antoine Rubinstein) qui alliait tradition intellectuelle du côté maternel, et tradition religieuse et commerçante du côté paternel. La famille qui avait connu le bagne après 1905, s’était installée à Tchita, en Sibérie. Lydia Kleinman émigra en France pour être soignée du mal de Pott, et passa les années de la Première Guerre mondiale immobilisée à Berck (Pas-de-Calais). Guérie, considérée comme une « miraculée », sa vie resta marquée par une grande activité imaginaire et une forte appétence intellectuelle. Elle passa une licence de philosophie à la Sorbonne, s’intéressa beaucoup à la psychologie dynamique auprès de Pierre Janet et fréquenta Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, et Claude Lévi-Strauss. Toute sa vie, elle écrivit des textes et des poésies. Secrétaire de l’épouse d’Abel Ferry, de Léon Jouhaux puis de Pierre Lainé, candidat SFIO en 1929, elle rencontra Roger Lainé qu’elle épousa. Ce dernier était ouvrier métallurgiste de tendance anarcho-syndicaliste, d’abord à Paris puis à la manufacture d’armes de Châtellerault (Vienne). Ils s’installèrent dans le village voisin de Dissay (Vienne) où Lydia Lainé devint institutrice, passionnée par l’éducation des jeunes enfants auxquels elle se consacra en tant qu’institutrice puis directrice d’école maternelle à Poitiers jusqu’à la fin de sa carrière. Elle exerça aussi les fonctions de secrétaire de la fédération des Femmes socialistes de la Vienne.

Refusant de cacher sa judéité au début de l’Occupation, Lydia Lainé dut s’installer en Zone sud, pendant que Roger Lainé rejoignait le maquis du département voisin de l’Indre et devint responsable FFI. De 9 à 14 ans, Tony Lainé chercha à protéger sa mère en surveillant les publications antisémites et en l’aidant à se cacher. En 1945, il abandonna ses études pour travailler chez un paysan, afin d’aider sa mère et son frère cadet, Yves, né en 1938 — son second frère, Alex, naquit après la guerre.
Tony Lainé reprit ses études en 1946, s’intéressa à la littérature et gagna un prix de poésie pour un poème intitulé « Du sang sur la neige ». Il adhéra aux Jeunesses socialistes en 1945 puis à l’UJRF en 1946 et au Parti communiste en 1947, à l’âge 17 ans. En 1948, après le baccalauréat, il s’orienta vers la médecine et entra en PCB à Poitiers (Vienne). Il réussit l’externat puis l’internat de médecine de 1955 à 1960. Durant ses stages, notamment à l’asile Pasteur à Poitiers, il découvrit la pédiatrie, puis la psychiatrie vers laquelle il s’orienta : « L’occasion peut-être de fuir quelque chose de la médecine que je trouvais trop difficile...La mort réelle, physique, des enfants » déclara-t-il.

Il s’était marié en 1952 avec Anne Marie Pain qu’il avait connue dans son village, secrétaire dans une maison d’édition, et devint le père d’une fille, Anne née en septembre 1952.

En 1955, il déclencha une primo-infection tuberculeuse, qui lui évita le départ en Algérie, et le conduisit au sanatorium de Saint-Hilaire-du-Touvet en Isère. Après sa guérison, il y poursuivit son internat, et remplaça le directeur médical dans un centre de post-cure.

Docteur en médecine en 1959, lauréat de la faculté de médecine pour sa thèse « Psychoses thérapeutiques et troubles moteurs », puis reçu premier au concours des hôpitaux psychiatriques en 1960, il fut nommé médecin-chef à l’hôpital d’Evreux (Eure). Il y enleva les entraves que les malades portaient aux pieds, brûla les paillasses, et ouvrit les portes de l’hôpital avec le soutien des malades et du personnel. En 1961 il fut nommé médecin-chef en psychiatrie générale au Centre hospitalier édifié à Poitiers sur le site de la Milétrie. Il y regroupa des enfants que l’on avait presque abandonnés, créant un service de psychiatrie infanto-juvénile à vocation régionale. Il mit en œuvre une « psychiatrie alternative » fondée sur l’insertion des malades dans la communauté et la formation d’un personnel pluridisciplinaire. Avec le docteur Léon Fouks, son patron et le directeur René Fruchard, il participa à la modernisation de l’hôpital et à la mise en place d’un travail d’équipe, organisa un club thérapeutique animé par les malades, qui publiait un journal mensuel Milétrie–Presse, rédigé conjointement par les malades et les soignants, et anima une série d’activités culturelles. Il enseigna la psychologie clinique à la faculté des lettres et sciences humaines, et la psychopathologie à la faculté de médecine. La période était caractérisée par de grands espoirs thérapeutiques fondés sur la biologie du cerveau et le développement des psychotropes. Il publia de nombreux articles, y compris dans un ouvrage américain, sur les pionniers de la chimiothérapie. Cependant il entra en conflit avec son patron face aux pressions des laboratoires pharmaceutiques. En stage à Saint-Alban (Haute-Garonne) il assista François Tosquelles et rencontra Roger Gentis.

Insatisfait de ces prescriptions empiriques, Tony Lainé commença à s’interroger sur sa pratique et s’engagea en analyse avec Nathalie Zaltzman, une lacanienne, épouse de François Perrier, qui le libéra d’un bégaiement obsédant et lui permit de devenir orateur. En 1960, il rencontra Franco Basaglia, dont il devient l’ami. Il créa une série de services ouverts, un BAPU (Bureau d’aide psychologique universitaire) dont il fut médecin directeur de 1964 à 1971, un IMP (Institut médico-pédagogique), un Centre d’observation pour les adolescents, et participa au sein des CEMEA à la formation des infirmiers. Non conformiste sur le plan thérapeutique, il aida les jeunes en difficulté, en les écoutant dans les cafés, lorsque ceux-ci refusaient les consultations traditionnelles. Il encouragea des lieux d’accueil non spécialisés.

Tony Lainé reliait fondamentalement son activité de lutte contre l’enfermement asilaire et contre toutes les exclusions à son engagement politique au PCF. Secrétaire de la cellule de l’hôpital en 1957, il devint membre du Comité de section de Poitiers, en 1959-1960, après avoir suivi une école de section en 1951, et une école fédérale en 1955. Il fut aussi animateur du comité antifasciste en 1958 et du Mouvement de la paix départemental. De 1962 à 1972, il fut membre du Comité fédéral de la Vienne sous la direction de Paul Fromonteil qui développait une vision ouverte et modernisée du PCF, contrastant avec celle incarnée par l’ancien secrétaire fédéral, Maxime Dumas. En 1968, il prit quelques distances avec les positions officielles d’un noyau de professeurs communistes de l’université et bénéficia du soutien du service d’ordre CGT pour assurer ses cours, contre les interventions des situationnistes locaux. En 1968, il fut candidat aux élections législatives dans la 1ère circonscription de Poitiers où il ne réussit pas à endiguer la vague UNR. Le pharmacien et député-maire UNR, Pierre Vertadier, fut réélu. En 1971 aux élections municipales il conduisit la liste « Union pour une gestion moderne, sociale et démocratique » où étaient réunis des militants progressistes et des militants du PCF, du PS et du PSU. Il réalisa un bon score avec 33,82% des suffrages mais sans aucun élu. Au niveau national, il participa à la commission des médecins du PCF, avec Lucien Bonnafé.

Après une tentative de départ en Martinique qui échoua pour des raisons politiques, il fut nommé médecin-chef du 2e secteur de psychiatrie infanto-juvénile de l’Essonne, en 1972. Il y rejoignit Lucien Bonnafé, médecin-chef à Corbeil, avec le projet d’innover dans un département en pleine extension, moins marqué par la psychiatrie traditionnelle. Tony Lainé y créa « Le Pradon » un lieu alternatif à l’hôpital, qui travaillait en réseau avec l’ensemble des structures et des associations de l’enfance. Il y développa des échanges avec le courant anti-institutionnel italien autour de Basaglia, et fit intervenir auprès des jeunes malades, de nombreux artistes. Il fut le défenseur infatigable d’une psychiatrie qui intervint sur ce qu’il appelait « les deux scènes », celle de l’écoute de la souffrance individuelle et celle de l’intervention collective en politique, contre les exclusions, pour les moyens donnés au soin, et pour que les questions de la psychiatrie soient l’objet d’un débat populaire.

Sur le plan académique, Tony Lainé fut chargé de cours à la faculté de médecine de la Pitié-Salpêtrière de 1973 à 1985, et membre du jury de l’agrégation de pédopsychiatrie de 1974 à 1978. C’est dans ce contexte qu’il fait la connaissance en 1973 de Daniel Karlin, réalisateur à la télévision. De leur collaboration découla une série de documentaires télévisés, donnant ensuite matière à des livres, qui ouvraient au grand public les questions de l’exclusion et du regard porté sur la folie. « Une année avec Capucine » montre l’évolution d’une petite fille au cours d’une année de maternelle. En 1974, une série d’interview avec Bruno Bettelheim concernait l’expérience de l’école orthogénique de Chicago qui accueillait les enfants autistes. « La raison du plus fou », en 1975 donnait la parole aux adultes dits « fous ou débiles ». L’émission eut un retentissement national et fut à l’origine d’un véritable débat populaire. Suivirent « La mal vie » en 1978 réalisée avec l’écrivain Tahar Ben Jelloum, sur la vie en foyers des travailleurs émigrés, puis de 1979 à 1983 « Frédérique, une deuxième naissance », une série d’émissions retraçant sur cinq ans le parcours d’un enfant autiste.

Tony Lainé devint ainsi la figure symbole du psychiatre communiste, et du combat humaniste contre toutes les formes de ségrégation. Il participa au travail des commissions du CERM (Centre d’études et de recherches marxiste), fut nommé en 1974 responsable de la commission des médecins, qui se transforma en commission santé, puis fut intégrée dans la commission cadre de vie, qu’animait Pierre Juquin. Durant les années 1970, il devint le porte-parole du PCF sur les questions de santé, écrivit dans l’Humanité, la Nouvelle Critique et France Nouvelle, animant les débats pour promouvoir une psychiatrie démocratisée et ouverte sur la cité, dans le cadre du Programme commun de gouvernement, et contre une antipsychiatrie qui tendait à assimiler répression sociale et censure psychologique.

En septembre 1975, il anima avec Lucien Bonnafé un important débat à la fête de l’Humanité, avec des représentants éminents des syndicats de psychiatres, au cours duquel il condamna les utilisations de la psychiatrie à des fins de répression politique, en Union Soviétique.

Symbole et animateur de la période d’ouverture unitaire du PCF et de l’alliance avec les intellectuels, Tony Lainé fut évincé de la Commission Santé en 1978 lorsque le PCF s’engagea dans le repli ouvriériste qui suivit la rupture du Programme commun. Malgré cela, il participa activement à l’action de Jack Ralite, nommé ministre de la Santé en 1981dans le gouvernement de Pierre Mauroy. Le discours de Sotteville-les Rouen, prononcé au cours du « tour de France de la Santé » du ministre, suivi de la commission Demay furent largement préparés et animés par Lainé et Bonnafé. Ils y développaient l’ensemble des thèses de la psychiatrie progressiste. Mais la mise en œuvre de cette nouvelle politique ne fut suivie d’aucune proposition législative et fut freinée par le PCF, provoquant une rupture profonde chez ce militant de longue date.

Durant la période de crise structurelle qui traversa le Parti communiste dans les années 80, Lainé et Karlin firent partie de ceux qui, tout en maintenant leur fidélité à l’organisation, intervenaient pour l’ouverture d’un débat et la redéfinition de la ligne politique, sans être entendus. En mars 1986, après l’échec aux élections européennes du PCF ramené à 10% d’influence électorale, et alors que Mikhail Gorbatchev engageait sa politique de perestroïka en URSS, Lainé et Karlin lancèrent, dans le journal Le Monde, un appel « pour un XXVIème congrès » avec l’objectif de refonder la ligne politique et de promouvoir une équipe de direction alternative. Cet appel reçut en quelques jours le soutien de 3 000 signataires, sans infléchir en rien la ligne du PCF. Désormais qualifié de dissident et de « liquidateur du Parti », Tony Lainé se replia sur son activité professionnelle et sur sa vie personnelle.

Séparé depuis 1974 de sa première femme, il épousa Katleen Kelly, une juive hongroise émigrée au Canada, sociologue, et qui effectuait depuis 1971 une mission de recherche pour l’OCDE sur l’utilisation des média audiovisuels dans l’éducation des enfants handicapés, tout en se formant à la psychanalyse. Ils eurent un fils, Étienne, né en 1980. Aux côtés de cette militante de l’intégration, Tony Lainé développa les relations internationales en faveur de l’intégration des enfants handicapés, et poursuivit son action pour transmettre son expérience auprès des multiples partenaires de la santé, de l’éducation et de l’administration, non sans souffrir de son éviction du PCF et de l’isolement relatif qui était associé à la perte de rayonnement de celui-ci. Il écrivit encore avec Daniel Karlin Les violences de l’amour (1986,) L’amour en France (1990), Justice en France (1991).
Il mourut subitement d’un accident cardiaque au Canada, « blessé que ce parti ne soit pas ce qu’il avait imaginé, et pour lequel il avait tant lutté » et avec lequel il avait voulu renouer avant son départ au Canada selon certaines sources.

Daniel Karlin et Jack Ralite témoignèrent dans l’hebdomadaire Révolution de l’exceptionnel apport de ce compagnon fidèle à son engagement, habité à la fois par la mémoire et la construction du futur dans le champ de la psychiatrie comme de la société. Un peu oubliée, l’œuvre filmée de ce psychiatre qui « haïssait les murs » et voulut extirper la folie de « carcan asilaire » est redevenue d’actualité depuis quelques années.

Plusieurs établissements publics portent son nom : un pavillon d’hospitalisation en pédopsychiatrie au Centre hospitalier de Poitiers, le Centre médico-psycho-pédagogique d’Athis-Mons, la Maison de l’enfance à Aubervilliers (à l’initiative de Jack Ralite), l’école maternelle de Dissay et le groupe scolaire du quartier des Sables à Poitiers.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article241931, notice LAINÉ Tony par Danielle Papiau, version mise en ligne le 4 août 2021, dernière modification le 4 août 2021.

Par Danielle Papiau

ŒUVRE  : Les documentaires cités dans la notice ont pour la plupart donné naissance à des livres publiés aux Éditions sociales. Avec Daniel Karlin, La raison du plus fou, Paris, Éditions sociales, 1977. — La mal vie (préface de Tahar Benjelloul), Paris, Éditions sociales, 1978. — Le petit donneur d’offrandes et autres histoires de fou, Paris, Éditions sociales,1981. — La mort du père et autres récits du fils, Paris, Éditions sociales/Messidor, 1983. — Les violences de l’amour, Paris, Grasset, 1986. — L’amour en France, Paris, Grasset, 1989.

SOURCES : Fonds Tony Lainé, IMEC. — Arch. du comité national du PCF, autobiographie du 24 avril 1962. — Biographie, ministère de la santé. — Synapse, mai 1990. — Entretiens avec Anne Lainé (31 février 2012-25 mars 2012), Ketty Lainé (17 novembre 2011), Raymond Chaumon (14 juin 2011), Fanck Chaumon(3 décembre 2009) , Yves Lebon(15 janvier 2013). — Le Monde, 23 août 1992, « Psychiatrie en liberté ». — Révolution n° 665, 26 novembre-2 décembre 1992. — Eva Proust, « Tony Lainé, le psychiatre qui haïssait les murs », L’Actualité nouvelle Aquitaine, 7 février 2020. — Maxime Vallée, La Fédération de la Vienne du Parti communiste français, de la mort de Maurice Thorez à la signature du Programme Commun (1964-1972) : essai d’histoire du communisme local au prisme des archives de la Fédération de la Vienne du PCF, 2012. — Martin Pavelka, recueil de textes et d’articles du psychiatre, Le défi de la folie. Psychiatrie et politique 1966–1992, Éditions Lignes, 2018. — Témoignages reproduits dans la brochure du centenaire du Parti communiste à Poitiers, 2020 : Frank Fabien, infirmier en psychiatrie à Poitiers, militant communiste. — Notes d’Alain Dalançon.

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