BOULADOUX Maurice, Émile, Aristide

Par Paul-Joseph Bouladoux

Né le 16 juillet 1907 à Parthenay (Deux-Sèvres) ; mort le 8 novembre 1977 à Saint-Leu-La-Forêt (Val-d’Oise) ; aide-comptable, puis secrétaire administratif et commercial ; président du comité de liaison des Jeunesses syndicalistes chrétiennes (1929-1934) ; secrétaire général (1948-1953), président (1953-1961) et président honoraire (1961-1977) de la CFTC-CFDT, membre du bureau (1948-1961), puis président de la CISC-CMT (1961-1973), membre du Conseil économique (1947-1958) et du Conseil économique et social (1959-1962), administrateur de la Banque française pour le commerce extérieur (1967-1977), délégué, puis conseiller technique aux Conférences internationales du travail (1945-1968), membre du conseil d’administration du BIT (1960 à 1963) ; conseiller d’État en service extraordinaire (1964-1966) ; membre du Comité local de libération, conseiller municipal (1935-1945) et maire (1945-1947) de Saint-Leu-La-Forêt (Seine-et-Oise).

Maurice Bouladoux au début des années 1950.

Les origines de Maurice Bouladoux étaient limousines et poitevines. Son père, Aristide, Ludovic Bouladoux, meunier de formation, et son épouse Élisabeth Bertin, étaient domestiques. Le couple s’installa à Paris peu de temps après la naissance de leur fils unique. Aristide travailla d’abord comme cocher, puis au début de la décennie 1920, le couple ouvrit un petit café aux pieds de la butte Montmartre. Ils se virent contraints de le vendre quelques années plus tard, tandis que la crise de 1929 commençait à produire ses effets néfastes dans l’hexagone.

Maurice Bouladoux avait déjà pris le chemin d’une entrée précoce dans le salariat. Scolarisé au sein de l’école catholique de Saint-Honoré d’Eylau, dirigée par les Frères des écoles chrétiennes, il en ressortit diplômé d’un certificat d’aptitude professionnelle de sténodactylographie. À l’âge de quinze ans, il entra dans le monde du travail. Garçon de course, puis aide-comptable dans une usine textile, il adhéra dans la foulée à la CFTC en prenant sa carte au Syndicat des employés du commerce et de l’industrie (SECI), section du quartier des Épinettes (17e arr.). Après des débuts à la collecte, il fut dès l’année suivante le plus jeune secrétaire de section de la centrale. En 1925, Gaston Tessier remarqua ses aptitudes et il devint son secrétaire particulier. Formé sur le terrain et amené à rencontrer de nombreux syndicalistes, il saisit l’occasion d’enrichir sa formation. Très investi, il participa à la création des Jeunesses syndicalistes chrétiennes (JSC). Il fonda la section parisienne en 1929 et dirigea le comité de liaison regroupant les JSC masculines et féminines de tout le pays.

Lors de cours de théâtre, il rencontra Marcelle Müntz-Berger, jeune sténodactylographe parisienne de vingt-deux ans aux origines poitevines et rochelaises, et descendante d’une famille de musiciens venus en France depuis la Bohème et la Belgique. En février 1927, leur mariage fut célébré en l’église Saint-Sulpice (6e arr.) avec Gaston Tessier pour témoin. Le couple eut deux garçons, Michel et Jean, et vécut la quasi-totalité de leur vie commune à Saint-Leu-La-Forêt. De l’automne 1927 au printemps 1929, Maurice Bouladoux effectua son service militaire dans l’infanterie, puis bascula dans la réserve avec le grade de sergent.

Secrétaire dans une maison d’édition et de propagande en plus de son activité de permanent, il fut associé en 1932 à l’apparition de l’Aube, organe de presse officieux des « démocrates d’inspiration chrétienne » français. Il y rédigea la chronique syndicale jusqu’en 1939. Son activité rédactrice s’étendit également à des collaborations occasionnelles à Sept, Temps Présent et La Vie Catholique. Il était alors adhérent du Parti démocrate populaire. En février 1934, il reconstitua la section CFTC de Saint-Leu-la-Forêt où il devint conseiller municipal l’année suivante. Il était alors secrétaire-trésorier du comité du Parti démocrate populaire dans le canton de Taverny.

Durant le Front populaire, il redoubla d’activité. Il collabora avec Jules Zirnheld en rédigeant quotidiennement des comptes rendus sur les mouvements de grève en région parisienne et participa aux comités de vigilance créés pour l’occasion. Il accéda au poste de responsable de la publication Syndicalisme chrétien, chargé des questions d’ordres organisationnels et économiques. Secrétaire général adjoint de la centrale l’année suivante, il s’opposa aux menées d’Henri Zirnheld, fils de Jules, qui souhaitait que la centrale se referme dans une optique corporatiste, à distance du mouvement ouvrier. Maurice Bouladoux fut par ailleurs un des membres fondateurs de la Maison des travailleurs chrétiens (MTC).

Sous-officier dans le 4e régiment d’infanterie coloniale durant la campagne de 1940, démobilisé au début de l’été, il intégra en septembre l’entreprise L’Oréal au poste de chef de service des achats-conditionnements. Considérant l’interdiction des syndicats comme une atteinte grave à la liberté et aux institutions républicaines, il s’impliqua dans le Comité d’études économiques et syndicales, un organisme né d’une coopération entre syndicalistes CFTC et CGT au cours de l’été. Ce rapprochement inédit déboucha le 15 novembre 1940 sur la déclaration Principes du syndicalisme français, plus connue sous l’appellation du Manifeste des douze. Maurice Bouladoux cosigna le document avec Gaston Tessier et Jules Zirnheld ainsi que neuf dirigeants de la tendance confédérale de la CGT. Le texte rappelait les principes du syndicalisme français, notamment son caractère anticapitaliste et son autonomie par rapport à l’État. Dans la continuité du manifeste débuta l’édition d’un journal clandestin, Libération. En novembre 1941, Maurice Bouladoux participa à la transformation du feuillet en un mouvement de résistance, évolution actée lors d’une réunion au domicile de Christian Pineau où il représenta avec Gaston Tessier la centrale chrétienne. Il fut de ceux dont l’action plaça la CFTC du côté des opposants à Vichy et à son modèle corporatiste alors que celui-ci n’était pas sans provoquer un certain attrait au sein de la centrale chrétienne.

À la Libération, fin septembre 1944, il démissionna de son emploi dans l’industrie chimique. Il devint directeur de cabinet de Gaston Tessier, délégué au ravitaillement du Conseil national de la Résistance et membre de l’Assemblée consultative provisoire. La CGT ne cachait pas vouloir absorber la CFTC. Pour contrer ces intentions, celle-ci soumit l’idée d’un Comité d’Entente, sur le modèle des actions communes durant l’Occupation. Maurice Bouladoux imagina ce comité comme une « super confédération » où chacun garderait sa personnalité. Bien qu’adhérent au Mouvement républicain populaire (MRP), il resta un ardent défenseur de l’indépendance syndicale. À l’intérieur de la centrale, il endossa la responsabilité de la section Économie après avoir assuré celle de la Formation. Par cette fonction, il présida le groupe des travailleurs de la confédération au Conseil économique et devint également rédacteur en chef de Syndicalisme. En raison de ses fonctions, il porta en février 1945 la voix de la CFTC au congrès mondial des organisations syndicales ouvrières de Londres. Il intervint notamment pour mettre en garde à l’encontre de la polysémie du terme « unité », source de confusion et éventuellement d’opacité stratégique. Il formula alors le refus de la CFTC d’adhérer à la Fédération syndicale mondiale. Lors des élections municipales de 1945, il est élu maire de Saint-Leu-la-Forêt, prolongement logique de son activité dans le comité local de Libération.

Après la Seconde Guerre mondiale, une tendance « minoritaire » émergea alors au sein de la CFTC. Son but était de transformer la CFTC en un syndicat de masse soutenant les mouvements ouvriers, y compris politiques. Maurice Bouladoux jugeait un assouplissement de l’aspect doctrinal souhaitable et, selon ses termes, résultant « d’une prise de conscience de la lutte ouvrière. Se référer aux encycliques est une solution de facilité pour ne pas aller plus loin dans la réflexion ». Un pas important fut franchi en juin 1947 avec la révision de l’article premier des statuts et le remplacement des termes de « doctrine sociale de l’Église » par « morale sociale chrétienne ».

Durant les grandes grèves de 1947, Maurice Bouladoux renonça à se représenter aux élections municipales de Saint-Leu-la-Forêt en octobre et cosigna en décembre l’appel à la création de la Troisième force. Dans une configuration syndicale transformée par la création de CGT-FO, il fut élu secrétaire général de la confédération le 17 mai 1948 et prit la suite de Gaston Tessier, président après que Georges Torcq lui ait cédé la place. Son discours s’éloigne de celui de ses prédécesseurs. Ainsi, dans le rapport moral de juin 1949, il avance que « le syndicalisme doit devenir dur et mener une action réaliste adaptée aux circonstances ». Par ailleurs, il défendait l’unité d’action qu’il définissait comme« le corolaire du pluralisme syndical », même si l’échec du cartel interconfédéral contre la cherté de la vie, suite à l’introduction de la CGT et l’opposition de FO, montra selon lui les difficultés de sa mise en œuvre.

En juillet 1949, présent à Londres pour les réunions préparatoires réunissant les syndicats socialistes et réformistes autour de l’AFL étatsunienne dans leur projet de regroupement des syndicats « libres », il émit des protestations contre les discriminations et l’ostracisme visant le syndicalisme chrétien. Ainsi la CFTC ne rejoignit pas la Confédération internationale des syndicats libres (CISL) sous son secrétariat général, malgré deux demandes de Paul Vignaux.

À l’intérieur de la centrale chrétienne, les dissensions s’accumulèrent, avec pour toile de fond des problématiques d’ordre idéologique, mais aussi organisationnel. Devant le Bureau confédéral réuni le 18 octobre 1952, Gaston Tessier franchit un palier et provoqua le départ des minoritaires en proposant une résolution menaçant de placer leurs fédérations sous surveillance, de revenir à la doctrine chrétienne et au recrutement confessionnel. Maurice Bouladoux marqua sa désapprobation en ne siégeant ni au bureau confédéral, ni au comité national concomitant. Dans une correspondance avec le délégué CFTC du Maroc Louis Attuyt, Gérard Espéret fit état de rumeurs sur une démission de Bouladoux. Ce dernier effectua son retour au bureau le 5 novembre et s’opposa ce jour-là au président en déclarant « qu’aucun changement d’orientation n’est à l’ordre du jour ». Le même mois, il publia dans Syndicalisme un éditorial où il prit publiquement position pour un maintien de la ligne de la centrale et avança que « la CFTC est et restera non confessionnelle » réalité au sens étymologique du terme. Il associa des minoritaires à la rédaction de deux rapports dont l’un visait à réformer les structures. Par crainte de ne plus disposer d’appuis suffisants, Gaston Tessier annonça le non-renouvellement de son mandat et Maurice Bouladoux accéda logiquement à la présidence en mai 1953. Il réunit autour de lui une équipe restreinte pour élaborer les décisions importantes, composée d’André Jeanson, Théo Braun et Roger Reynaud. Aux yeux de Bouladoux, ils « représentent à eux seuls une tendance dans le Mouvement et doivent donc avoir leur propre revue. ». La concrétisation de ce projet fut l’apparition en mai 1953 d’une publication intitulée Recherches, qu’il dirigea. Le but était de créer un contre-feu aux Cahiers Reconstruction, où s’exprimaient nombre de minoritaires. Le rapprochement entre majoritaires et minoritaires se gela lors des grandes grèves d’août 1953, quand le MRP fit les bons offices entre le gouvernement de droite et les syndicalistes. Maurice Bouladoux avait évité l’éclatement de la Confédération. Les réformes de 1953 lui permirent de conduire une politique visant à mieux centraliser les structures et fonctionnements de la confédération mais intégrèrent la conception « fédéraliste » du rapport d’André Paillieux. Il s’attela à donner à sa tendance, le centre, une consistance et un positionnement stratégique réels, s’affranchit progressivement du traditionalisme catholique apparent mais maintint son attachement à la doctrine sociale chrétienne et conserva un bureau confédéral homogène.

La guerre d’Algérie intervint alors comme une césure dans la société française. Au début du conflit, Maurice Bouladoux ne nia pas la dimension politique d’un problème encore vu comme franco-français mais il la subordonna à l’économie et au social. Il accordait une confiance totale aux délégués confédéraux, François Fraudeau et Alexandre Chaulet, proche des « libéraux » d’Alger mais en butte à l’hostilité d’une base militante conservatrice. C’est surtout Gérard Espéret, secrétaire confédéral à l’Outre-mer très avancé sur les questions décolonisatrices, qui œuvra à sensibiliser le Mouvement à ces problématiques. C’est sous la présidence de Maurice Bouladoux que les structures syndicales chrétiennes de l’Union française gagnèrent une autonomie réelle. Il présida en 1954 le congrès CFTC de Douala qui préfigura la création de cinq confédérations autonomes au sein de l’Union française, avec des droits identiques et un siège à la CISC. Elles furent regroupées au sein du Conseil syndical des organisations de l’Union française (COSUF).

Au congrès confédéral de 1955, Maurice Bouladoux promut « une économie démocratique » avec un paritarisme à chaque échelon de la société. La minorité– qui portait la dynamique intellectuelle et militante - jugea pourtant les avancées insuffisantes. Après avoir fait preuve, au grand dam de majoritaires, dont Théo Braun, d’une neutralité bienveillante envers Pierre Mendès France, il demanda une totale impartialité pour les élections législatives de 1956. Il s’opposait surtout à tout nouveau Front populaire qui inclurait les communistes. Au printemps 1956, il avalisa une contre-attaque idéologique de la droite de la centrale menée par Jacques Tessier mais signifia qu’il ne souhaita pas voir pour autant une nouvelle tendance naître au sein de la CFTC. En effet, si Maurice Bouladoux ne fit aucune concession aux minoritaires, il reconnut déjà un intérêt pour certaines de leurs idées et calqua parfois leur discours de ces derniers. Cependant il resta soucieux de sonder les réactions de ses troupes. André Jeanson vit une certaine « ambiguïté » dans ce comportement. Mais selon lui, la « ligne inflexible de conduite » de Maurice Bouladoux consista à maintenir l’unité du Mouvement et ce dernier privilégia donc un modus vivendi avec les plus modérés de ses opposants. Le résultat fut un déplacement vers la gauche du centre de gravité de la centrale, sans qu’il soit désavoué par ses troupes.

L’envoi du contingent en Algérie au cours de l’année 1956 marqua l’opinion française. Maurice Bouladoux fut directement concerné car son fils cadet Jean comptait parmi les appelés. En octobre, le comité national de la CFTC vota une résolution qui préconisait des « contacts valables » nécessaires pour sortir du conflit. Aucune centrale syndicale n’était allée aussi loin. En février 1957, Maurice Bouladoux présida le congrès de l’Union régionale d’Algérie et dans une ambiance houleuse, rappela que la CFTC ne pouvait se désintéresser totalement des problèmes politiques.

Au sein de la confédération, l’aggravation du climat due au conflit rendait la recherche d’un accord indispensable. La véritable problématique étant aussi la transition entre des syndicats d’employés et des fédérations d’industrie, Maurice Bouladoux réalisa peu à peu la nécessité de s’adapter aux enjeux du temps. Le congrès confédéral de 1957 vit une modification des statuts pour instaurer les organisations d’industrie et y affilier tous les adhérents. Maurice Bouladoux mit cependant en garde ses camarades contre la tentation d’un « poujadisme ouvrier » et renvoya dos à dos le capitalisme « décadent » et le communisme. Malgré son ambiance passionnée, ce fut le chant du cygne de la lutte des tendances. Maurice Bouladoux et son équipe tentèrent en effet de nouer des contacts avec les minoritaires les plus ouverts. Une première conciliation échoua lors du congrès car les « durs » au sein de la majorité bloquèrent le mécanisme des votes. Eugène Descamps fut approché dans l’été par les proches du président. Les discussions décisives se tinrent à Bierville où Bouladoux réunit les intéressés. Un compromis fut trouvé à l’automne : le débat idéologique était gelé, tandis que des responsables minoritaires furent associés à la direction dans de meilleures proportions. Le secrétariat confédéral fut réorganisé en six secteurs, dont un politique. Cette unité de direction façonnée permit à la confédération d’affronter les évènements à venir.

Le 13 mai 1958 permit à Bouladoux de clarifier ses positions. Selon ses collaborateurs, sa fermeté à s’opposer au putsch fit entrer la centrale chrétienne, en tant que centrale syndicale, dans le débat politique. Conscient de la gravité de la situation, il défila, le 28 mai avec toute la gauche pour la sauvegarde des institutions républicaines. Plus que l’homme du 18 juin, ce furent les conditions de son accession au pouvoir qu’il condamna. Le climat fournit le terrain à une radicalisation des discordances internes et le président confédéral se vit reprocher par l’aile droite de la centrale d’avoir manifesté aux côtés des communistes. La CFTC s’imposa comme « une force vive » durant la crise et se rapprocha de l’UNEF, la FEN et la CNJA, faisant sienne les préconisations de Maurice Bouladoux de faire montre de« solidarité avec paysannerie, ouvriers et intellectuels. » Durant la même période, Maurice Bouladoux fut approché par René Pleven, Pierre Pflimlin et le général de Gaulle qui lui proposèrent une place dans leurs gouvernements respectifs, ce qu’il refusa au nom de la liberté syndicale. Il s’abstint de toute consigne à l’occasion du référendum organisé le 28 septembre par le général de Gaulle. Lors du congrès confédéral de 1959, une résolution élaborée par majoritaires et minoritaires prit clairement parti pour une solution négociée en Algérie et recueillit 82% des voix. Le lendemain, Maurice Bouladoux rappela que ces négociations devaient se tenir pour ramener la paix, mais également « pour que les communautés composant le peuple d’Algérie puissent déterminer valablement leur avenir », propos qui renvoie à l’autodétermination. Ce congrès marqua par ailleurs un tournant. Le rapport de Gilbert Declercq, minoritaire membre du bureau confédéral, sur « la planification démocratique » fut adopté. Il contenait un ensemble de propositions économiques et sociales d’inspiration socialiste, sans employer le terme.

En 1960, suite au décès de Gaston Tessier, Maurice Bouladoux accepta, et pour la troisième fois, de lui succéder, à la tête de la CISC cette fois. Au lendemain du congrès confédéral de 1961, il renonça à la présidence de la CFTC. De 340 000 membres à son arrivée à la présidence en 1953, la centrale chrétienne en comptait 433 000 en 1961. Elle a également poursuivi son ancrage dans le monde ouvrier. Maurice Bouladoux fut remplacé par Georges Levard, libérant ainsi le poste de secrétaire général pour le minoritaire Eugène Descamps. Calcul politique car il acceptait non seulement l’évolution de la centrale, mais en donna l’impulsion.

Il est pourtant difficile de savoir exactement quand Maurice Bouladoux accepta, probablement sans gaieté de cœur, l’idée de pouvoir ôter le « C » de CFTC. Toujours est-il qu’il fut l’homme clé du long travail qui débuta à l’automne 1960 dans l’optique d’adapter le syndicalisme chrétien à son époque. Il s’agissait surtout de canaliser le débat et d’éviter une exacerbation des tensions. Le travail commun du « centre confédéral », cristallisé autour de Bouladoux depuis 1957, avait préparé le terrain. À ses yeux, la « déconfessionnalisation » - terme qu’il réfuta – s’inscrivait dans une évolution plus large visant à accroître l’efficacité du syndicat dans un monde en mutation. Sa légitimité permit une transition dans les moins pires des conditions. Après des années de travaux, le congrès extraordinaire se tint les 6 et 7 novembre 1964. La CFTC devint CFDT par plus de 70 % des mandats. Le discours de clôture revint à Maurice Bouladoux, probablement le mieux placé pour transmettre symboliquement le flambeau. Après avoir rappelé qu’il a « quasiment vu naître le Mouvement, il tendit la main envers les partisans du maintien de la CFTC et donna sa vision de la centrale créée, successeuse de la CFTC, et en phase avec les enjeux de la mondialisation naissante.

Il accomplit, au titre de président de la CISC, de très nombreux voyages à travers le monde et prit parfois contact avec les ambassades françaises auxquelles étaient facilités les contacts avec les milieux syndicalistes nationaux. Afin d’adapter l’internationale syndicale chrétienne aux problématiques de son temps, il participa à son évolution en Confédération mondiale du travail (CMT). Au cours du congrès, en 1968, qui officialisa ce changement, il évoqua les principes du syndicalisme chrétien qui découlaient du personnalisme et la transformation d’un « syndicalisme libre » de toute tutelle étatique en un « syndicalisme de libération ». Son mentor, Gaston Tessier jugeait avec amertume que la démocratie chrétienne n’était pas capable de sauver la démocratie. Mais probablement, pour Maurice Bouladoux, lui aussi catholique social convaincu également, il fallait se prémunir de la pesanteur cléricale, vecteur potentiel de faiblesse. André Jeanson vit dans cette évolution menée par Maurice Bouladoux une ouverture envers les autres centrales internationales et le syndicalisme des pays non-alignés, ceci dans le contexte de la guerre froide.

Au-delà de l’activité propre aux syndicats, nous notons la présence de Maurice Bouladoux au congrès de La Haye, lorsque plus de 750 délégués se réunirent en mai 1948 et posèrent les fondements du fédéralisme européen. L’idée définie par les progressistes, à savoir une coopération politique et juridique, le séduisit. Il fut de ceux que la CFTC et la CISC mandatèrent pour chercher à améliorer le fonctionnement de la Communauté européenne. Il entra ainsi au Comité d’action pour les États-Unis d’Europe dès sa naissance en 1956. Il n’entendait cependant pas donner un blanc-seing à une Europe capitaliste et libérale. En janvier 1955, élu représentant ouvrier de la France, il prit part à Genève à la première conférence régionale européenne du BIT. Il déplorait cependant un « manque d’âme » au sein de l’OIT. Maurice Bouladoux a été fait commandeur de la Légion d’Honneur, décoré de l’ordre national du Mérite, de l’ordre Saint-Grégoire-le-Grand et titulaire d’autres distinctions étrangères.

En 1973, âgé de soixante-six ans, dont plus de cinquante consacrés au syndicalisme, il se retira de la CMT. En octobre, lors de son dernier discours de dirigeant syndical durant le congrès de la CMT à Évian (la presse parlera de « testament syndical »), il exhorta ses successeurs à ne pas dissocier les appels à la Paix aux appels à la solidarité des peuples. Par accord avec les mutations de la CFDT, il adhéra au Parti socialiste les dernières années de sa vie. En 1976, déjà malade, il tint à assister à l’intégralité du congrès de la CFDT qui se déroula à Annecy. Maurice Bouladoux s’éteignit, entouré des siens, à Saint-Leu-La-Forêt, le 8 novembre 1977. André Jeanson rendit alors hommage à un « patron du syndicalisme français » et Edmond Maire nota qu’il « n’a jamais accepté de “s’installer” » et qu’il fut « toute sa vie un novateur ».

Défenseur du pluralisme syndical, il refusa toute fusion avec la CGT et FO mais restait sensible à l’unité ouvrière, idée qu’il jugeait impossible dans un paysage syndical dominé par la CGT communiste. Pour des raisons similaires, il resta fidèle à la CISC-CMT car la FSM et la CISL restaient respectivement trop proches des blocs de l’Est et de l’Ouest. Toute sa vie, il œuvra donc à préserver l’unité et l’indépendance des structures qu’il dirigea. Aujourd’hui, une rue de Saint-Brieuc porte le nom de Maurice Bouladoux. Aurait-il esquissé un sourire en apprenant que la rue baptisée en son honneur est adjacente de la rue Benoît Frachon ?

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article243363, notice BOULADOUX Maurice, Émile, Aristide par Paul-Joseph Bouladoux, version mise en ligne le 27 octobre 2021, dernière modification le 29 octobre 2021.

Par Paul-Joseph Bouladoux

Maurice Bouladoux au début des années 1950.
Maurice Bouladoux à la Conférence internationale du travail en 1963.

ŒUVRE : Coll, La C.F.D.T : Pour comprendre une évolution, Paris, Éditions du Seuil, Collection Politique, 1971 — Nombreux articles, discours et rapports.

SOURCES : Arch. Conf. CFDT  : fond Maurice Bouladoux (CP/2) archives du secrétariat confédéral (série H) ; presse et réunions statutaires (série G). — Gérard Adam, La CFTC (1940-1958) histoire politique et idéologique, Paris, Armand Colin, 1964. — Alya Aglan, La Résistance sacrifiée. Histoire du mouvement « Libération-Nord », Paris, Flammarion, 2006.— Paul-Joseph Bouladoux, Maurice Bouladoux, la CFTC, l’Algérie et la fin de la Quatrième République, ou l’impossible solution pacifique, mémoire de M2 Histoire, dir. Didier Rey, Université de Corse, 2020. — Michel Branciard, Histoire de la CFDT, soixante-dix ans d’action syndicale, Paris, la Découverte, 1990. — Michel Branciard, Un syndicat dans la guerre d’Algérie, la CFTC qui deviendra CFDT, Paris, Syros, 1984. — Michel Branciard, Syndicats et partis, Autonomie ou indépendance, Tome 1 et 2, Paris, Syros, 1982. — Frank Georgi, L’invention de la CFDT 1957-1970, Paris, Éditions de l’Atelier-CNRS, 1995. — Frank Georgi, Eugène Descamps, chrétien et syndicaliste, Paris, Éditions de l’Atelier, 1997. — Michel Launay, La CFTC. Origines et développement 1919-1940, Paris, Publications de la Sorbonne, 1987. — Patrick Pasture, Histoire du syndicalisme chrétien international : la difficile recherche d’une troisième voie, Paris, L’Harmattan, 1999. — Notice de Maurice Bouladoux par Michel Launay et Jean Maitron, DBMOF, 4ème partie, 1919-1939, tome 20.

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