DE ABREU Antonio [Eure]

Par Pierre Vandevoorde

Né le 6 juillet 1955 à Guimarães (Portugal), mort le 14 décembre 2021 à Louviers (Eure), ouvrier métallurgiste dans l’industrie de la pile chez Wonder, Cipel, Ralston, Energizer ; LCR, NPA ; CFDT puis CGT.

Antonio de Abreu était le troisième d’une fratrie de sept enfants. Son père, émigré, était embauché chez Renault à Cléon (Seine-Maritime). Après le collège, Antonio trouva une place de manœuvre aux usines Wonder de Louviers, qui comptaient alors 1 300 salariés sur quatre sites. Sur fond de "Révolution des œillets" au pays, il y fait la connaissance de Manuel de Jesus un autre jeune Portugais qui militait à la CFDT et à la LCR. En 1976, après une grève enthousiasmante, « Tonio » s’engagea aussi, d’abord au syndicat, puis dans le « groupe Taupe » autour de la LCR, en compagnie d’une jeune ouvrière, Martine Pingué, qui devint la compagne de sa vie. Il entra à la LCR à la rentrée 1978, au moment où paraissait le premier numéro de la feuille d’entreprise (avec un dessin de sa main), régulière pendant vingt ans.
C’est confronté aux manifestations du « recentrage » confédéral qu’il fit ses premières armes de militant syndical efficace, tant au niveau de l’entreprise qu’à l’Union locale CFDT. Il fallait en même temps s‘imposer face à la CGT et à la cellule du PCF.
Le décès de Manuel de Jesus dans un accident en 1979 fut un coup dur.
En contrepoint d’un travail d’usine abrutissant, Antonio de Abreu et Martine profitaient pleinement du cadre épanouissant, tant sur le plan de la formation politique que du point de vue amical et des ouvertures culturelles, que représentait la section de Louviers de la LCR. Mais Wonder était déjà sur la pente des suppressions d’emplois à répétition, il n’y avait plus place que pour la lutte pied à pied pour obtenir le moins pire, suivie de départs plus ou moins contraints accompagnés de primes, ce qui avait également pour effet de vider l’usine de la plupart des militants. L’affaire de la reprise en 1984, puis du lâchage par l’affairiste Tapie soutenu par le Crédit Lyonnais ne fut qu’un moment sur cette trajectoire.
Antonio De Abreu, qui avait une revanche à prendre sur la relégation et l’échec que l’école lui ont infligés, compensa en préparant et réussissant un CAP, puis un BEP en formation continue. Il était aussi un bricoleur hors pair, capable par exemple de fabriquer lui-même ses meubles. L’arrivée d’un enfant en 1988 accentua le repli de Martine sur elle-même. Elle resta déléguée du personnel mais son usure et son amertume ne firent qu’augmenter, tandis qu’elle reprocha à son compagnon de se laisser entraîner dans un militantisme extérieur toujours plus accaparant.
C’est que la poignée de militants LCR locaux conjuguait avec succès travail ouvrier, syndicalisme enseignant, « travail jeunes » et militantisme associatif, de quartier ou au sein de SOS Racisme par exemple. La rencontre d’un militant ouvrier expérimenté comme lui marqua un jeune qui cherchait sa voie. Olivier Besancenot fut au nombre de ceux-là.
Tout en appliquant loyalement la ligne majoritaire, la LCR de Louviers se retrouva à partir de 1985 dans la succession de regroupements internes qui s’opposait à la « droitisation », comme le soutien à la candidature Juquin à la présidentielle de 1988. En 1993 « Vito » fut parmi les signataires de l’appel à la constitution de la tendance « Révolution ! » avec deux autres membres de la fédération de l’Eure et le militant étudiant à Nanterre Olivier Besancenot.
En 1994, l’usine de Louviers ferma définitivement. "Tonio" et Martine, délégués protégés, firent partie des 130 « rescapés » mutés sur le site d’Elbeuf. Ils animaient désormais la CGT avec un militant de LO, bientôt exclu de cette organisation avec le groupe qui forma « Voix des travailleurs ». Sous l’impulsion de l’ancien membre du BP de LO José Chatroussat, qui « suivait » le travail en commun, la fusion des bulletins d’entreprise, en novembre 1997, marqua le début d’un rapprochement qui aboutit à l’intégration de VDT dans la LCR. Mais dès avril 1998 tomba un plan de licenciement de 334 personnes sur 539. La lutte, menée par un « comité d’organisation » ouvert et responsable devant l’assemblée générale, autour du mot d’ordre « Interdisons les licenciements chez Ralston comme ailleurs », dynamique et offensive, marqua la région, dura sept mois et culmina en un blocage total de onze jours, mais elle resta isolée. Les « mesures d’accompagnement » et indemnités obtenues furent vécues comme un succès, mais l’usine se vida quand même. De l’équipe qui avait mené la lutte il restait le seul « cadre ».
Tandis qu’il mettait son savoir-faire au service des militants d’entreprises où la LCR a une influence, chez De Carbon en premier lieu, où débuta un bras de fer où la « méthode Ralston » prouva son efficacité, il devint plus distant et même autoritaire ; sûr de sa valeur de dirigeant, il tolérait de moins en moins les avis divergents .
Membre de la direction de la LCR 27, il fut un partisan enthousiaste de la campagne Besancenot de 2002, puis du passage au NPA en 2009. Resté Portugais, il figura parmi les candidats quand la législation le permettait, aux élections locales. Brice, leur fils, alors militant, fut le plus jeune délégué au congrès de 2008. Les succès électoraux (jusqu’à 11 % aux municipales), la densification de l’implantation le conforta dans la certitude que le NPA était le petit parti d’action tant espéré. Mais les premières déconvenues lui portèrent un nouveau coup. C’est plus qu’il ne pouvait en supporter. En 2005, la dernière usine de piles du pays avait fermé malgré une ultime lutte acharnée. Il avait dû se faire auto-entrepreneur dans le bâtiment, avec ce que cela impliquait d’heures de travail et d’isolement. Il se raidit encore. Par delà son engagement dans l’opposition à l’orientation nationale du NPA, son comportement au quotidien dégrada irrémédiablement les relations.
La rupture intervint en 2015 quand il fut seul à refuser d’intégrer le PCF sur la liste pour les municipales à venir. Ensuite, lors des législatives de juin 2017, il dénonça vertement dans la presse locale l’accord LFI-NPA-PCF autour de la candidature d’un maire PCF. Il se retira ensuite entièrement de la vie publique. Sa compagne était morte un an et demi avant qu’il ne mette fin à ses jours.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article244456, notice DE ABREU Antonio [Eure] par Pierre Vandevoorde, version mise en ligne le 22 décembre 2021, dernière modification le 3 mai 2022.

Par Pierre Vandevoorde

SOURCES : « Sept mois de mobilisation contre les licenciements chez Ralston « Pierre Bergerac, Convergences révolutionnaires n°1 janvier 1999 https://www.convergencesrevolutionnaires.org/Sept-mois-de-mobilisation-contre-les-licenciements-chez-Ralston. — « Pour une histoire des trotskystes dans l’Eure – Les débuts de la Ligue à Louviers (1969-1978) » Pierre Vandevoorde, Europe solidaire sans frontière
http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article39972
- Olivier Besancenot, Tout est à nous !, Denoël, 2002, p.18. — Éric Hacquemand, Olivier Besancenot, l’irrésistible ascension de l’enfant de la gauche extrême, éditions du Rocher, 2008, p.22. — Hélene Adam, François Coustal, C’était la Ligue, Syllepse/Arcane, 2019, p. 470

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