VIZCAYA GARCIA Eduardo [« Édouard VIZCAYA » à l’état civil français ; alias « DEL RIO », pseudonyme de la Résistance]

Par André Balent

Né le 13 octobre 1910 à Saragosse (Aragon, Espagne), mort le 23 mars 1998 à Toulouse (Haute-Garonne) ; agriculteur ; électricien avant son internement en France ; militant de la Confédération nationale du Travail (CNT) [Espagne] ; résistant ; créateur et dirigeant du maquis libertaire espagnol de Cazavet (Ariège) rattaché en tant que « bataillon espagnol » au maquis Bidon 5 de l’Armée secrète (AS) de la Haute-Garonne

Réfugié de la Retirada, Eduardo Vizcaya fut interné à la maison d’arrêt de Perpignan (Pyrénées-Orientales) avant d’être transféré le 24 août 1940 au camp d’Argelès-sur-Mer (Pyrénées-Orientales). Sa fiche d’interné indique de façon manifestement erronée qu’il était né le 12 octobre 1940. De fait, à un jour près, il s’agit bien de sa naissance, un 13 octobre … mais trente ans plus tôt. Il est possible que, au moment de la Retirada, il se soit réfugié momentanément en Andorre, aux Escaldes. Son internement à la maison d’arrêt de Perpignan s’expliquerait par une arrestation pour entrée illégale en France. Sa fiche d’interné à Argelès indique qu’il fut transféré au « camp 1 » le 18 novembre 1940. Le 5 mars 1941, il fut libéré pour être conduit à Prat-Bonrepaux (Ariège), un village du Couserans, limitrophe, au nord, de Cazavet.

La documentation dont nous disposons sur lui indique que, pendant les années de la Seconde Guerre mondiale, il appartenait à la mouvance anarchiste. Il était un militant de la CNT (Confédération nationale du Travail), comme il l’a rappelé dans une note de septembre 1944 destinée au colonel, commandant les FFI des Hautes-Pyrénées, à Tarbes. En 1944, on vit émerger Eduardo Vizcaya alias « comandante Del Rio », comme chef d’un maquis espagnol intégré ultérieurement à l’AS, implanté à Cazavet, à proximité du village où il avait résidé. Du point de vue professionnel, il est déclaré « agriculteur » sur la fiche du camp d’Argelès-sur-Mer. Marie-Christine Dargein qui l’a interviewé indique qu’il était « électricien » en 1940.

L’AGE (Agrupación de guerrilleros espa֤ñoles était le bras armé de l’UNE (Unión nacional española). Ces deux organisations résistantes dépendaient du PCE (Parti communiste d’Espagne). Elles prétendaient représenter l’ensemble de la Résistance républicaine espagnole en France. Mais, hormis l’adhésion à titre purement individuel d’anarchistes, de socialistes, de nationalistes catalans ou basques, la seule organisation politique qui en faisait partie et les dirigeait était le PCE (et le PSUC, Parti socialiste unifié de Catalogne, communiste, parti « frère » du PCE, en voie d’une satellisation par ce dernier, non exempte par ailleurs, de fortes tensions). L’AGE, sous l’impulsion de communistes entreprit de former, au printemps 1944, dans le massif de l’Arize, un maquis, à proximité du col de la Crouzette (commune d’Esplas-de-Sérou). Les communistes insistèrent afin que les libertaires et d’Espagnols du Couserans d’autres courants politiques et/ou syndicaux intégrassent ce nouveau groupe armé. Certains anarchistes, comme l’ancien instituteur Aquilino [Achille] Baselga (1913-2004), obtempérèrent. Mais la plupart refusèrent et furent considérés comme des « traitres » par les dirigeants communistes de l’AGE.

De fait, les autres partis républicains espagnols, en dehors de la mouvance communiste « orthodoxe », s’étaient regroupés dans la JEL (Junta española de liberación). Ceux qui participaient à la résistance en France le faisaient, sauf exceptions, dans le cadre des réseaux et des organisations françaises). Ainsi, en Couserans (partie occidentale de l’Ariège autour de Saint-Girons, la ville principale ; vallée du Salat et de ses affluents), la fédération locale clandestine de Saint-Girons de la CNT (Confédération nationale du Travail, espagnole, anarcho-syndicaliste) préconisa la formation d’un maquis anarchiste autonome qui incorpora, en en devenant le « bataillon espagnol », un maquis de l’AS, formé dans la partie pyrénéenne du Comminges (Haute-Garonne) voisin, autour du village d’Arbas, limitrophe de Cazavet, en Couserans. Vizcaya en devint le chef militaire. Miguel Espinar (alias « Miguel de Almeria »), commandant, lui aussi, devint son chef d’état-major. Le 31 juillet 1944, « Duclos » (Pierre Lachaux commandant du maquis « Bidon 5 » — ou « Bidon V » — de l’AS/CFL) confirmait à « Del Rio » qu’il était désormais le capitaine (et non plus le commandant) de la « compagnie espagnole » de ce maquis (message écrit de « Duclos » à « Del Rio »). Même un libertaire italien ayant participé à la guerre d’Espagne et résidant en Couserans, Umberto Marzocchi, intégra en août 1944 la compagnie espagnole de Bidon 5).

Les guérilléros de l’AGE du Couserans (mais on relève des faits de ce type dans d’autres régions du département, Voir par exemple Molina, de Mirepoix) n’hésitèrent pas à « châtier » des récalcitrants en s’en prenant, par exemple, le 15 juillet 1944, à la famille et à des amis du libertaire Ricardo Roy (VoirCastelnau-Durban (Ariège), La Casace [Casasse], massacre d’Espagnols adultes de la mouvance anarchiste et d’enfants par des « guérilleros » (15 juillet 1944). Lorsque des guérilleros, Mateo et Sánchez vinrent à Cazavet, le 7 août 1944, parlementer avec Eduardo Vizcaya, la discussion tourna court. Comment réclamer encore l’« unité » organique de la Résistance espagnole, au sein de l’AGE, en Ariège, après un massacre comme celui de La Casace ? Mateo et Sánchez furent exécutés par les maquisards de Cazavet.

Le bataillon « Del Rio » participa, avec le maquis « Bidon 5 » à la Libération du Comminges (Haute-Garonne). Il s’illustra dans les combats de la Libération de Saint-Gaudens (20 août 1944), principale localité de cette région et sous-préfecture de la Haute-Garonne. Dans une lettre (Tarbes, 10 septembre 1944) à Ravanel chef des FFI de la R 4, le capitaine G. de la Roche, de l’état-major de cette région militaire, a témoigné de cette participation : « Le commandant Del Rio a fait preuve avec son groupe de discipline et de bravoure, lors des événements de Saint-Gaudens où il était intégré au Bidon 5 ». L’unité espagnole demeura en garnison à Saint-Gaudens jusqu’au 31 août 1944.

À cette date, elle fut mise à disposition du colonel Savoy qui commandait alors les FFI des Hautes-Pyrénées. L’ordre n° 6 du « bataillon du Comminges » qui ordonnait cette disposition faisait état du besoin de renforts dans le département voisin. Il indiquait également que ce bataillon, « à la demande de son chef [Vizcaya] ne doit pas fusionner avec les autres unités espagnoles et doit être mis directement sous le commandement d’un officier français des FFI ». Mais les chefs communistes de l’AGE prétendaient représenter la résistance espagnole en France dans son ensemble et se proclamaient volontiers « FFI espagnols ». Ils ne toléraient donc pas l’existence d’autres unités espagnoles et faisaient pression, avec leurs amis du PCF, sur les chefs départementaux et régionaux des FFI, afin d’obtenir le monopole de la représentation de la résistance espagnole en France. À Tarbes, Vizcaya semble bien avoir eu du mal à faire prévaloir sa position. Il souhaita s’entretenir avec Serge Ravanel, démarche à laquelle le capitaine de la Roche, déjà cité, accepta de s’associer. Eduardo Vizcaya expliqua, dans une longue lettre à Serge Ravanel (Tarbes, septembre 1944, sans indication de jour précis), qui avait acquiescé aux prétentions des communistes espagnols, les motifs de sa volonté de ne pas fusionner son unité avec celles de l’UNE / AGE : « (…) Je me limiterai à vous exprimer la douleur que j’ai ressenti (sic) en prenant connaissance de votre disposition et aussi je me limiterais (sic) à vous exposer les raisons pour lesquelles nous n’avons pas accepté de passer sous le contrôle de UNE. D’abord parce que UNE (sic) ne représente ce dont elle prétend, étant donné que le Parti Communiste en fait partie officiellement et que, de fait, c’est lui qui en a la direction. Ensuite parce que nous ne sommes pas membres du Parti Communiste ; les groupes syndicaux ou politique (sic) sont en marge (à l’écart) de l’UNE ne l’ayant pas reconnue, il est donc logique que suivions les directrices (sic) de nos organismes respectifs. En ce qui me concerne, comme représentant une des deux organisations syndicales existant en Espagne [la CNT], comprenant à elle seule plus de militants en France et même en Espagne que l’UNE dans l’ensemble de ses effectifs, je me sens en quelque sorte humilié de me voir considéré sous un plan d’infériorité vis-à-vis de l’UNE (…) ».

Finalement, la décision ayant été prise au niveau régional, le « bataillon del Rio » fut dissous à Tarbes le 23 octobre 1944, car, comme le constatait le lieutenant-colonel Coissard, chef des FFI des Hautes-Pyrénées (attestation de l’état-major des FFI à Tarbes), cette unité rassemblant environ 200 hommes a refusé « d’intégrer les formations de l’UNE » [l’AGE, bras militaire de l’UNE] et a été désarmée et encasernée avant sa dissolution intervenue à cette date. À cette occasion, « le bataillon Del Rio s’est montré discipliné ». Il était précisé par ailleurs que « tous les Espagnols du bataillon Del Rio paraissent animés d’excellentes intentions à l’égard de la France ». Notons ici que Ravanel procéda de même avec le groupe « Liberdad » (anarchiste) du Lot qu’il fit désarmer et dissoudre car il ne voulait pas intégrer les rangs de formations de l’AGE.

Dans le dossier du Service historique de la Défense concernant le bataillon espagnol du maquis « Bidon 5 », évoqué précédemment, on trouve aussi un document dactylographié daté du 2 octobre 1946, un communiqué de « Robert », — José Alonso (1919-2015), en 1944, chef d’état-major de la 3e (Ariège) brigade de l’AGE — dans La République, périodique ariégeois. « Robert » demandait aux autorités françaises de « ne délivrer aucun certificat de Résistance pour les Espagnols de l’Ariège si celui-ci n’est pas délivré par l’ex commandant Robert à Lavelanet ou Montero à Varilhes » (signé : le président du comité départemental Robert). On a là la preuve des pressions des communistes espagnols de faire prévaloir leurs points de vue hégémoniques que contesta, avec d’autres, Eduardo Vizcaya.

Nous ignorons ce que devint Eduardo Vizcaya après 1945. Mais, le 17 février 1989, Marie-Christine Dargein l’interrogea, dans le cadre de sa recherche pour un mémoire de maîtrise dirigé par Pierre Laborie. Il déclara, après avoir tergiversé, se souvenir des deux guérilleros de l’AGE (Mateo et Sánchez) venus négocier avec lui le 7 août 1944 (Cf. plus haut). Il réfuta qu’il les avait fait exécuter pour des motifs politiques, arguant qu’il s’agissait de « faux maquisards à la solde des Allemands » qu’il fallait éliminer. Tout comme les guérilléros de l’AGE (Achille Baselga, du maquis de la Crouzette) que Marie-Christine Dargein interrogea en 1989, Eduardo Vizcaya niait alors qu’il y ait eu, en 1944, la moindre divergence entre les résistants espagnols de tendances politiques différentes, ce que démentent des épisodes sanglants comme celui de la Casace. Dans ces années-là, on essayait donc parfois, des deux côtés, de faire croire à l’existence de rapports harmonieux au sein d’une résistance espagnole unie dans la lutte contre les nazis et les collaborationnistes. La mémoire sélective de certains gommait, ces années-là, des tensions qui ont parfois conduit à des actes meurtriers. Il en allait, semble-t-il, de l’ « honneur » de la Résistance.

Le Service historique de la Défense (SHD) à Vincennes, conserve un dossier au nom d’« Édouard » Vizcaya (cote 16 P 598255), non consulté. Dans ce dossier (Site Mémoire des hommes) il est indiqué qu’il naquit en Andorre (précision déjà donnée dans son dossier du camp d’Argelès-sur-Mer, Pyrénées-Orientales). L’acte de décès indique également le prénom francisé d’« Édouard ».

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article242660, notice VIZCAYA GARCIA Eduardo [« Édouard VIZCAYA » à l'état civil français ; alias « DEL RIO », pseudonyme de la Résistance] par André Balent, version mise en ligne le 20 septembre 2021, dernière modification le 27 septembre 2021.

Par André Balent

SOURCES : Service historique de la Défense (SHD), Vincennes, 19 P 65/20, bataillon Del Rio, non homologué comme unité combattante des FFI. — Arch. Dép. Ariège, 64 J 206, fonds Claude Delpla, notes manuscrites concernant les maquis de Cazavet (AS) et de Betchat (FTPF). — Arch. dép. Pyrénées-Orientales, 1260 W 67, fonds du camp d’Argelès-sur-Mer, fiche nominative. — Marie-Christine Dargein, La Résistance en Ariège, histoire et mémoire, maîtrise dactylographiée, (dir. Pierre Laborie), Toulouse, Université de Toulouse – Le Mirail, 1989, 124 p. [p. 74, 76, 125]. — Claude Delpla, La libération de l’Ariège, Toulouse, Le Pas d’Oiseau, 514 p. [p. 168]. — Site Mémoire des hommes, consulté le 19 septembre 2021.

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