HUSSON Michel (Maxime Durand)

Par Jean-Paul Salles

Né le 3 avril 1949 à Lyon (Rhône), mort subitement le 18 juillet 2021 à Corvara in Badia dans les Dolomites (Italie) ; économiste et statisticien, administrateur de l’INSEE ; militant au PSU puis à la LCR de 1979 à 2006, membre de son Comité central de 1995 à 2002, animateur de son groupe de travail économique ; militant altermondialiste, membre d’Attac et de la Fondation Copernic, conseiller d’AC ! (Agir ensemble contre le chômage) ; auteur de nombreux ouvrages ; animateur du site hussonet.free.

Né à Lyon, Michel Husson a été scolarisé dans divers établissements, en fonction des postes occupés successivement par son père ingénieur. Il a fait ses études secondaires, jusqu’à la classe de première, au lycée Henri-Poincaré de Nancy, puis la classe de terminale (Mathématiques élémentaires) au lycée Louis-Le-Grand à Paris. Admis à la fois en Mathématiques supérieures et en Hypokhâgne, il préféra s’inscrire en licence d’économie à l’université de Nanterre (Paris X). Inscrit également à l’Institut d’études politiques (IEP) de Paris, après être passé brillamment en deuxième année, il préféra démissionner, trouvant la formation trop peu scientifique. Après sa licence d’économie, il obtint le Diplôme d’études supérieures (DES) en Sciences économiques à Paris I-Panthéon-Sorbonne. Dans cette université, il participa au séminaire de Carlo Benetti, réputé pour être fréquenté par les étudiants de gauche.

Ayant réussi le concours d’administrateur de l’INSEE en 1971, il intégra l’École nationale de statistique et d’administration économique (ENSAE), l’école d’application de Polytechnique formant les administrateurs de l’INSEE. À la fin de ses études, en 1974 il fut nommé à la Direction de la prévision (DP) du Ministère de l’économie et des finances, qui comportait à l’époque bon nombre d’économistes critiques. Il y effectua des travaux de modélisation macro-économique. Après 1975, il y anima une section syndicale CFDT, menant la bataille contre le recentrage du syndicat CFDT des Finances. Il était également un des piliers de la cellule Ministère des Finances de la LCR. Élément moteur du groupe de travail économique de la LCR, dont les séances se sont tenues au début dans son domicile, il contribua à de nombreux documents produits par ce groupe. Par ses articles dans Rouge et Critique communiste, l’animation de nombreuses séances d’études économiques y compris élémentaires, il contribua à la formation de ses camarades en France mais aussi dans le cadre de la Quatrième Internationale. Entre 1985 et 1987, il fut détaché à Mexico, à l’Institut national de statistique mexicain (INEGI). Il fut marqué par le tremblement de terre de septembre 1985 et la typhoïde dont il souffrit. Ce séjour l’amena à écrire La Tourmente mexicaine (La Brèche, 1987).

De retour à la Direction de la prévision (DP) en 1988, il multiplia les textes critiques, d’autant plus efficaces qu’ils étaient impertinents et drôles. Il s’ennuyait de plus en plus dans un univers qu’il jugeait toujours plus néo-classique et conventionnel, un milieu où la recherche critique était méprisée. Une enquête du Monde Économie le classe parmi les « économistes de la contestation », aux côtés notamment de François Chesnais, Frédéric Lordon ou Gustave Massiah (11 septembre 2001). Cette posture critique contraria la progression de sa carrière. Ainsi il ne devint jamais administrateur hors classe. Après un passage, comme chef du Bureau Analyses statistiques, au Service des études et des statistiques industrielles (SESSI) lié au Ministère de l’Industrie en 1987-89, il décida de rejoindre l’Institut de recherches économiques et sociales (IRES), créé en 1982 par les syndicats avec le concours du gouvernement. Il y animait le groupe « Emploi ».

Économiste et mathématicien-statisticien formé à la rigueur scientifique, Michel Husson maniait avec aisance séries statistiques et outils économétriques. Mais il était également « un marxiste ouvert », soucieux de « faire l’analyse concrète d’une situation concrète ». Il ne s’agissait pas pour lui de reprendre, même de façon actualisée, le livre I du Capital, mais d’utiliser notamment les données statistiques disponibles pour comprendre la réalité du capitalisme contemporain mondialisé et financiarisé. Les conséquences de ce retour à « pur capitalisme » sur le travail, la répartition des revenus, la protection sociale, étaient au centre de ses préoccupations. Assurer à toutes et à tous un emploi et/ou un revenu décent, permettre l’accès à des services publics de qualité, en finir avec l’irrationalité du capitalisme néolibéral tout en prenant en compte la crise écologique, tel était son objectif. Il militait pour une remise en cause des gains du capital au détriment des salaires et pour une réduction du temps de travail : « Il démontra l’inefficacité des politiques de baisse du coût du travail, notamment [des salaires et] des exonérations de cotisations, menées depuis les années 1980 » (Le Monde, 11 août 2021).
À ceux qui l’accusaient de keynésianisme, il répondait en soulignant les limites de Keynes et les erreurs, la mauvaise foi de ses successeurs, insistant toujours sur le fait que la lutte des classes est une réalité non pas « à côté » des mécanismes économiques mais « au cœur de ceux-ci ». Dans Six milliards sur la planète, sommes-nous de trop ? (Textuel, 2000), il dénonçait les thèses malthusiennes. On peut vivre plus nombreux encore, mais à deux conditions. D’une part il faut rompre avec l’ultralibéralisme et permettre un développement autocentré des pays du Sud, d’autre part il faut en finir avec l’égoïsme des classes dominantes du Nord en réalisant des transferts massifs de technologie pour permettre aux pays en développement de « sauter » l’étape de l’industrialisation lourde (Bernard Cassen). Par ailleurs, il s’est inscrit dans les campagnes pour l’abolition des dettes publiques illégitimes, notamment en participant en 2015 à Athènes à un Audit sur la dette publique grecque.

Dans un dernier ouvrage co-écrit avec Alain Bihr, Thomas Piketty, une critique illusoire du capital (Syllepse, octobre 2020), ils notaient les limites des mesures préconisées par Thomas Piketty. Pour nos auteurs, il faut intervenir « sur la répartition primaire des revenus et non sur la redistribution et la fiscalité ». Dans leur postface, intégrant la crise du coronavirus, ils demandaient qu’on abandonne la recherche « d’alternatives astucieuses ». « On n’est pas dans un monde de bisounours » ajoutaient-ils. Auteur, avec le dessinateur Charb - assassiné lors de l’attentat de 2015 contre Charlie Hebdo – de Capitalisme en dix leçons (La Découverte, 2012), Michel Husson décrivait, après la crise de 2008-09, les impasses du capitalisme en ce début de millénaire, « tout en rappelant cette vieille vérité du marxisme : le capitalisme n’est pas pour autant un fruit mûr et ne s’effondrera pas sans l’initiative des forces sociales décidées à le dépasser » (Norbert Holcblat).
Après son retour du Mexique, il reprit son activité à la LCR et fut membre du Comité central de 1995 à 2002. Il conseilla Olivier Besancenot dans le cadre de sa première campagne présidentielle en 2002. Soucieux de maintenir les cadres unitaires développés durant la campagne pour le Non au référendum européen sur le Traité constitutionnel européen (29 mai 2005), il n’a pas supporté que son organisation, la LCR, n’ait pas tout fait pour tenter de maintenir ce cadre unitaire. Dans une lettre à ses camarades de la LCR, rendue publique sur son site le 6 janvier 2007, Michel Husson expliquait les raisons de sa démission d’une organisation où il avait milité plus de 25 ans. Il accusait « la direction de la LCR d’avoir entraîné l’organisation dans une démarche sectaire qui tournait le dos au mouvement de masse » (C’était la Ligue, p. 675). Face à la multiplicité des candidatures à gauche de la gauche, aux élections présidentielles de 2007 il soutint la candidature de José Bové. Puis il participa un moment au Front de Gauche. En 2012, il signa l’appel des économistes soutiens du Front de Gauche pour battre Nicolas Sarkozy au second tour de l’élection présidentielle. Déjà investi dans Agir ensemble contre le chômage (AC !), fournissant à ce mouvement des argumentaires, il était également membre de la Fondation Copernic, ainsi que du Conseil scientifique d’ATTAC. Bien que s’étant éloigné de la LCR et n’ayant jamais appartenu au NPA, il accepta sans problème de fournir des interviews à sa presse et à celle de la Quatrième Internationale. Et jusqu’à sa disparition brutale, il écrivit de nombreux articles sur son site (hussonet.free.fr) et sur le site alencontre.org.
Tous ceux qui l’ont côtoyé décrivent un homme d’un humour caustique qui n’épargnait pas sa propre personne. N’avait-il pas placé en exergue de son site cette phrase méprisante d’un économiste officiel à son encontre : « idéologue inconnu du monde académique se livrant à une critique incompétente » (N. Holcblat). D’autres, tout en notant son humour ravageur, décrivent « un homme pétri de gentillesse, doté d’un sens pédagogue peu commun pour décortiquer les études les plus techniques » (Jean-Marie Harribey).

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article242148, notice HUSSON Michel (Maxime Durand) par Jean-Paul Salles, version mise en ligne le 16 août 2021, dernière modification le 23 août 2021.

Par Jean-Paul Salles

ŒUVRE :
Nombreux articles parus dans les journaux ou revues : Rouge, Critique communiste, Quatrième Internationale, Inprecor, Contretemps, la Revue de l’IRES, Le Monde, Le Monde diplomatique, Libération, Témoignage chrétien, Traverse, Actuel Marx, La Gauche (Belgique), Viento Sur (Espagne), Tlalticpac (Mexique), Cahier des Sciences humaines, Collectif, Politis-la Revue, Problèmes d’Amérique latine, Économie et statistique, Revue d’économie industrielle, Critiques de l’économie politique, Alternatives économiques, site alencontre.org.
Parmi ses livres : Six milliards sur la planète, sommes-nous de trop ?, Textuel, 2000. — Le grand bluff capitaliste, La Dispute, 2001. — Les casseurs de l’État social, La Découverte, 2003. — avec Laurent Garouste, Claude Jacquin et Henri Wilno, Supprimer les licenciements, Syllepse, 2006. — Travail flexible, salariés jetables, La Découverte, 2006. — Un pur capitalisme, Page 2, 2008. — avec Charb, Capitalisme en dix leçons, La Découverte, 2012. — avec Alain Bihr, Thomas Piketty, une critique illusoire du capital, Page 2 et Syllepse, octobre 2020.

SOURCES : Site personnel. — Norbert Holcblat, « Michel Husson, un économiste expert et rouge », quatre pages aimablement envoyées au rédacteur de la notice. — Dany Lang et Stéphanie Treillet, nécrologie : « Michel Husson, économiste », Le Monde, 11 août 2021. — Bernard Cassen, « Six milliards sur la planète : sommes-nous trop ? », compte rendu du livre de M. Husson, Le Monde diplomatique, juin 2000. — Alain Beuve-Méry et Laurence Caramel, « Les économistes de la contestation. Face aux idées libérales, experts dissidents et réseaux alternatifs reprennent la parole », Le Monde Économie, 11 septembre 2001, quatre pages. — Sylvia Zappi, « Michel Husson, « économiste officiel » de la LCR, claque la porte de son parti », Le Monde, 11 janvier 2007. — entretien avec Michel Husson, itinéraire d’un économiste critique, Savoir/Agir, n° 42, 2017/4, en ligne sur le site Europe soliraire. — Hélène Adam, François Coustal, C’était la Ligue, Syllepse/Arcane 17, 2019, p.675, note 10. — Nombreux hommages à son décès : dans L’Anticapitaliste, L’Humanité, sur les sites de mediapart, alencontre .org, Europe Solidaire Sans Frontières ; et Jean-Marie Harribey, « Michel Husson : derrière l’économiste, l’homme » sur le site d’Alternatives économiques.

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