HEINZ Johann, Karl [connu comme « Karl HEINZ » dans les maquis du Gard et de la Lozère]

Par André Balent

Né le 28 octobre 1912 à Karlsruhe (Bade, actuel land de Bade-Wurtemberg, Allemagne), tué au combat le 28 mai 1944 à La Parade, actuelle commune (2021) de Hures-La Parade (Lozère), lors de l’attaque du maquis Bir Hakeim par les troupes d’occupation ; chauffeur automobile ; militant du SAJ (Sozialistische Arbeiter Jugend, Jeunes travailleurs socialistes, SPD) jusqu’en 1933, combattant des Brigades internationales (1936-1938) exilé en France (1938-1944) ; interné en France (1939) ; résistant ; maquisard (AS : Brigade Montaigne, maquis Bir Hakeim)

Johann Heinz (1912-1944)
Cadavre de J.-K. Heinz, à La Parade. Cliché Anna Rousseau

On a longtemps confondu, en France, « Karl Heinz » et « Johann Heinz » nés respectivement à Mannheim et Karlsruhe, villes du Pays de Bade (République fédérale d’Allemagne). Cette confusion a été reprise par les historiens français, en particulier par Éveline et Yvan Brès (ouvrages cités dans les « sources » de cet article). Dans leur livre de 1987, ils le désignent comme « Karl Heinz », issu des Jeunesses socialistes (du SPD, Parti social-démocrate d’Allemagne). Dans leurs articles de 1991 et 1997, ils le confondent avec « Karl Heinz Klausmann [Fulda] », qui, pour eux, était adhérent des Jeunesses hitlériennes qui, après avoir tardivement connu (1942) ses origines juives, se réfugia France où il intégra la Résistance dans les Cévennes. Mais Karl Heinz Klausmann, rentré clandestinement en France intégra la Résistance en Bourgogne, et pas dans les Cévennes. Le maquisard allemand, ancien des Jeunesses socialistes (et non de Jeunesses hitlériennes. Dans leur livre de 1987, ils avaient cependant fait état de son appartenance aux Jeunesses du SPD) s’appelait « Karl Heinz », pour ses camarades qu’il côtoya dans les Cévennes du Gard et de la Lozère. Nous avions suivi pour la rédaction initiale de la notice du Maitron les indications données par Éveline et Yvan Brès, auteurs connus pour le sérieux de leurs sources mais qui furent victimes d’une erreur dans le classement de sources d’archives allemandes, erreur répétée par d’autres (dont nous-même). Alertés par Gérard Kaiser (de Talant, Côte-d’Or) qui connait Joachim Maier, ancien professeur à Heilbelberg (Allemagne) qui a décelé cette erreur, nous rétablissons les identités respectives des deux homonymes, tous deux résistants en France.
De fait, la confusion entre les deux « Heinz » tient au fait que le contenu de l’un des deux dossiers en réparation du fonds GLA est vide : c’est GLA 480-09773, au nom de « Karl Heinz ». Les éléments de deux dossiers sont regroupés dans le dossier GLA 480-11433. Ceux au nom de « Johann Heinz » s’arrêtent en 1943. L’ouvrage de Brigitte et Gerhard Brändle (op. cit., 2016, p. 20, p. 50) révèle que ce fut Johann Heinz qui trouva la mort dans le combat livré par le maquis Bir Hakeim à La Parade le 28 mai 1944. Le professeur Joachim Maier nous a alerté par l’intermédiaire de Gérard Kaiser, de Talant (Côte-dOr), professeur d’allemand retraité. Il nous a permis d’apporter les rectifications qui s’imposaient.
Johann Karl Heinz était originaire de Karlsruhe. Chauffeur automobile, il milita d’abord, avant l’instauration du régime nazi en 1933, au SAJ (Jeunesses du SPD). Nous ignorons quand il quitta l’Allemagne, sans doute pour la France, proche de sa ville natale.
En 1937, il se rendit en Espagne et s’engagea dans les rangs des Brigades internationales (BI). Il fut conducteur de véhicules au service sanitaire du bataillon « Douze février » de la XIe BI. Il rentra en France en 1938, peut-être en octobre ou novembre, après la décision de Negrín, président du Conseil, de renvoyer les Brigades internationales, mais plutôt en février 1939 avec les brigadistes des pays dictatoriaux qui combattirent jusqu’à la fin en Catalogne.
Il fut ensuite, en 1939, interné au camp de Gurs (Basses-Pyrénées / Pyrénées -Atlantiques). Cette même année (ou en 1940 ?), il put gagner Marseille (Bouches-du-Rhône). Ce fut sans doute depuis cette ville ou sa région qu’il put gagner les maquis languedociens de l’AS (Armée secrète), actifs dans le sud du Massif Central, auxquels il appartint successivement. Sans doute était-il en contact avec d’autres Allemands et Autrichiens de la mouvance communiste, en contact avec le Travail allemand et le CALPO (Comité Allemagne libre pour l’Ouest, émanation du Nationalkomitee Freies Deutschland créé par le KPD (Parti communiste d’Allemagne). À la suite d’Otto Kühne (1893-1955), ancien député au Reichstag sous la République de Weimar, beaucoup d’autres Allemands et Autrichiens devinrent des combattants de maquis atypiques de l’AS en Lozère et dans le Gard comme la « brigade Montaigne » puis le maquis Bir-Hakeim. En tout cas, Johann Karl Heinz put rejoindre ces formations engagées contre les troupes d’occupation et les collaborationnistes. Dans les Cévennes, on apprit à le connaître comme Karl Heinz, d’où un de ses pseudonymes, « Charles ».
Se trouvant dans les Cévennes lozériennes à la fin de 1943 et au début de 1944, il se peut, cependant, qu’il ait été affecté jusqu’à la fin de 1942 à un des deux GTE (Groupements de travailleurs étrangers) de la région qui avaient accueilli des Allemands et des Autrichiens ayant vécu et travaillé dans les Cévennes pendant la guerre, les 321e et 805e basés à Chanac (Lozère) et près d’Alès (Gard), à Rochebelle. Johann Heinz, chauffeur de métier, maîtrisait la conduite des poids lourds, compétence très appréciée dans un maquis motorisé comme l’était Bir Hakeim (Voir Capel Jean). Menacé comme ses compatriotes par l’occupation de la zone sud par les forces du Troisième Reich, il trouva refuge dans les forêts cévenoles et put entrer en contact avec les Allemands — des communistes issus le plus souvent des 321e et 805e GTE dont le mentor était Otto Kühne*, ancien député au Reichstag —, qui, aidés par des Français de l’AS de la Lozère (Voir Veylet Louis), avaient pris le maquis dès le printemps de 1943. En janvier 1944, Johann Heinz, accompagné par Ernst Bützow (un charpentier originaire de Prusse orientale) et Anton Lindner, (un communiste bavarois) rejoignirent, au col des Laupies, la Brigade Montaigne que les Allemands du groupe Veylet/Kühne venaient d’intégrer.
Au mois de mars et au début avril 1944, Johann Heinz était cantonné au Galabartès (une ferme abandonnée de la commune de Saint-Germain-de-Calberte, Lozère) avec un groupe fourni d’Allemands et d’autres étrangers de la Brigade Montaigne (tous issus de la brigade Montaigne initiale ou du groupe Veylet/Kühne qui l’avait renforcée). Étant à proximité de la Picharlarié (autre ferme occupée par deux maquis d’AS le maquis-école de Lapierre (Voir aussi Sauvebois Aimé) et le maquis Bir Hakeim (Voir Capel Jean alias « commandant Barot », chef du maquis Bir Hakeim). La brigade Montaigne collabora avec eux puis accepta de se placer sous le commandement de Jean Capel et d’intégrer Bir Hakeim qui leur offrait de partager son abondant armement dont une partie venait d’être récupérée à Toulouse (Haute-Garonne). La nouvelle formation à laquelle appartenait désormais Johann Heinz affronta les SS de la 9e Panzer Division Hohenstaufen provenant du front de l’Est et cantonnée depuis peu à Nîmes (Gard).
Après ce combat qui ne provoqua que peu de pertes (un mort, Louis Veylet, et deux prisonniers, Sauvebois Aimé et Gaussen Francis), Johann Heinz se retrouva ensuite au château des Fons. Otto Kühne, désapprouvant la tactique de Capel / Barot, voulait désormais rejoindre les formations de la MOI et/ou des FTPF (voir Torreilles Roger). Mais le chef de Bir Hakeim n’accepta ce départ qu’en échange de la restitution de l’armement accordé. Finalement, Kühne accepta de laisser à Bir Hakeim un détachement de combattants aguerris capables de servir des mitrailleuses ou disposant, comme Johann Heinz, de compétences particulières nécessaires à ce maquis.
Johann Heinz resta donc à Bir Hakeim. Il participa, du 8 au 11/12 mai 1944, avec un groupe très « international », à une expédition dans l’Hérault, dans la région de Clermont-l’Hérault et de Gignac, qui n’atteignit pas, pour Bir Hakeim, son objectif principal, la réception d’un parachutage qui fut intercepté par les forces d’occupation.
La nuit du 25 au 26 mai, Bir Hakeim quitta l’hôtel du Fangas, près du mont Aigoual où il avait établi son cantonnement. Johann Heinz et Albert Stierwald* conduisaient tous deux un camion. Ils gagnèrent sans encombre La Parade (Lozère), sur le causse Méjean, où Capel avait décidé d’implanter le maquis Bir Hakeim. Ils firent leur route sans encombres par le col du Perjuret. Ils arrivèrent à La Parade où, avec le groupe motorisé ils durent attendre le reste du maquis qui, effectuant le trajet à pied et ayant été retardé par des miliciens, arrivèrent plus tard que prévu ce qui différa le déploiement du maquis sur le causse. Celui-ci était prévu le 28.
Mais, entre-temps, le commandement allemand de Mende, ayant été averti, par des canaux divers, dont celui du zèle de fonctionnaires français (gendarmerie, préfecture) de la présence de Bir Hakeim à La Parade décida, dans la nuit du 27 au 28 mai, l’attaque de Bir Hakeim (Voir La Parade (commune actuelle de Hures-La Parade, Lozère), 28 mai 1944). Pendant l’attaque, Johann Heinz se trouvait au hameau de la Borie, proche La Parade, dans le « château » Lapeyre où Capel avait installé son état-major. Les troupes d’occupation bien renseignées en firent une cible prioritaire. Pendant la défense acharnée du « château » qui se poursuivit en dépit de sorties meurtrières, Johann Heinz s’est trouvé, à un moment, en compagnie d’un des seconds de Capel, le capitaine Jean Rousseau*, de Mende. Ils combattirent ensemble. Lorsqu’ils eurent épuisé leurs munitions, Karl Heinz eut la présence d’esprit de sauter sur un soldat, de l’abattre d’un coup de revolver, de saisir son fusil et de continuer le combat. Son corps fut par la suite retrouvé au même endroit, au côté de celui de Jean Rousseau*.
Comme les autres victimes du combat de La Parade, le corps de Karl [Johann] Heinz fut inhumé à La Parade. Par la suite, il a été ré-inhumé, le 15 mai 1957, à la nécropole nationale des maquis de Chasseneuil-sur-Bieuvre (Charente). Son nom figure sur le monument de La Parade, construit en mémoire des morts de Bir Hakeim, les 28 et 29 mai 1944. Il est également gravé à Mourèze (Hérault) sur le grand mémorial érigé en l’honneur des maquisards de Bir Hakeim morts au combat ou exécutés entre septembre 1943 et août 1944. Sur ces deux monuments, il apparait sous le nom de "Karl Heintz". Son nom est inscrit ("Karl Heinz"), aussi, sur le monument de Moissac-Vallée-Française (Lozère) (Voir Lindner Anton).
Il reçut la mention "Mort pour la France".

Voir La Parade (commune actuelle de Hures-La Parade, Lozère), 28 mai 1944.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article242441, notice HEINZ Johann, Karl [connu comme « Karl HEINZ » dans les maquis du Gard et de la Lozère] par André Balent, version mise en ligne le 11 septembre 2021, dernière modification le 15 juin 2022.

Par André Balent

Johann Heinz (1912-1944)
Cadavre de J.-K. Heinz, à La Parade. Cliché Anna Rousseau

SOURCES : GLA (Generallandesarchiv Karlsruhe), archives générales du land de Bade-Wurtemberg, Karlsruhe, dossiers de "jugements en réparation", 480–0773 et 480–11333, références communiquées par le Pr. Joachim Maier de Schriesheim (Bade-Wurtemberg) par l’intermédiaire de Gérard Kaiser (courriel du 20 novembre 2020). — Institut für Marxismus-Leninismus, Berlin, témoignages dactylographiés d’Allemands, résistants en Lozère et dans le Gard, utilisés et cités par Éveline et Yvan Brès, op. cit., 1987. — Brigitte und Gerhard Brändle, Adelante liberdad : Spanienfreiwillige aus Baden 1936-1939, Karlsruhe, Druckcoooperative, 2016, 80 p. [p. 43]. — Éveline & Yvan Brès, Un maquis d’antifascistes allemands en France (1942-1944), Montpellier, les Presses du Languedoc/Max Chaleil éditeur, 1987, 348 p. [pp. 119, 157, 166, 216-217, 227, 229, 243, 252, 334]. — Éveline & Yvan Brès, « Des maquisards allemands dans les Cévennes », Hommes et migrations, 1148, 1991, pp. 30-35. — Éveline & Ivan Brès, La Lozère nouvelle, 13 juin 1997. — Henri Cordesse. Histoire de la Résistance en Lozère 1940-1944, Montpellier, Les Presses du Languedoc, 1999, 225 p. — Max Dankner, « Das Massaker von La Parade » in (rassemblés et arrangés par) Dora Schaul, Résistance-Erinnerungen deutscher Antifascisten, Berlin, Dietz, 1973, pp. 195-106 [récit souvent cité, comme l’ouvrage suivant, avec ceux d’autres Allemands dans l’ouvrage d’Éveline et Yvan Brès cité ci-dessus]. — René Maruéjol, Aimé Vielzeuf, Le maquis Bir Hakeim, nouvelle édition augmentée, préface d’Yves Doumergue, Genève, Éditions de Crémille, 1972. — Association pour des études sur la Résistance intérieure (AERI), Association départementale des Anciens de la Résistance de Lozère, ANACR Lozère, La Résistance en Lozère, CDROM, accompagné d’un livret, 27 p., Paris, 2006. — Site MemorialGenWeb consulté le 17 novembre 2016. — Échange de courriels avec Gérard Kaiser ancien professeur d’allemand de Talant, Côte-d’Or, Joachim Maier (Schriesheim, Bade-Wurtemberg) ancien professeur à Heidelberg, Jean-Sébastien Chorin à propos des « Karl Heinz » homonymes, 12 novembre à 5 décembre 2020.

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