LE CRENN Jean, François

Par Renaud Poulain-Argiolas

Né le 20 août 1911 à Lothey (Finistère), disparu le 3 mai 1945 dans la baie de Lübeck (Allemagne) dans le naufrage du Cap Arcona ; tourneur ; militant communiste ; résistant, chef de détachement FTPF du secteur Sud du département de la Seine ; déporté à Neuengamme (Allemagne).

Jean Le Crenn lors de son service militaire

Jean Le Crenn était le fils d’un couple de cultivateurs du Finistère, Jean Le Crenn père, né à Kerfeunteun (commune rattachée aujourd’hui à Quimper), et Marie Vasselet, née à Lothey. Il avait cinq frères et sœurs dont il était l’aîné : Marie-Anne (née en 1913), Yvonne (1914), Louis (1916), Roger (1928) et Marie-Thérèse (1930).
La famille avait déménagé pendant la Première guerre mondiale à La Flèche, dans la Sarthe, où le père avait été affecté au poste de mécanicien des chemins de fer. Deux frères de Marie Vasselet furent tués au Chemin des Dames en 1917. Issu d’une famille de fervents catholiques, Jean Le Crenn fit cependant sa scolarité à l’école laïque. Il apprit par la suite le métier de tourneur dans une école professionnelle, tout comme son frère Louis. Il fit son service militaire en 1931 en tant que soldat de 2e classe dans les chars d’assaut.

Le 22 avril 1933, il se maria avec Marie, Anne, Bernadette Grannec à Montrouge (Seine, Hauts-de-Seine). Ils eurent ensemble un fils, Serge, né dans la même commune en septembre 1936. Pendant la guerre, ils étaient domiciliés au 137 avenue de la République. En 1940, Jean Le Crenn était militant communiste dans la clandestinité. Était-il déjà membre du PCF au moins depuis 1936 comme son jeune frère Louis ?
Plusieurs courriers de l’Association nationale des Anciens Francs-Tireurs et Partisans Français (datés de 1956 et signés par le lieutenant-colonel P. Vigne) stipulent qu’il s’engagea dans les FTP du secteur Sud du département de la Seine en juillet 1941. Il assumait la fonction de chef de détachement (correspondant au grade de lieutenant FFI) et avait 80 hommes sous ses ordres. Son pseudonyme était « François ». Les FTP s’étaient constitués au printemps 1942, en regroupant les branches armées initiales créées en 1941, Organisation spéciale (OS), Bataillons de la jeunesse et Main-d’œuvre immigrée (MOI).

Pour éviter de mêler ses proches à ses activités politiques, Jean Le Crenn avait une deuxième chambre à l’extérieur du domicile conjugal. Il fut arrêté le 18 mai 1942 à Brétigny-sur-Orge (Seine-et-Oise, Essonne) pour propagande anti-allemande. De mémoire familiale, on l’aurait chargé de distribuer des tracts sur un pont pour remplacer un camarade qui avait été tué. Avant qu’on ne le fouille, il aurait avalé la liste des noms des membres de son groupe.
Le 4 juin 1942, il fut interné au camp d’Aincourt (Val-d’Oise), situé dans un ancien sanatorium. De nombreux courriers adressés à sa famille fournissent des informations sur ses activités de prisonnier. Le 17 juin, il raconte être employé à la buanderie, faire de l’exercice physique tous les matins et de la sculpture sur bois. Il était dans la chambre 47 ("CSS d’Aincourt. ch. 47").

Le 10 septembre 1942, on le transféra au camp de Voves (Eure-et-Loir), où étaient enfermés en majorité des prisonniers politiques communistes venus d’autres camps. Sa sœur Marie-Anne raconte lui avoir fait de nombreuses visites, lui apportant des paquets de nourriture et des produits de première nécessité : « Nous pouvions nous parler à une vingtaine de mètres pendant qu’une sentinelle traversait devant nous. » Ironie du sort, Jean Le Crenn était gardé par d’anciens camarades d’école qui s’étaient engagés dans la milice. Un jour il fut torturé devant sa femme et son fils pour lui faire donner les noms des membres de son réseau. Dans le courant du mois de septembre, les visites furent supprimées aux internés du camp, au moins jusqu’à fin décembre.
Sa sœur recevait souvent des lettres de lui qu’il exigeait qu’elle jette après les avoir lues. Il demandait qu’on lui envoie des livres pour étudier, notamment l’algèbre et la géométrie. Il apprenait également l’espagnol. Comme il avait le droit d’écrire deux lettres par semaine, il en adressait une à sa femme et alternait pour l’autre entre les membres de sa famille. En octobre 1942, il disait être passé de 78 à 64 kg depuis le début de son internement. Il se maintenait cependant en bonne condition physique, en accord avec les consignes données par l’organisation politique interne des prisonniers. Sportif, à l’occasion d’une exposition réalisée par les détenus et ouverte aux habitants de Voves au mois de décembre, il arriva en sixième position au "cross des jeunes".

En septembre 1943, Jean Le Crenn évoquait avec enthousiasme un examen qu’il avait passé, signifiant qu’il participait à l’université organisée par les prisonniers en accord avec la direction du camp. Ses missives étaient marquées par un optimisme tenace, chacune annonçant la fin prochaine de la guerre. À Voves il sculptait toujours le bois (sa sœur se souvient d’une magnifique canne et de porte-serviettes), sortait sur le terrain de sport le soir et écoutait la chorale et les musiciens du camp. Il annonça en décembre le transfert de 712 prisonniers partis au camp de Pithiviers (Loiret), laissant 96 internés à Voves, bientôt renforcés par de nouvelles arrivées de Pithiviers, d’Écrouves (Meurthe-et-Moselle) et de Rouillé (Vienne). Les détenus entretenaient une forte solidarité entre eux : pour le départ de leurs camarades ils organisèrent une soirée musicale joyeuse, suivie de batailles de polochons.

Volontaire pour faire les corvées, Jean Le Crenn en profitait pour sortir en cachette de la terre libérée par le creusement d’un tunnel d’évasion. La préparation dura plus de deux mois. Dans la nuit du 5 au 6 mai 1944, 42 internés s’évadèrent par un tunnel de 148 mètres de long, situé à 2 mètres de profondeur, creusé depuis la baraque des douches et passant sous la clôture du camp. De source familiale, le futur maire de Drancy, Maurice Nilès, aurait été le premier à s’évader par ce tunnel. Néanmoins Jean Le Crenn et plusieurs de ses camarades furent dénoncés avant d’avoir le temps de s’enfuir. Les SS prirent alors le contrôle du camp.

Le 9 mai 1944, les plus de 400 prisonniers restants furent embarqués vers Compiègne, puis vers Buchenwald et Neuengamme (près de Hamburg). Jean Le Crenn réussit à jeter une lettre par la fenêtre du train, récupérée par un garde-barrière qui la fit suivre à sa famille. Il racontait comment se passait le voyage à l’intérieur de wagons à bestiaux, les problèmes d’hygiène, tout en disant ignorer la destination du trajet. Optimiste une fois encore, il concluait : « Le moral est épatant, il ne faut pas s’alarmer. Sans doute serons plusieurs jours sans donner de nouvelles. »
Il était le 21 mai dans le convoi I. 214 parti de Compiègne à destination du camp de concentration de Neuengamme. À son bord il y avait 2004 prisonniers, tous des hommes. Au camp il porta le matricule 31631. On l’affecta au Kommando de Bremen-Farge, ouvert en juin 1943, qui rassemblait plus de 2000 prisonniers, mis au service de la Direction de la construction de la marine allemande pour bâtir l’abri sous-marin "Valentin".

Au printemps 1945, devant l’avancée des troupes britanniques et soviétiques, les SS voulurent faire disparaître les traces de leurs exactions. Ils transportèrent environ 10 000 prisonniers du camp de Neuengamme vers Lübeck. Les déportés furent embarqués sur le Cap Arcona, ancien paquebot de luxe, ainsi que dans trois navires plus petits : le Thielbek, le Deutschland et l’Athen, les transformant en camps de concentration flottants. La plupart des détenus y étaient entassés dans les cales, recevant très peu de nourriture et d’eau, ce qui les exposait à un taux de mortalité énorme. Plusieurs témoignages convergent sur l’hypothèse que les Allemands avaient prévu de torpiller les bateaux, mais par erreur ce fut la Royal Air Force britannique qui le 3 mai 1945 les attaqua en les prenant pour des transports de troupes allemands. Le Cap Arcona et le Thielbek coulèrent. Ceux des prisonniers qui parvenaient à atteindre la rive en nageant dans l’eau à 7°C étaient mitraillés par les SS. Plus de 7000 déportés périrent ce jour-là, vraisemblablement quelques heures avant d’être libérés.

Jean Le Crenn fut déclaré mort à Neuengamme. Trois survivants du naufrage, André Migdal, Daniel Roger et Maurice Delon, témoignèrent début 1946 qu’il était bien dans le Cap Arcona coulé par la RAF. Il fut reconnu "Mort pour la France". En novembre 1950, il fut homologué FFI pour la période allant du 1er avril 1942 au 18 mai 1942, date de son arrestation.

Le Service historique de la Défense de Caen possède des éléments le concernant dans ses archives.

Son fils Serge Le Crenn signa en 1951 à Montrouge une pétition contre le réarmement allemand (cité par le journal communiste L’Aube nouvelle).

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article242816, notice LE CRENN Jean, François par Renaud Poulain-Argiolas, version mise en ligne le 9 février 2022, dernière modification le 18 juin 2022.

Par Renaud Poulain-Argiolas

Jean Le Crenn lors de son service militaire

SOURCES : SHD Caen, AC 21 P 71752 (nc). — SHD Vincennes, GR 16 P 351336. — Livret de famille. — Courrier de l’Association nationale des Anciens Francs-Tireurs et Partisans Français, daté du 4 avril 1946. — Certificat d’appartenance aux FFI daté 8 novembre 1950. — Témoignage d’André Midgal, 25 janvier 1946. — Témoignage de Daniel Roger, 11 février 1946. — Témoignage de Maurice Delon, 14 février 1946. — Archives familiales. — L’Aube nouvelle, hebdomadaire des cantons de Vanves et de Sceaux, n°317, 3 février 1951 (archives de Bagneux, en ligne). — « Déportation : L’ultime massacre des déportés », l’Humanité (en ligne), 19 janvier 2002 (témoignage d’André Migdal). — « Rescapé de la tragédie du "Cap Arcona" », Sud-Ouest (en ligne), 1er juillet 2014 (témoignage de Roland Beaulès). — Livre-Mémorial, Fondation pour la Mémoire de la Déportation. — Archives Arolsen. — Site du Mémorial de Neuengamme, historique du camp : kz-gedenkstaette-neuengamme.de (en allemand). — Données du site Généanet.

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